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La poupée d’os

Écrit par Chloé Almodovar, incipit 2, en 3ème au Collège Les Chênes rouges à Saint-Germain-du-Plain (71). Publié en l’état.

Et elle partit, tenant sa fille dans ses bras à la recherche, folle mais pas désespérée, d’un simple jouet d’enfant, d’une toute petite poupée en chiffon, dans ce monde cruel et obscur qu’était la guerre.
Chaque pas était difficile, la terre sans cesse secouée de tremblements. Il fallait faire attention aux pierres qui retombaient sur la chaussée comme une pluie de météorites alors que les maisons volaient en éclats. Parfois, ces maisons recrachaient un corps ou deux, sans vie. Les survivants tentaient de se regrouper, de collecter du matériel et des vivres dans un semblant d’organisation. Sa petite Lucile sanglotait doucement dans son cou alors qu’elle luttait pour avancer parmi les morceaux de verre qui jonchaient le sol.
Enfin elle arriva au bout de sa rue, débouchant sur la place de la mairie. Des hurlements fusaient de toutes parts ; les Allemands étaient aux portes de la ville. Les groupes qu’elle avait vus un peu plus tôt se rassemblaient devant la mairie. Elle avait l’esprit hagard, incapable de penser à autre chose qu’à la poupée de chiffon. Les rues, autrefois de belles allées pavées et brillantes, s’étaient couvertes de cratères où se mêlaient la cendre et l’odeur toxique des obus.
C’était l’enfer. Où allait-elle trouver une poupée dans ce chaos ? D’un geste nerveux, elle raffermit sa prise sur Lucile. Elles étaient là, la mère et l’enfant, le visage noirci par la poussière, telles deux anges de la Mort.

