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Les écrivains proches du festival saluent Moussa Konate

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Abdourahman Waberi

Je fis la connaissance de Moussa Konaté au milieu des années 1990. C’était à Limoges, sous le grand chapiteau du Festival international des Francophonies en Limousin. J’étais un tout jeune écrivain, Moussa était déjà à la tête d’une œuvre solide qui tirait sa sève de la vieille terre du Mali. Ce qui m’a fait frappé au premier abord chez lui, c’était son physique et plus précisément le contraste entre sa longue silhouette de Sahélien et la rondeur de sa bouille qui lui donnait un petit air de Bouddha africain. Secret, silencieux mais chaleureux, le visage poupin comme sorti d’un bain d’enfance de Moussa s’orne d’un éternel sourire qui vous soulageait de vos soucis. Le natif de Kati traversait la vie comme un voyageur sans bagages. Par conséquent, il était difficile de le saisir. Difficile de croiser le fer avec lui dans le feu de la discussion car Moussa n’était jamais là où les autres pensaient le trouver. Il pouvait passer pour le chantre de la tradition aux yeux de certains et le critique féroce de cette même tradition pour d’autres (1).
Il était installé à Limoges depuis 1999 mais il donnait l’impression d’avoir foulé le tarmac de l’aéroport de Roissy-Charles-de Gaulle la veille. Le mystère ne s’arrêtait pas là. Mais une fois que vous êtes rendus à Bamako où il dirigeait une maison d’édition et dirigeait le festival Étonnants Voyageurs avec Michel Le Bris, il trouvait le moyen de vous échapper une nouvelle fois. Mon étonnement passé, j’ai éprouvé une grande affection pour ce Pierrot lunaire qui n’a jamais quitté la patrie de ses songes. Chaque fois que je le retrouvais à Bamako, en Bretagne ou ailleurs dans le vaste monde, il n’avait pour moi la même formule chaleureuse à la bouche : « Comment ça va, petit frère ? ». Le monde pouvait changer, Moussa restait le même socle par beau temps ou mauvais grain. Le même bonhomme furieusement indémodable. Il lui arrivait, comme tout le monde, d’être fatigué ou déprimé mais jamais je ne le vis se départir de sa tendresse pour le monde. Une tendresse immuable et contagieuse. Là où il est à présent, Moussa Konaté nous attend patiemment. Mieux, sa bouille nous éclaire comme on sourit aux enfants qui ne comprennent pas les réalités du monde.

(1) L’Afrique est-elle maudite ? Fayard, essai, 2010.


Florent Couao-Zotti

A Toi, l’aîné, admiré depuis la Fac et devenu frère de plume...

C’était à Marseille, octobre 2007. Une petite association composée de passionnés de littérature africaine nous avait invités, quelques auteurs du continent, à venir parler de nos livres, de nos rêves d’écrivains à travers un cycle de conférences. Certes, je te connaissais, Moussa. A plusieurs reprises, en Afrique et ailleurs dans le monde, nous avions discuté de tout et de rien...Mais c’était la première fois que nous abordions, toi et moi une question qui te tenait à cœur et sur laquelle tu montrais ton enthousiasme presque juvénile. Tu me disais que tu étais fier de tous les frères qui ont choisi de rester en Afrique pour écrire et vivre leur passion en dépit d’un environnement pour le moins hostile. "Comment fais-tu ?", me demandais-tu à chaque fois... "En plus de vivre là-bas, tu essaies d’être présent ici. Chapeau !"
C’est vrai que chacun choisit le territoire où la muse le surprend, le torture délicieusement pour lui arracher des aplats argentés de soleil. cela peut être au pôle nord ou au milieu de la jungle. Mais ces espaces ne sont pas éligibles parce que nous l’avions seulement voulu, c’est parce qu’avant tout et surtout, il y a eu un visage, un cœur, une fleur, un sourire, une lueur dans le tunnel ou un éclat inattendu qui a rendu ce territoire si perméable à nos rêves. "Il n’y a pas de justification à l’espoir", disais-tu. C’est ce que tu pensais en quittant ton Mali natal depuis le milieu des années quatre-vingt-dix pour t’installer à Limoges. Et de Limoges, tu as été happé, au bout d’une maladie que tu as tenu secrète, par ce voyage qui prive tes amis de ta présence, de ton rire, de tes coups de gueule, de ton besoin d’être ici et là-bas. Alors, des cieux où tu nous regardes en ce moment, je suis sûr, Moussa, que chacun de tes mots, chacun de ton regard, chacun de ton souffle ne professe que la même conclusion à laquelle nous étions tous parvenue : transformer son petit territoire de vie en espace de rêve réel.
Adieu, grand frère...


