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Ereb ou le vieux qui aimait philosopher (incipit 2)

écrit par Lisa SODOGANDJI, en Terminale au Lycée Jules Verne à Château Thierry (02)

Ils crient dans leur langue et Kasim comprend qu’ils ont besoin d’aide.

Ka-boum Ka-dam. Il sent alors comme un poids sur son estomac, comme un pressentiment. Mais il préfère l’ignorer pour aller rejoindre les deux hommes. Il frissonne au contact de l’eau froide sur sa peau qui lui glace le sang. Ka-boum Ka-dam. Il fait quelques mètres dans leur direction quand son cœur rate un battement. Quelque chose avait frôlé son mollet. Il baisse son regard et cherche ce que cela peut être. Son cœur se met alors à battre de manière anormale, enchaînant des battements rapides et répétitifs. Ka-boum Ka-dam Ka-boum. Il comprend aussitôt ce qui préoccupait les deux étrangers. Autour de lui des objets flottent. Des objets ou plutôt des corps ! Oui, des corps flottent sur le fleuve, portés par les vagues. Ka-boum Ka-dam. Kasim que ces corps ne lui sont pas inconnus. Ces visages lui disent quelque chose. Ka-dam Ka-boum Ka-BANG. Il reconnait avec horreur le corps d’une petite fille qu’il avait vue avant le départ de l’embarcation précédente. Il se souvient de ses bouclettes blond cendré et de ses joues si roses par ce temps. Aussitôt Kasim comprend. Ce sont les passagers qui étaient partis avec l’embarcation quelques minutes plus tôt ! Comme il l’avait pensé, l’embarcation de fortune n’a pas tenu sous tout ce poids et a chaviré.

Kasim voit alors les deux étrangers essayer de sortir un corps de l’eau, celui de quelqu’un qui semble être en vie. Un survivant, se dit Kasim, le seul qui plus est. Il s’avance et aide les deux hommes à le ramener sur le sable. Aussitôt qu’ils le déposent, l’homme se met à tousser violemment, la gorge encombrée. Il a du mal à retrouver l’air. La petite fille du couple réveillée par l’agitation s’est remise à pleurer et sa mère la rassure. Quand le survivant arrive enfin à se calmer, Kasim remarque qu’il porte des vêtements s’apparentant à une toge. Il a l’air vieux et semble épuisé mais sa respiration est redevenue normale. Il essaie de se relever mais ne le peut et reste donc couché au sol. Kasim ressent alors de la pitié pour ce vieillard qui n’a sûrement pas dû comprendre ce qui vient de lui arriver.

L’un des deux étrangers parle. Il semble s’adresser à tout le monde, mais Kasim ne comprend pas. Contrairement à son ami qui lui répond en regardant le vieil homme d’un air méfiant. Peut-être qu’ils n’aiment pas les vieux dans leur contrée, se dit Kasim.

Du bruit se fait entendre et Kasim voit le passeur revenir. On lui présente l’homme âgé qu’il jure ne pas reconnaître et refuse de le laisser embarquer s’il ne paye pas. On a beau lui expliquer que le vieil homme a déjà payé, il ne veut rien entendre. Kasim comprend alors que le passeur vénal et peu scrupuleux, est réellement prêt à laisser ce vieil homme mourant sur le rivage. Son sang ne fait qu’un tour et il lui explique alors le fond de sa pensée avec virulence. Le passeur vexé par l’affront de ce jeune homme, décide de le laisser lui aussi sur le rivage. Malgré la barrière de la langue, Kasim voit que les deux étrangers sont en désaccord. Seulement la volonté de sortir de l’enfer d’une vie misérable affaiblit leur volonté de solidarité. C’est donc avec peine mais sans regret que Kasim voit s’éloigner l’embarcation et avec elle ses rêves d’Europe.

Il entend le vieil homme à côté de lui murmurer dans un souffle « Merci ». Il échange un regard avec la Lune et se console en se disant qu’au moins pour la première fois de sa vie, il aura tenu tête à quelqu’un.

−Mon nom est Ereb mon garçon, comment t’appelles-tu ? demande le vieil homme toujours allongé sur le sol.

−Kasim. Répond le jeune homme.

