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Tel est le drapeau (incipit 2)

écrit par Jules NICOLAS-THOUVENIN, en 4ème au Collège Victor Hugo à Nantes (44)

… Ils crient dans leur langue et Kasim comprend qu’ils ont besoin d’aide.

Le jeune garçon se relève péniblement. Le froid a engourdi ses jambes pendant son attente. Ses pieds s’enfoncent un à un dans la neige, mais le vent souffle, et le crissement de ses pas dans la neige ne s’entend à peine.

Les deux hommes dans l’eau sont tournés vers Kasim et l’appellent. Celui-ci accélère sa marche pénible pour se confronter plus fortement au vent glacial. En aval, la tente s’est ouverte et le père des deux fillettes est sorti, emmitouflé dans plusieurs couvertures. Marchant dans la neige, il prend la même direction que Kasim.

Celui-ci est arrivé à l’endroit de la rive où les deux hommes sont entrés dans l’eau. Il réfléchit quelques instants en voyant les eaux tourmentées et les blocs de glace éparpillés près de la rive. Par endroits l’eau submerge la terre enneigée. Au fur et à mesure, le fleuve prend de l’ampleur.

Kasim a juste le temps de mettre sa première chaussure dans l’eau, quand une voix l’interpelle :

– Je ne crois pas que cela soit judicieux, fait elle.

Kasim se retourne.

– Enlève ton pied de là, tu vas attraper froid, continue la voix.

C’est le père des deux filles. Il tend à bout de bras une couverture de laine. Son regard mélange discrètement gentillesse et dureté.

Kasim attrape la couverture et s’en couvre. L’homme en face de lui a détourné son regard, et fixe à présent les deux chercheurs.

– Tu ne peux pas les aider, tu es trop faible et leur langue n’est pas la tienne.

Il y a un instant de silence, et l’homme entre dans l’eau.

De la rive, Kasim entend la discussion des hommes, là-bas. Ils parlent une langue inconnue ; une langue virevoltante et nouvelle pour Kasim. Les hommes sont à présent dans l’eau jusqu’aux genoux. Chacun à leur tour, ils plongent les bras dans l’eau, fouillent le lit du fleuve et ressortent leurs mains frigorifiées. Kasim observe ce manège avec attention, essayant de découvrir l’objet de leur recherche.

Soudain, un des hommes crie. Il tient dans la main un morceau de papier dans son étui de plastique. Plusieurs paroles sont échangées, puis, tremblants, ils sortent de l’eau et se séparent. Les deux chercheurs semblent ravis de leur trouvaille. Un sourire aux lèvres, ils regagnent leur campement. Le père des deux filles, lui, enlève ses couvertures et se couvre les jambes. Sa peau, bien que déjà claire, est devenue toute pâle. Kasim le remercie intérieurement de ne pas l’avoir laissé entrer dans l’eau. Après avoir séché ses jambes, l’homme lève la tête vers Kasim.

– Je m’appelle Nikolaï et je rentre avec mes deux filles dans leur pays natal.

L’interlocuteur n’en dit pas plus, et se contente de regarder la petite tente, en aval.

– Ma petite fille a arrêté de pleurer, remarqua l’homme. Viens il fera chaud là-bas.

Tous deux suivent la rive jusqu’à la petite tente de toile bleue.

Nikolaï soulève le rideau et laisse entrer Kasim qui s’assoit doucement sur le sol. Les deux filles jouent, et leur mère somnole paisiblement dans un coin. Nikolaï accroche une lampe de poche au toit de la tente rependant une douce lumière jaune dans la pièce.

– Que voulaient les deux hommes ? Demande Kasim à Nikolaï.

– Ils ont été exilés et pour revenir il leur faut une attestation du pays d’accueil. Cette attestation est tombée dans l’eau. Je les ai aidés à la retrouver.

Kasim acquiesce d’un signe de tête rêveur.

Il ne pense plus au vent. Il ne pense plus à Nikolaï ni à ses deux filles. Il rêve de l’Europe.

Six ans plus tôt, Kasim avait 7 ans. Sa mère était assise sur une chaise de bois au milieu de la chambre sombre. L’air était sec. La porte entrouverte laissait passer un filet de lumière jaune. Par terre, de nombreux lits étaient alignés. Tous les enfants dormaient paisiblement sauf un.

Kasim, les yeux ouverts, regardait sa mère qui tricotait.

– Maman, as-tu déjà vu l’Europe ?

– Non... dors Kasim.

– Tu penses que c’est joli là-bas ? Continua Kasim

– Peut-être... J’aurais tant aimé rapporter de cette Europe quelques souvenirs. Mais je n’ai pas eu le courage de me risquer si loin de chez nous.

– Je t’en ramènerai...

Depuis ce soir d’été, Kasim ne rêve plus que d’une chose : ramener à sa mère un souvenir d’Europe.

Le vent souffle et, sous la toile bleue, assis sur la petite couverture, le désir de Kasim est plus fort que jamais.

La nuit est tombée sur le fleuve coléreux et on ne distingue plus que la tente éclairée par la lampe de poche. Les deux filles se sont endormies, bercées par le bruit du vent. L’une lovée dans une couverture, l’autre, la tête fatiguée reposant sur la cuisse de son père.