Alain Mabanckou

Au début des années 2000 un vent nouveau soufflait dans les littératures africaines : l’organisation des grands événements littéraires dans lesquels allaient enfin se retrouver les auteurs dits de la diaspora et ceux résidant dans le continent noir. La première édition d’un « Festival Etonnants Voyageurs » en Afrique eut alors lieu au Mali, à Bamako, en 2001, rassemblant les écrivains francophones et anglophones originaires de toute l’Afrique.
Ce fut à cette occasion que je fis la connaissance de Moussa Konaté, co-président de la manifestation avec Michel Le Bris. Le plus souvent en retrait, taciturne mais veillant d’un œil placide au bon déroulement des choses, Moussa Konaté me paraissait lointain, pensif, s’excusant presque des petites maladresses qui, au fond, concouraient à la chaleur de ce festival qui signait l’acte de naissance d’une « autre littérature africaine ».
L’éditorial qu’il rédigea pour la plaquette de ces rencontres montrait combien son ton était orienté vers l’autocritique – comme d’ailleurs il allait le faire plus tard dans un essai paru chez Fayard, « l’Afrique noire est-elle maudite ? », ouvrage très polémique préfacé par son ami Erik Orsenna.
Pendant ce festival les auteurs de la nouvelle génération – qui, aujourd’hui marquent le paysage littéraire de l’Afrique et même de France – avaient fait le déplacement. Moussa Konaté souligna combien le facteur culturel – l’absence d’une vraie politique en la matière – était une des causes du sous-développement de l’Afrique et, dans ce qui ressemblait à une véritable réquisition contre les régimes de son continent, il se demanda :
" Comment une société peut-elle progresser si elle ne se regarde pas en face ? Et comment peut-elle se regarder en face si elle n’ose pas se regarder dans les yeux des autres ? Il importe avant tout de rompre cet enclavement de l’Afrique pour qu’elle puisse trouver le chemin d’un développement harmonieux."

Moussa Konaté, le grand frère
Etait-il conscient du fait qu’il en appelait à une littérature africaine qui intégrerait le chant du monde, celle qui dépasserait toutes ces frontières que les nations africaines avaient héritées de la colonisation ? Il signait, sans le savoir, la feuille de route d’une « littérature-monde », libre et indépendante du pacte colonial.
A partir de 2006, et avec le « Manifeste pour une littérature-monde », nous allions dans ce sens, contestant avec virulence l’image d’une littérature figée, centralisée par le flux et le reflux de la Seine. Moussa Konaté était là, toujours lointain, toujours taciturne, mais l’œil de plus en plus mobile.
A la foule, il préférait la solitude. Aux grands discours, il privilégiait l’action, créant dans son propre pays une structure éditoriale afin d’aider les jeunes auteurs. Il était, au-delà de nos rapports en littérature, un grand frère, un aîné qui m’ouvrit les portes de sa culture, celle du pays d’Amadou Hampaté Bâ, mais aussi celle des artistes comme Salif Keita ou Oumou Sangaré…


Dany Laferrière

Pour Moussa

Pour connaître Moussa il faut le voir à Bamako.
Je le regarde arriver dans ce vieil hôtel avec une vaste
cour. J’étais assis sur un muret. Sa démarche singulière
qui dénote un sens langoureux de la vie. Le visage soucieux.
Il s’est tranquillement assis près de moi. Un long moment
sans dire un mot. Une mangue est tombée, il s’est levé
lentement pour aller me la chercher. Il m’a observé, en souriant,
en train de la manger. Puis il s’est levé et est parti. J’ai toujours
pensé à ce moment comme à l’un de mes plus précieux souvenirs de
Bamako. L’offrande parfumée d’un des fils chéris du Mali. Depuis
l’annonce de cette nouvelle de la mort de Moussa, l’odeur de la
mangue refait surface.


