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Rouge liberté

Écrit par Héloïse Jeannette, incipit 1, en Terminale au Lycée Les Fontenelles à Louviers (27). Publié en l’état.

Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche, il tient un revolver…

Gavrilo grince des dents.
Il y a du monde, beaucoup de monde… J’ai l’impression que tous me fixent, que tous savent ce que je m’apprête à faire. Même les enfants me dévisagent ! C’est peut-être parce que je suis le seul à ne pas sourire à la parade. Je dois leur faire peur avec mes yeux cernés de ces dernières nuits sans sommeil et mes quintes de toux incessantes. La tuberculose ! Elle veut ma peau depuis des années, je le sais ! Je me souviens, elle s’est attaquée à mes frères et s’est acharnée sur nous comme une malédiction. Nous étions neuf gosses. Neuf gosses mal nourris et nous devions nous serrer les uns contre les autres l’hiver pour ne pas avoir froid quand on n’avait pas de quoi s’acheter du bois, mais neufs gamins heureux de vivre tout de même. Une malédiction, telle la peste, elle a tout emporté sur son passage : sept de mes frères et mon enfance.
Tout a l’air d’être si lent pour le moment, comme cette limousine qui arrive au ralenti transportant l’archiduc ne se doutant pas que sa fin arrivera vite, trop vite pour lui. Le calme avant la tempête. Cet homme m’observe depuis tout à l’heure, je le sais, je le sens ! Ses yeux sur ma nuque comme des centaines d’autres ! Ils vont me dénoncer ! Je vais me faire arrêter et je serai condamné à mort ! Non, pas à mort, j’ai vingt ans, mon sort sera pire que la mort. Enfermé, à peine nourri dans une cellule insalubre et sans fenêtre. Je ne sentirai plus jamais le soleil réchauffer mon visage, je ne reverrai plus jamais les yeux verts d’Anja.
Anja, comme j’aimerais être avec toi, je me sens toujours comme un enfant, quand après nous être donnés l’un à l’autre, tu me serres dans tes bras, ton corps encore humide et chaud de nos ébats. Tu es mon souffle, mon Anja, ma première pensée du matin, mon premier sourire aussi. C’est pour toi que je le fais, tu le sais n’est-ce pas ? C’est pour toi et les enfants que nous imaginions. Tu les imaginais avec mes cheveux et moi avec tes yeux de ce vert tout particulier, de ce vert lumineux qui illumine les hivers les plus froids. C’est un vingt-trois janvier que nous nous sommes rencontrés, tu te souviens ? En te voyant j’avais été totalement absorbé par ton regard perçant, transperçant. J’ai eu l’impression que tu voyais mon âme avec tes yeux si verts dans ce rude hiver, j’en avais même fait tomber le sac que je portais, tu te souviens ? Moi j’en souris encore. Ah ton sourire ! Celui qui me fait me sentir Etre, celui qui me fait me sentir Homme dans ce monde dépourvu d’humanité ! Oh Anja, comme je t’aime, comme j’aimerais te susurrer encore ces simples mots à l’oreille… mais rien n’est plus incertain aujourd’hui. Je sens des regards posés sur moi, peut être que je ne reviendrai pas. Et toi, m’aimeras-tu encore ? M’aimeras-tu une fois que j’aurai tué cet homme ? Je reviendrai avec du sang sur les mains, tu le sauras, tu le sentiras quand tes yeux se plongeront dans les tréfonds de mon être. Assassin. Je ne serai plus qu’un assassin.

Il grince des dents.
Non ! Non je ne serai pas un assassin ! Je serai le libérateur, on m’idolâtrera dans le monde entier ! Tous les opprimés, les sans-pays, les assoiffés de liberté auront mon nom sur les lèvres ! On racontera aux enfants comment débordant de courage, moi Gavrilo Princip, j’ai octroyé la liberté à mon peuple ! On érigera des statues à mon effigie, on ouvrira des musées sur ma vie ! Je serai un héros ! Dès demain, mon nom sera dans les journaux de tout le pays, de toute l’Europe et même du monde ! Je vois déjà les gros titres : « L’archiduc François-Ferdinand tué par Princip ». Ha ! Tué par principe ! Oui, et quel principe ! La liberté !
La liberté… Pour les autres. Après cela, je serai sûrement arrêté, je n’aurai pas le droit à cette liberté. Mais... Ne pourrais-je jamais être libre ? Esclave d’une nation qui n’est pas la mienne ou enfermé dans une cage tel le lion que j’ai vu au cirque l’autre jour. Il devait être magnifique, il devait être roi de son pays alors que dans ce cirque, sa crinière était terne, ses yeux sans éclat, c’est la première fois que je remarquais ça chez un animal : il avait l’air triste. A sa vue, ma gorge s’est serrée, les larmes me sont montées aux yeux et je suis parti. Alors voilà ? Voilà ce que je vais devenir ? A la réflexion, je trouve ça terriblement ironique ! Etre enfermé pour libérer mon peuple.

La limousine n’est plus qu’à quelques mètres.
Je ne peux pas ! Je ne suis pas cette personne là ! Je rêvais d’être quelqu’un d’autre, d’être mieux né, d’avoir une vie calme auprès d’Anja, une maison avec un jardin dans un endroit où le soleil brillerait toujours, je rêvais d’être libre mais le revolver que je tiens dans la main ne m’offrira rien de tout ça ! Cet homme mourra, je serai un meurtrier ! Et quand bien même j’échapperai à la prison, je ne pourrai échapper à moi-même ! Pourtant, je ne puis reculer, le sang doit couler aujourd’hui, la liberté doit éclater. Que faire ? Si je tue l’archiduc, je perdrai toutes mes valeurs, je me perdrai. Mais qui suis-je encore à cet instant, cette arme dans la main ? ...
Je suis un homme libre ! Libre d’être qui je souhaite, libre de me sentir yougoslave, libre d’aimer Anja comme je n’ai jamais aimée, libre de penser et d’agir, libre d’Etre ! Et ma liberté, je vais l’exposer ! Oui, l’exposer à l’archiduc, elle va exploser, l’éclabousser !

Gavrilo s’enfonce précipitamment dans la foule, gravit les barrières de sécurités, et se place bien droit devant limousine. Avec les yeux pétillant de celui qui a désormais compris, il dégaine son arme, la pointe sur sa tempe. Il regarde l’archiduc droit dans les yeux en souriant. Tire. Bang.
Son sang éclaboussa les spectateurs de cette scène de libération, le sang d’un combattant de la liberté, le sang d’un Homme libre. Il tacha les vêtements des jeunes filles en blanc, des vieillards dans leurs habits du dimanche, coula sur les visages des enfants qui ne l’oublieraient jamais tandis que leurs parents hurlaient et que la foule s’agitait de plus en plus. Le corps de Gavrilo, sur lequel était encore esquissé son sourire, tomba à la renverse, barrant la route à la limousine. C’était son dernier acte, c’était sa liberté qui se répandait sur le sol.

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