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La pérégrination éternelle

Écrit par Pierre Stapf, incipit 1, en 1ère au Lycée Victor Duruy à Paris (75). Publié en l’état.

Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche il tient un revolver. La voiture se rapproche, roulant vers un destin macabre. Le jeune homme tremble, broyant nerveusement le sandwich qu’il tient dans la main gauche et serrant timidement l’arme reposant dans la droite. Les clameurs de la foule s’élèvent dans les airs et tourbillonnent rageusement dans la tête du jeune homme. Il tremble. Il est seul, seul face à une bête noire qui s’achemine vers lui en poussant de graves grognements mécaniques. Il est seul, seul face à une masse grouillante aux mille voix désordonnées. Il ne sait que faire. Il n’est plus seul. L’indécision, son unique compagne, le tient par la main. Et cette main trémousse, tremble et trémule. Les roulements de tambour parviennent à ses oreilles, semblables aux cliquetis d’une machine infernale se mettant en marche. Et la voiture noire se rapproche. Ses deux phares sont éteints comme les yeux d’un mort. La carrosserie est luisante. Elle vient d’être repeinte, repeinte à l’occasion d’une fête. Une fête à l’origine religieuse. Une fête religieuse qui devient politique. Cela ne pouvait que mal se terminer. Le jeune homme le sait et tremble. Sa peau est luisante. La sueur lui perle du front et il l’essuie d’un revers de manche. Il sait pourquoi il est là. Il vient pour régler le sort d’une vie. Régler le sort d’une vie à l’aide de la mécanique. Cela ne pouvait que mal se terminer. Gavrilo le sait et tremble. A présent, la foule se met à chanter. Elle chante car elle n’a rien d’autre à faire. Les notes de l’hymne national emplissent l’air putride, résonnant comme une marche militaire. Cette musique glace le sang de Gavrilo. Dans sa poche droite, la main emmaillote le pistolet, nourrisson attendant d’être sorti de la cavité obscure pour pousser son éclatant cri de victoire. Gavrilo tremble, car il est impatient. Est-il impatient de dégainer son arme et de tuer l’homme qu’il déteste ? Est-il impatient de fuir cette situation atroce pour retrouver un semblant de sérénité ? Lui-même ne le sait pas et la réponse lui échappe. Elle le nargue, le provoque, et lorsqu’il tente de l’empoigner, elle s’éclipse avant de revenir derechef le tourmenter. Gavrilo n’est pas vraiment artiste. Le seul art qu’il admire, lui, c’est la révolution. On lui a déjà tellement de fois dépeint cette belle femme, à la fois sauveuse et cruelle, qu’il ne cesse d’en rêver. Pourtant, maintenant que c’est à lui d’en dresser le portrait, il s’emmêle les pinceaux et prend peur. Oui, il a peur maintenant. Il le sait. C’est la seule chose qu’il sait. Il a tout oublié sinon. La peur est la survivance de son âme. Le reste a disparu, évaporé dans la chaleur ambiante. Gavrilo n’est plus qu’une goutte d’eau dans un océan. Il a été distillé comme une substance impure et il subsiste une peur quintessente. Il brûle de peur comme on brûle d’amour. Lui, il n’avait que l’amour de la patrie et il l’a quitté. Tout l’a abandonné : ses complices, qui doivent tenter de s’échapper au moment même où lui est confronté à tant de difficultés, son courage, qui doit errer actuellement afin de trouver un meilleur parti, et enfin sa nation, qui est face à lui, suivant l’homme qui la soumet, fondant sur lui dans un féroce glatissement. Il est seul, encore une fois. Sauf qu’il est trahi aussi. Trahi par tous. Il pense que rien n’est plus cruel que la trahison. « Félonie, tu as frappé. Et je n’ai pas envie de rendre les coups. » Gavrilo est envahi par le désespoir. Il a l’impression d’être une fleur qui s’étiole sans que personne ne lui vienne en aide. Il a été cueilli par la Jeune Bosnie et a naïvement voulu croire qu’on ne le laisserait jamais faner, qu’il boirait toujours les flots de paroles révolutionnaires avec la même avidité, sans qu’un jour la source ne s’altère.