−Te rends-tu compte que ce n’est pas tout le monde qui aurait fait une telle chose, surtout pour un inconnu.

−J’ai simplement fait ce qui me semblait juste.

−En voilà des paroles sages pour un si jeune homme.

−Je ne sais pas, peut-être que je ne devais pas atteindre l’Europe finalement.

−Peut-être que tu ne passeras pas avec cette embarcation aujourd’hui, mais ce n’est pas une raison pour abandonner tes rêves. Si tu veux, je connais un moyen d’attendre l’Europe sans passer par ce fleuve. Il est plus long et nous devrons nous armer de courage, mais au moins tu atteindras cette terre que tu convoites. Veux-tu me suivre ?

−Pourquoi vous entêter à vouloir rejoindre l’Europe alors que vous avez failli mourir ?

−Il est vrai qu’il serait sage d’abandonner après une telle expérience. Seulement, je n’ai pas peur de la mort, au contraire je me suis fait à son idée. Vois-tu, la mort est continuellement présente autour de nous. Chaque seconde que nous vivons est une petite mort.

−J’ai du mal à comprendre, avoua Kasim.

−Ne t’inquiète pas, tu auras tout le temps pour comprendre durant notre voyage. Cherchons un abri pour nous réchauffer et dormir, pour le reste nous verrons demain matin.

Sur ce, Kasim et Ereb, se mettent à la recherche d’un endroit sûr. Ils ont tout juste le temps de trouver une grotte pour s’abriter avant qu’un orage ne gronde. Kasim fait un feu et il s’assoupit en pensant à ses rêves avortés. Lorsqu’il se réveille, Ereb n’est pas là. Il soupire avec amertume. Quel imbécile, il avait mis en périls ses rêves d’Europe et ses projets pour un vieillard qui n’hésitait pas, dès la première occasion, à le laisser tomber ! Kasim se lève donc en se traitant mentalement d’idiot. Il ne lui reste plus qu’à retourner dans son village où tout le monde se moquera de lui.

−Bonjour mon garçon, tu es enfin réveillé.

Le jeune homme releva la tête : Ereb se tenait devant lui. Finalement le vieux ne s’était pas fait la malle, comme il l’avait pensé plus tôt.

−Je suis allé pêcher, et je nous ai fait griller des truites. As-tu faim ? Nous devons prendre des forces avant notre voyage.

Kasim se sent mal. Il avait mal jugé cet homme. Et il l’avait compris car il poursuivit sur ces mots :

−Tu pensais que j’étais parti, mon garçon ? Tu te fais une idée des choses trop rapidement. Et tu te fourvoies !

Le jeune homme ne sut pas quoi répondre. Les propos du vieil homme l’avaient pétrifié.

−Vois-tu même s’il est vrai que les hommes cherchent en aucun cas des diagnostics mais plutôt des encouragements, je considère qu’il faut être honnête et dire ce que l’on pense même si cela ne plait pas.

Kasim comprit la leçon. Il décida dès lors de considérer le vieil homme autrement.

Au cours de leur voyage Kasim se surprit à apprécier ce vieillard plus qu’il ne l’aurait cru. Il lui faisait même penser à son défunt père. Ce même regard empli de bienveillance et ce même timbre calme, qui imposait le respect. Auprès de lui, il apprit une multitude de choses. Ereb avait un esprit encyclopédique et il appréciait partager ses connaissances. Il lui avait d’ailleurs dit un jour « la sagesse se partage avec les amis ».

A travers leur voyage, ils découvrirent de merveilleux paysages, rencontrèrent bon nombres de personnes intéressantes et vécurent toutes sortes d’expériences que Kasim n’aurait jamais imaginé vivre. En y réfléchissant, son désir d’atteindre l’Europe diminuait petit à petit. Après tout, il y avait d’autres territoires dans le monde. Il se voyait bien continuer à voyager et à découvrir des contrées inconnues tout le reste de sa vie, en compagnie d’Ereb. Ils n’avaient pas de contraintes, pas d’itinéraire défini. Juste l’envie de découvrir. Lorsqu’il fit part de son idée à Ereb, ce dernier lui sourit. D’un de ses sourires qui fait Kasim se sentir spécial. Il aimait vraiment cet homme, d’un amour d’un fils envers son père.