Sami Tchak

Il s’appelait Moussa Konaté.
Lorsqu’un écrivain meurt, il ne nous reste qu’un espoir : que ses écrits lui survivent. Mais nous sommes suffisamment lucides pour garder à l’esprit que nos écrits sont plus mortels que les mouches, que nos souhaits ardents de continuer à hanter le monde par nos mots sont aussi fragiles que la lucarne de verre à travers laquelle nous avons la prétention de scruter l’âme humaine. Il s’appelait Moussa Konaté. Depuis hier, il s’est désolidarisé de notre comédie humaine. Adieu, Moussa ! De toi je n’attends aucune réponse quant aux ombres dansant derrière le mur. J’y ferai ma propre expérience ! Paix à ton âme.


Tahar Bekri
Un article publié sur culturedsud.com

Avec sa discrétion légendaire, son apparence stoïque face à toute épreuve, Moussa Konaté était un homme écorché vif, une boule de feu intérieur. Sa colère, est née du chaos du continent qu’il a porté en lui comme une forêt dont on dilapide les arbres. L’un de ses premiers titres n’est-il pas Le fils du chaos (1986) ?

De la petite ville du Breuil, en Bourgogne, à Bamako, de Limoges à Saint-Malo, de Paris à Dijon, nos échanges tournaient régulièrement autour de l’Afrique, de ses littératures, maghrébine et sub-saharienne. Sa conscience aiguë du drame africain le rendait critique exigeant, d’abord envers les siens. Tout est bon à essayer pour dire ce qui ne va pas sur cette terre : roman, roman policier, théâtre, essais polémiques et pourquoi pas l’édition avec sa maison Le Figuier qu’il créa avec la complicité de l’historien Omar Konaré qui finira président de la République malienne. Et c’est en Tunisie qu’il établira des liens, grâce au regretté Noureddine Ben Kheder des Éditions Cérès-Productions pour imprimer ses livres et imaginer des éditions de poche, convaincu qu’il était de ce besoin d’Afrique, d’aider à l’essor de sa culture. Tel le Camerounais Mongo Béti qui finit par créer une librairie, l’écrivain Moussa Konaté était éditeur, parfois aux dépens de l’œuvre qui s’écrit, mais ce sacrifice méritait le combat. Le livre est aussi une cause intellectuelle quand d’autres font prédominer l’oralité des cultures africaines. En tant qu’auteur, Moussa Konaté ne faisait pas de distinction entre le roman policier et le roman courant tant la réalité africaine avec ses intrigues dans les allées du pouvoir, ses parcours sinueux, ses coups tordus, ses renversements de situation rocambolesques, était un cadre idéal pour une écriture qui déconstruit la société afin de mieux la saisir, qui déjoue la logique guerrière, l’hypocrisie religieuse, son utilisation politique. Et tel un Rachid Mimouni en Algérie dans La Malédiction (1993), Moussa Konaté lance ce dernier cri : L’Afrique noire est-elle maudite ?

Co-directeur du Festival Etonnants Voyageurs à Bamako avec Michel Le Bris, Moussa Konaté a mis ses convictions et ses engagements au service de son pays, sa générosité profonde l’éloignait tout naturellement des feux de la rampe et des honneurs, sa fraternité toujours constante, sa mélancolie aussi. Mais comment faire autrement ? Rares sont ceux qui connaissent son appartenance au pays Dogon. Sa voix était d’abord celle élevée contre les retors, son utopie, un rêve éveillé. Elle manquera à la littérature malienne dont il est une des figures marquantes, à la littérature africaine qu’il n’a cessé de secouer, à la littérature francophone dont il était un des piliers solides.

Adieu frère, paix à ton âme

Il nous faudra tant de plumes alertes pour réduire l’obscurité régnante

Tant de palmes pour résister aux vents grondeurs

Tant de soleils pour dompter l’ombre violente

Tant de pas dans la bravoure pour marcher sur les hordes d’enfer

Nulle brume lourde de sables meurtris

Mais le cours du fleuve pour irriguer le manguier jamais avare

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