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La poupée de l’espoir

Écrit par Delphine Richomme, incipit 2, en 1ère au Lycée Georges Pompidou de Castelnau le lez (34). Publié en l’état.

Et elle partit, tenant sa fille dans ses bras à la recherche, folle mais pas désespérée, d’un simple jouet d’enfant, d’une toute petite poupée en chiffon, dans ce monde cruel et obscur qu’était la guerre.
Elle avançait à pas lents, étreignant tendrement sa fille. Elle était en vie ! Saine et sauve ! Elle avait du mal à y croire, la mort les avaient épargnées, mais pour combien de temps ?
Elle chantonnait, d’une voix douce, une berceuse, tentant vainement d’oublier le bruit assourdissant des explosions et des obus déchirant le ciel, qui résonnaient encore dans son esprit.

Derrière le virage, il n’y avait pas de poupée, mais une maison soufflée par la violence des explosions. Elle n’avait plus de toit, les poutres s’enchevêtraient en un tas difforme et poussiéreux. L’air était lourd et sentait le brûlé. Pas d’odeur de gaz. En dessous, un bras ensanglanté dépassait. La maman, réprimant un haut-le-cœur, couvrit les yeux de sa fille. La petite se dégagea et enfouit sa tête dans le cou de sa mère en un geste rassurant. Elle n’avait pas vu ce bras mais avait senti la détresse de sa maman. Attendrie, cette dernière lui caressa les cheveux murmurant ¨C Ne t’en fais pas ma chérie.
Elle changea de direction, s’éloignant de cette scène atroce. La petite, étonnée, demanda ¨C Ma poupée ! Où tu vas maman ? ¨C La femme répondit ¨C Un chien vient de passer avec ta poupée, ma chérie, il a peut-être essayé de la sauver ¨C inventant ainsi une excuse lui permettant à la fois de rassurer sa fille et de l’éloigner de l’atrocité de cette scène : la fillette avait déjà trop vu la mort pour son jeune âge. La petite leva la tête vers sa maman ¨C C’est un gentil chien alors ? ¨C Esquissant un sourire amusé la femme répondit ¨C Oui, c’est un gentil chien.

Elles poursuivirent ce chien imaginaire toute la journée, errant sous un ciel gris dans les restes calcinés des maisons et l’odeur oppressante de feu. À la nuit tombée, elles arrivèrent devant une vieille auberge à l’écart du village qui avait été épargnée par la violence de la guerre et la folie des hommes. Elles y passèrent la nuit parmi d’autres villageois venus s’y réfugier après les bombardements. En fin de soirée une pluie torrentielle s’abattit sur Verdun, lavant toute trace de sang.

Le lendemain, elles se remirent en quête de la poupée et du chien. Même si la violence de la veille était toujours là, dans les mémoires, elle était moins présente physiquement. L’odeur ferreuse du sang et la fumée étouffante avaient disparu, remplacées par l’odeur d’air purifié et léger que laisse la pluie derrière elle. Le village semblait seulement en ruine, l’eau avait chassé le fantôme de la folie humaine.
Elles marchaient côte à côte, main dans la main, scrutant le sol. Soudain, la petite lâcha la main de sa mère et s’accroupit. Elle déterra de ses petits doigts un objet blanchâtre, long aux bouts arrondis, et le brandit fièrement ¨C un os, pour remercier le gentil chien ! ¨C s’exclama-t-elle.
La femme essaya vainement de ne pas imaginer sa provenance. Mais l’imagination l’emporte toujours sur la raison, nous faisant imaginer les pires scénari.
L’image d’un être humain agonisant, démembré, la chair à vif, les os sortant de part et d’autre de son corps vint un instant hanter son esprit ainsi que d’autres encore plus atroces. Ébranlée par cette apparition créée de toutes pièces par son cerveau elle resta immobile quelques instants. Elles récita mentalement une prière. Elle ne croyait pas en Dieu, mais il est des fois où l’on ne peut plus croire en l’Homme.
Elles reprirent silencieusement leur chemin, toutes deux perdues dans leurs pensées, l’une ressassant de morbides idées, l’autre ignorante de la folie humaine et contente de sa trouvaille, imaginant la joie du chien qui la recevrait.