  • Marie ! Marie !
    Une femme âgée s’élança à leur rencontre, en remontant ses jupons pour éviter les obstacles qui obstruaient la place. Est-ce que je la connais ?
  • Marie, j’ai eu si peur de ne jamais te revoir !
    Elle me serre très fort dans ses bras, si fort… Attention vieille femme, attention à ma fille, tu pourrais lui faire mal. Elle dit que je m’appelle Marie …
    Marie se dégagea et dévisagea l’étrangère comme si elle avait eu à faire au diable.
    Cette vieille femme, c’était Paule, la boulangère. Elle portait un chignon d’où s’échappaient quelques mèches folles. Son tablier était déchiré, les verres de ses lunettes brisés. Ses petits yeux de fouine détaillèrent Marie de haut en bas puis, soudain, s’élargirent. Ces yeux … cette main à la bouche.
  • Oh ma pauvre enfant ! Viens je t’en prie, nous allons t’aider.
    Elle entraîna Marie à travers la place, évitant les cadavres et les trous d’obus.
    En levant les yeux, Marie s’aperçut que le clocher de l’église était éventré. Sur le parvis, le prêtre tournait un visage figé vers le ciel, les yeux remplis de nuages et de pluie.
    La poupée. Je ne dois pas perdre de vue la poupée. Lucile, livide, en proie à la peur, n’articulait plus un mot. Même les larmes semblaient avoir déserté son visage décomposé. Ne t’inquiète pas ma chérie, maman va retrouver ta poupée. Tu pleureras des larmes de joie.
    La mère regardait autour d’elle, détaillant chaque petite fille pour voir si elle tenait une poupée dans ses bras. Elle n’aurait pas hésité à en voler une mais il n’y en avait pas.
    Les coups de canons se faisaient plus proches. A l’intérieur de la mairie, le vacarme des gens couvrait presque les détonations d’obus. Chacun parlait plus fort que l’autre, les hommes se bousculaient sans qu’aucune décision ne soit prise. L’écho de leurs cris, les pleurs des enfants et le rugissement des bombes avaient fait défaillir plusieurs femmes. Du maire, Marie ne voyait que les bras qui s’agitaient frénétiquement pour arrêter cette folle marée humaine, terrifiée, et terrifiante.
    Paule la fit monter directement à l’étage, dans les appartements du maire. Les infirmières de l’hospice soignaient comme elles le pouvaient les premiers blessés, calmaient les nourrissons. Les canapés et les tables servaient de lits de fortune. Un étrange silence régnait, à peine troublé par l’écho des détonations. Marie en fut apaisée. En ce lieu, elle pourrait réfléchir. Elle frictionna le dos de Lucile et lui murmura :
    Regarde ma puce, nous sommes à l’abri maintenant.
    Pas pour longtemps peut-être, mais au moins pour quelques heures. Et chaque minute gagnée était une victoire sur la guerre.
    Sur son passage, les infirmières portaient la main à leur bouche, contenant mal un cri d’effroi. Ai-je l’air si misérable ? Elle garda la tête haute derrière Paule, évitant tous les regards. Elle s’arrêtèrent bientôt devant un sofa en velours vert pomme.
  • Couche ta fille ici, lui ordonna Paule.
    Marie s’exécuta, déposant délicatement sa fille endormie sur le canapé, la tête posée sur le bras du fauteuil. Elle avait alors l’air d’une statue d’albâtre.
  • Viens avec moi maintenant.
    Marie ne voulait pas laisser sa fille. D’abord, elle feignit de ne pas avoir entendu.
  • Viens, insista Paule, elle est en sécurité ici, les infirmières veilleront sur elle.
    Marie hésitait. Puis finalement elle céda, Paule avait raison. Elle déposa un baiser sur le front de Lucile et suivit Paule dans un petit cabinet de travail contigu à la pièce.
    La fenêtre en était restée ouverte et l’on entendait les obus qui foudroyaient la terre.
  • Ma pauvre enfant, commença-t-elle, tu as tellement souffert. D’abord tes parents, puis elle !
    Marie, d’abord le regard vague, l’esprit brumeux, réagit à ces derniers mots.
  • Qu’est-ce que tu veux dire ?
    Elle était sincèrement perplexe, Paule le vit et en devint à son tour embarrassée. Des larmes de compassion brillèrent dans ses yeux.
  • Mais enfin Marie, ta…
    C’est alors que, par la porte entre-ouverte, Lucile aperçut un voile blanc voler au-dessus de sa fille. Les aides-soignantes enveloppaient son corps d’un linceul. Avant qu’elle puisse intervenir on l’emmenait déjà sur un brancard. Il passa la porte, descendit les escaliers.
  • Non !
    Son cri haut perché alerta les hommes blessés qui relevèrent la tête. Marie s’élança dans le couloir, la rage au ventre, pour rattraper les monstres qui lui avaient enlevée sa fille. Mais les infirmières unirent leur force pour la ralentir et l’immobiliser sur une chaise. Marie se débattait comme une furie, griffait, mordait, donnait des coups de pieds. Une soignante amenait en urgence une camisole alors qu’une autre préparait une piqûre de tranquillisant. Marie hurlait, beuglait des propos incohérents :
  • Elle n’est pas morte ! Pas morte ! Elle veut sa poupée ! Laissez-moi prendre la poupée !
    Folle de colère, elle agrippa les chemisiers blancs des aides-soignantes et tira dessus de toutes ses forces. Elle s’appuya sur leurs épaules voutées pour propulser ses deux jambes dans le torse de celle qui se tenait devant-elle. Lucile parvint finalement à se dégager et à échapper à ses poursuivantes. Elle dévala les escaliers quatre à quatre alors que Paule, affolée, la conjurait de revenir.
    Arrivée dans le hall, Marie joua des coudes pour se frayer un passage jusqu’à la sortie. Elle aperçut le cortège funèbre qui descendait les marches du parvis. Dehors, l’air empoisonné lui brûla les poumons, la força à s’arrêter pour tousser. Les infirmières, affreuses formes immaculées dans ce décor sombre, disparaissaient dans une ruelle à l’autre bout de la place. Marie courut, finit par les rattraper alors que, devant elles, se dressait le cimetière communal.
    Les grilles de fer forgé s’étaient couchées sur leur flanc ; plusieurs sépultures avaient été brisées. Des pierres tombales semblaient surgir de terre comme les proues de navires perdus dans une mer déchaînée. Les tirs se rapprochaient ; des éclats venaient jusqu’à leurs pieds. Les infirmières se lançaient des regards affolés. Elles ne voulaient pas s’attarder. Fouillé par le métal, secoué de spasmes, le sol semblait vouloir se dérober. Mais Marie s’était interposée.
    C’est alors que, dans une pluie de flammes multicolores, un obus explosa à dix mètres de leur petit groupe. Marie fut submergée de chaleur pendant quelques secondes. Elle s’envola dans les airs, désarticulée telle une poupée cassée avant de retomber lourdement dans la boue, face contre terre. Une rafale argileuse s’écrasa sur son dos, lui coupant la respiration. Elle resta immobile quelques instants.
    Suis-je morte ? Mes oreilles bourdonnent comme si mille abeilles s’y étaient fichées.
    Non, je sens un liquide chaud et gluant couler sur mon front. Mon bras gauche me brûle …
    Elle se releva sur un coude, scruta le monde à travers la neige de cendres. Des robes blanches maculées de sang saillaient ça et là de la terre, inertes.
    Et c’est alors qu’elle la vit. Sa fille était là. Une fleur de mai, éclatante et pure. Marie rampa sur le sol inégal pour la rejoindre. Donne-moi ta main, ma chérie. Elle est froide.
    Lucile ne bougeait pas, avait simplement les yeux ouverts. Soudain, elle parla, de sa voix fluette et mignonne :
  • Tu as retrouvé ma poupée, maman.
    Marie, sanglotant :
    Non mon bébé. Désolé, je n’ai pas pu.
  • Si, si ! Tu l’as retrouvée ! Merci, maintenant je peux m’en aller.
    Marie ne comprenait pas.
    Je n’ai pas retrouvé ta poupée. Reste avec moi. Où veux-tu aller ?
    Elle essuya d’un revers de main le sang qui avait brouillé sa vision.

Lorsqu’enfin elle ouvrit les yeux, elle sut. La petite Lucile se tenait toujours là mais, en même temps, ce n’était plus tout à fait elle. C’était comme un pantin aux orbites vides, la bouche tordue par un cri de douleur. Ses petites jambes n’étaient plus que lambeaux de chair et morceaux d’os.
Elle était morte. Depuis longtemps. Tu jouais dans le jardin. Je terminais nos valises. Pour aller loin, très loin.
Elle s’endormit, recroquevillée comme une enfant en serrant sa fille dans ses bras. Peut-être que, par miracle, Marie échapperait à la colère des bombes. Peut-être que la Mort, attendrie, la laisserait rêver de Lucile de longues années encore.
Elle s’endormit, une poupée d’os serrée dans ses bras.

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