−Même si atteindre l’Europe est un de mes plus grands rêves, j’ai tout de même peur. Après tout je ne connais pas la terre ni ses habitants, je ne sais pas ce qui pourrait m’arriver, confia un soir Kasim au cours d’une de leurs innombrables discussions.

−Vois-tu Kasim, il est nécessaire d’avoir vécu un évènement et constaté qu’il soit mauvais ou bon pour en parler. De ce fait, avoir peur d’une expérience que l’on n’a jamais vécue est absurde étant donné que notre peur est basée sur une idée.

−Par conséquent, la peur est le plus souvent basée sur quelque chose que l’on ne connait pas et donc que l’on ne devrait pas craindre ?

−C’est exact.

−Ainsi ressentir de la terreur pour quelque chose qui n’est pas encore arrivé n’est pas nécessaire et il faut plutôt profiter des moments de paix et de sérénité qui la précèdent.

−Je suis fier de toi mon garçon, pour la première fois tu as su toi-même tirer des conclusions de mon propos.

−J’apprends vite, sourit Kasim.

−On dirait que tu n’as plus besoin de moi maintenant, dit alors Ereb.

Au ton de sa voix, Kasim sentit une certaine tristesse dans les paroles d’Ereb. Il eut l’impression qu’il parlait plus pour lui-même que pour être entendu.

Quelques jours avant que leur voyage ne se termine, Ereb se blessa à la jambe et Kasim se proposa de le porter jusqu’à ce qu’ils arrivent. Kasim se sentait tellement en confiance avec cet homme qu’il osa lui demander pourquoi alors qu’il était aussi âgé il avait décidé d’entreprendre ce long voyage.

−L’important vois-tu n’est pas de vivre, mais de bien vivre. Ne crois-tu pas qu’une vie vécue intensément quoique brève, vaut mille fois mieux qu’une longue vie vécue dans la monotonie et l’ennui le plus total ?

−Peut-être.

−Tu es encore bien jeune, c’est pour cela que tu as du mal à considérer cette idée, mon garçon. L’essentiel est de bien vivre en privilégiant les choses qui te sont bénéfiques et qui t’apportent de la joie. Tu comprends ?

Mais Kasim ne l’écoute pas, il est concentré sur ce qui se trouve à quelques mètres plus loin.

−Nous y sommes enfin Ereb ! L’Europe, regarde ! Qu’est-ce que tu en dis ?!

Mais Ereb ne parlait plus. Kasim n’entend que le ramage et le bruit de la première ville européenne qui se trouvait là en face. Tout à coup, le poids sur son dos devient de plus en plus léger jusqu’à ne plus peser comme si … comme si Ereb ne se trouvait plus sur son dos. Kasim s’arrête alors et se retourne. Il constate avec stupeur qu’effectivement, Ereb n’est pas là. Il s’est comme évaporé. Rien ni personne ne se trouve près de lui. Soudain une forte bourrasque de vent souffle et Kasim doit protéger ses yeux avec ses bras, du sable. Lorsqu’il les ouvre à nouveau, il trouve une lettre sur le sol, avec son prénom écrit dessus. Se demandant comme est-ce qu’elle avait pu arriver là, Kasim l’ouvre et la lit. Au fur et à mesure que les mots défilent de l’incompréhension se lit sur son visage. Une fois sa lecture finie, il range la lettre dans la poche arrière de son pantalon, sourit et se dit qu’il est temps d’atteindre son rêve.

« Kasim,

Je dois t’avouer que je ne t’ai pas dit toute la vérité me concernant. Tout d’abord, tu dois savoir que mon prénom est à l’origine du mot Europe. J’en suis l’essence même. Je ne suis ni un humain, ni un dieu. Je suis plutôt un sentiment ou plutôt un esprit. Celui de l’Europe. Je me matérialise une fois tous les dix siècles pour éclairer une âme pure. Et cette fois, cette âme fut la tienne. Les moments que nous avons passés ensemble furent mémorables. Et j’espère que tout ce que je t’ai appris te servira dans ta vie future, car comme je te l’ai dit à plusieurs reprises, la liberté c’est le savoir.

Tu as été un compagnon de route et un ami fidèle.

Je te remercie et te souhaite bonne chance.

Ton ami,

Ereb. »

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