Elles avaient décidé de reprendre leur recherche depuis leur ancienne maison : le chien l’avait peut-être ramenée.

Quand elles arrivèrent sur les lieux, elles purent mesurer l’étendue des dégâts. Il ne restait presque plus rien, les flammes avait joyeusement dévoré la maison. Ce qui restait s’était effondré. Tout était par terre en morceau. Seule une poutre métallique s’élançait encore fièrement vers le ciel, semblant braver les obus, semblant défier l’Homme de la détruire, semblant dire ¨C Je résisterai à tout vos assaut ! Les gamins fous et irresponsables que vous êtes n’auront pas le dernier mot. ¨C
Après plusieurs heures de recherches infructueuses parmi les poutres tombées sentant le bois humide, la vaisselle, les meubles brisés et les objets carbonisés ayant l’odeur caractéristique du brûlé, elles agrandirent leur périmètre de recherche jusqu’aux décombres des maisons voisines. Elles trouvèrent le cadavre d’un chien mort pas encore décomposé, dont ne s’échappait aucune autre odeur que celle désagréable du poil mouillé et sale. La seule preuve de sa mort était le tapis rouge sang sur lequel il reposait.
La petite regarda l’os dans sa main et hésita un moment avant de le placer à proximité du chien. Elle dit ¨C Ce n’était pas pour toi Monsieur Chien, mais comme ça tu pourras manger en te réveillant. ¨C La maman n’osa pas lui révéler que le chien ne se réveillerait plus, soulagée qu’elle lâche enfin cet os qui lui créait tant de visions cauchemardesques.

Elles continuèrent leur recherche un moment puis, fatiguées, elles s’appuyèrent avec un soupir las contre un arbre qui avait miraculeusement survécu à la folie humaine.
Un bout de tissu clair assombri par la boue dépassait du tronc moite. Elles reconnurent des motifs vichys verts semblables à ceux de la robe de la poupée. C’est le cœur empli d’espoir et battant à tout rompre qu’elles contournèrent l’arbre.
La poupée était là, assise bien sagement contre l’écorce humide. Elle semblait les attendre.
La petite se précipita et, dans un cri de joie, serra sa poupée dans ses bras, lui offrant son plus beau sourire.

Le temps sembla s’arrêter pour la jeune maman. Enfin ! Enfin elles l’avaient trouvée ! Cette toute petite poupée de chiffon qui permettait tant. Qui avait permis pendant un temps d’oublier les horreurs de la guerre, d’espérer, de vivre, et qui maintenant rendait sa fille heureuse. Ce n’était qu’un assemblage de tissus colorés ayant une vague forme humaine mais cela représentait beaucoup plus à ses yeux, à leurs yeux.
La femme observa un moment la scène qui se déroulait sous son regard aimant. Sa fille serrait tendrement son jouet, à la manière protectrice que l’on utilise pour protéger du monde un tout petit enfant sans défense.
La fillette déposa un petit baiser sonore sur le tissus noir représentant les cheveux de l’être de chiffon. Le vent agita un instant cet être inerte, semblant lui insuffler pour quelques secondes un souffle de vie. La petite murmurait tout bas des mots rassurants, chantonnait maladroitement une berceuse, reproduisant les gestes réconfortants que sa mère utilisait habituellement pour la consoler.

Bientôt le temps reprendrait son cours, bientôt les obus pleuvraient à nouveaux dans un concert assourdissant de sifflement, bientôt les flammes recommenceraient leur crépitement dévorant les maisons, la ville, et ses habitants dans une odeur forte et étouffante de bois qui brûle et de viande grillée... Bientôt... Mais pour l’instant sa fille chérie souriait et jouait. C’est tout ce qui importait.
Elle pouvait espérer un futur meilleur, un avenir, un lendemain avec sa fille. Avec sa fille et son bébé chiffon. L’enfant tissus qui permet d’espérer :

La poupée de l’espoir.

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