Le jour aride est venu.
Gavrilo passe sa langue sur ses lèvres, s’humectant un peu la chair gercée. Il se rappelle ce qu’on lui avait répété maintes et maintes fois. Ne pas être égoïste. Penser au pays. Penser à l’esclave qui se soulève. Ne pas être égoïste. Ne pas réfléchir. Agir pour le bonheur commun. Ne pas être égoïste. Ne pas être égoïste ? Il est égoïste effectivement, en pensant à sa vie qui va prendre fin en même temps que celle de François-Ferdinand… s’il agit. Les autres le qualifieraient de « salaud d’autolâtre » s’ils le voyaient hésiter ainsi.
Gavrilo sort le revolver de sa poche.
D’un œil il regarde la main tremblante qui tient l’arme, de l’autre il lorgne la voiture noire qui roule vers lui, bien trop rapidement à son goût. Elle n’est plus qu’à une dizaine de mètres. Et pourtant il aimerait la voir à des milles et des milles d’ici. Et pourtant il a l’impression que la distance qui les sépare est infime. Et pourtant personne ne semble le remarquer, lui, le jeune Gavrilo, l’arme au poing. Il est comme un fantôme, invisible mais effrayant, qui va venir endiguer le cours naturel des choses.
Gavrilo lâche prise.
Il laisse tomber le sandwich qu’il tenait encore dans la main gauche. Sa vision se trouble. Peut-être à cause de la chaleur. Il se rassure et se dit que tout ce qui l’entoure n’est en réalité qu’un vil mirage. Comme dans un rêve, il plonge sa main libre dans une poche, en ressort un minuscule comprimé. On aurait dit un somnifère. Pendant qu’il contemple la pilule d’un regard vague, il lève machinalement le revolver et le pointe en direction de la voiture de l’archiduc. Il ne contrôle pas ses gestes. Il n’a jamais rien contrôlé.
Il ne veut pas.
Mais qu’est-ce que la volonté d’un Gavrilo Princip ?
Il bouillonne. Intérieurement. La température élevée n’y est pour rien. Une herbe folle a poussé au plus profond de lui-même, une herbe sauvage. La fureur. Il croyait tout contrôler avec ce pistolet dans la poche, cet engin néfaste, cet objet sans morale. Mais c’était lui l’objet. L’objet contrôlé et manipulé. Il n’était pas un homme : seulement un doigt qui devait tirer une gâchette. Il était un esclave. Un esclave qui n’avait pas compris mais qui comprenait maintenant. Un esclave qui avait entendu parler de ces affranchis, qui luttent et se soulèvent. Un esclave qui avait entendu la voix de la révolution.
Gavrilo sait.
Il ne va pas tirer sur cette voiture noire qui est arrêtée à présent, à quelques pas de lui. Il ne veut pas. Il refuse. Il reste là, pétrifié, le regard braqué sur le néant. Il ne veut pas. Il ouvre sa main gauche et le comprimé de cyanure tombe sur le sol. Il n’en a plus besoin car il ne va pas tirer. Il ressent enfin un semblant de soulagement, de bonheur timide. Il ne va pas tirer. Il se le répète car cela accroît sa sensation de sérénité. Il ne va pas tirer.
Il entend un cri.
Puis une détonation. Dans l’instant, il a l’impression de recevoir un coup sur le torse et il s’écroule. Il est allongé par terre, le revolver gît un peu plus loin. Le ciel est clair. Des pigeons flottent, portés par un vent léger, rythmant leur planement de quelques battements d’ailes délicats et transformant leur vol silencieux en une valse aérienne.

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