Soudain, le rideau de la tente se soulève sur un homme de forte carrure.
Ce doit être le passeur car un gilet de sauvetage fluorescent encercle sa cage thoracique. Son regard se pose immédiatement sur les deux petites endormies. Le passeur sourit chaleureusement puis se tourne vers Nikolaï. Les deux adultes échangent quelques mots et le passeur soulève une seconde fois le rideau pour disparaître dans l’obscurité. Kasim regarde l’homme assis devant lui.

– Nous y allons ?

– Nous y allons, répondit Nikolaï, mais comme dit le passeur il sera dur de les réveiller ces deux-là !

On ne peut distinguer les étoiles dans le ciel. Le brouillard couvre la lune et les autres astres scintillants. Le fleuve est toujours aussi déchaîné. Sur l’eau, le canot gonflable se balance. Ballotté par les vagues il est à la merci du fleuve.

Bientôt, arrivent sur la rive le passeur et les sept autres passagers. Kasim regarde la corde jaunâtre qui rattache le canot au petit ponton de bois.

Le passeur, peut-être emporté par sa bonne humeur, a décidé de monter à bord, et attend les passagers assis à l’arrière.

Le ponton tangue comme emporté par le courant. Kasim essaye désespérément de garder son équilibre, mais le mouvement du pont est tel que plusieurs fois, malgré ses efforts, il tombe sur les planches humides du ponton.

Après quelques efforts, les passagers sont tous montés dans le canot. Les deux costauds ont pris les rames et, après s’être assis près du passeur, commencent à pagayer avec une impulsion extraordinaire.

L’eau gicle à l’avant et, malgré la légèreté du bateau, de longues traînées d’écume se tracent derrière le passeur. Kasim frissonne sous la couverture. Son regard est tourné vers les eaux tumultueuses. Mais il ne les voit pas ; le sommeil alourdit ses paupières. Kasim fixe l’horizon avec un sourire fatigué. Bercé par les vagues il s’endort, heureux de voir son but de plus en plus proche.

Les deux fillettes apeurées se sont accrochées aux bras de leur mère. Dans le canot, tout semble s’être calmé.

Mais bientôt un incident transforme la traversée en un désastre confus et désordonné.

Le vent forcit de nouveau, et le courant fait à présent dériver le petit bateau d’au moins une dizaine de mètres par minute. Quand Kasim se réveille, on crie, on s’égosille. A l’arrière, les rameurs continuent à pagayer mais, à l’avant, il semble manquer une personne. Appuyés à la balustrade, Nikolaï et sa femme crient :

– Esméralda ! Esméralda !

Nikolaï se retourne et crie à Kasim :

– Tu n’as pas vu ma fille ?

Kasim ne répond pas, mais se rapproche du bord et plonge dans le fleuve.
L’eau glacée entre instantanément dans ses vêtements, saisissant de froid ses membres frêles de jeune garçon. Il sait que c’est une folie d’avoir sauté à l’eau, mais la petite fille se trouve forcément là-bas en aval du fleuve.

Pendant son sommeil, à bord, Kasim a fait un rêve : il voyait la petite fille sous l’écume. Il entendait sa voix enfantine. Elle venait de l’aval, Kasim en est sûr.

Le garçon nage, emporté par le courant. Une fois, celui-ci le pousse vers la fillette, une autre fois, une vague – trop haute – le coule pendant de longues secondes. Puis, prenant une bouffée d’air, Kasim reprend son effort.

Maintenant, Esméralda est toute proche. Kasim nage encore quelques mètres, puis parvient à lui entourer la taille de ses bras et à l’entraîner vers le canot qui, entre-temps, a ralenti son allure.

Les embrassades et les rires ne manquent pas au retour d’Esméralda et de son sauveur.

Nikolaï, les yeux rougis, se tourne vers Kasim.

– Tu aurais pu te noyer, dit-il à contrecœur

Le passeur et les deux rameurs viennent serrer la main de Kasim sans un mot. Puis, ils reprennent leur place dans le bateau et recommencent à ramer. Le canot reprend de la vitesse et, sous les paroles enfantines d’Esméralda, le fleuve comme charmé se calme peu à peu.

C’est donc dans une grande joie que le bateau jaune accoste sur la rive opposée.
Un peu plus loin, la silhouette d’un poste de douane s’élève dans le brouillard.

Le passeur salue les passagers puis, seul, reprend le chemin du retour. Les deux costauds ne prennent pas le temps de faire de longs au revoir. Ils serrent les mains de Kasim et de Nikolaï puis s’en vont eux aussi, le baluchon sur l’épaule.

Ensuite, c’est le tour de Kasim de dire au revoir. Mais, au moment de partir, Kasim se tourne vers Nikolaï et lui pose la question qui lui brûle la langue depuis le début de la traversée :

– En quelle langue parliez-vous au passeur et à nos deux autres compagnons de voyage ?

Nikolaï parut étonné.

– En russe pourquoi ?

Un frisson terrifiant parcours le corps de Kasim. Celui-ci fait lentement demi-tour et regarde le drapeau fixé en haut de la douane. Le brouillard s’est dissipé et sur le grand poteau sombre, Kasim peut à présent parfaitement distinguer les couleurs de l’étendard.

Dans l’obscurité le drapeau tricolore de la Russie flotte au vent.
Derrière Kasim, ce n’est donc pas le fleuve Meriç, ni l’Evros. Ce doit être un fleuve Russe que le jeune garçon vient de traverser.

Kasim, arrivé en Russie de l’Est, n’a en fait parcouru qu’une partie de son long voyage.

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