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À coeur perdu

Écrit par Julie Cedo, incipit 1, en 1ère au Lycée Félix-Exclangon à Manosque (04). Publié en l’état.

Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche, il tient un revolver. Son jeune cœur bat. Son nom est Gavrilo Princip et dans ses poches se cachent deux grenades à main. Il sent de la sueur couler le long de ses cheveux en bataille, ruisseler au creux de ses joues. Aujourd’hui, le monde va changer. Gavrilo s’apprête à écrire le chapitre d’une nouvelle histoire. Debout, devant un pont en pierre blanche, il saisit la véritable signification du proverbe « être maître de son destin ». Il peut être porteur d’un avenir nouveau, a conscience que son geste pourrait bouleverser tout un monde, tout un flot de petites existences.
Le jeune homme tremble. Son corps, ses jambes… tous ses membres tremblent. Là, dans sa poche, un revolver chargé. Une arme, un juge, un bourreau. Et pendant ce temps la vie continue, suit son cours paisiblement. La foule semble bouger, agir, chahuter. La parade bat son plein, la fête ne fait que commencer. La jolie limousine poursuit son chemin, bercée par les vivats en délire. Pourtant, notre petit Gavrilo a l’impression de voir le monde s’arrêter, avancer, puis s’arrêter à nouveau. Il n’y a que son cœur qui fait du bruit. Il n’y a que son esprit qui crie. Enfermé dans une bulle de concentration, il oublie un instant cette mer de personne, cet ouragan de voix aigües. Gavrilo n’a qu’un objectif. Pour l’accomplir, il lui faut garder son sang-froid. Cette fois, aucune erreur n’est permise.
Le jeune homme tremble. Devant, une limousine noire. Une limousine qui roule, qui roule lentement. Ses yeux endormis, ses deux yeux rouges fatigués, la suivent sans rien dire, fixent sa carapace sombre et allongée. La foule gronde, le vent siffle. La musique s’envole dans les airs, virevolte avec entrain, cherche une oreille attentive. « Gavrilo, Gravilo » semble-t-elle chanter. « Gavrilo, laisse-moi t’enivrer ». Mais Gavrilo n’entends pas, n’écoute pas. Gavrilo n’est plus là. Il incarne le représentant d’un pays maintenant. Il commence sa marche en plein rêve éveillé à présent. Une marche qui va durer quelques secondes mais qui semblera s’éterniser.
Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans son cœur défile en boucle une histoire. Son histoire. Il en est souvent ainsi. C’est lorsque la fin approche que notre cœur se réveille pour nous souffler à l’oreille les secrets, les instants passés de toute une vie.

Pauvreté. Misère. Le petit Gavrilo court dans la poussière, cherche dans les décombres l’un de ses frères. Il vit l’enfer de la guerre*, la perte d’êtres chers. Les autrichiens. Les serbes de Bosnie et les bulgares. Chacun se bat pour ce qu’il croit juste, au prix de nombreuses existences.
« Maman, maman…

  • Gavrilo ! »
    La jeune femme empoigne son fils par le bras, l’extrait des débris et se hâte de le mettre à l’abri. Elle claque derrière elle une porte fragile. Sur ses neufs enfants, cinq sont encore vivants. Enfin, plus que deux maintenant. Deux. Les guerres. Les coups de feu. Les maladies. Rien n’épargne leur famille. Tristes fléaux dévastateurs qui s’infiltrent sans relâche dans leur vie, emportant un jour un être aimé.
    « Maman, maman… Dalibor, Creko, Bosko, ils sont encore dehors. Vite, vite ! Il faut aller les chercher. On y va ? Dis, on y va maman ?
  • Oh Gavrilo, mon Gavrichilo… »
    La jeune femme prend son septième fils dans ses bras. Elle ne trouve pas les mots. Ne sait pas comment lui expliquer. Alors, en une longue étreinte elle tente de lui faire comprendre la triste réalité.
    « Ils ne reviendront pas. Ils se sont envolés, battant des ailes, vers le ciel. Ils nous observent des nuages maintenant. Ils vont te regarder vivre. Tes frères sont partis pour une promenade sans fin. Ensemble et libres. »
    Les yeux de l’enfant s’assombrissent. Il est petit, tout petit, si petit. Pourtant, on sent qu’il a compris et au fond, peut-être un peu trop bien.
    « Maman, est-ce qu’ôter la vie d’un homme est forcément mal ? Pour être libre ou pour se venger ce geste est-il si impardonnable ? »
    La femme retient un cri. Ce sont de bien lourdes paroles, pour un enfant.
    Pour un enfant.

Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche, il tient un revolver. Dans quelques instants, des coups retentiront. Dans quelques secondes, le sang coulera. Pour une goutte de sang versée, mille âmes innocentes peuvent être tuées, mille âmes innocentes peuvent être épargnées. Pour les Serbes. Pour lutter contre ces Autrichiens qui les étouffent petit à petit. Il veut se sacrifier.
Silencieusement, le jeune homme prie. Il espère de toutes ses forces que le prince va tomber, que le nationalisme vaincra. Dans tout son être, un souhait silencieux. Celui de voir son pays renaître. Celui aussi, bien plus intense, bien plus profond, de voir les serbes jouir d’un nouveau vent de liberté, d’une nouvelle brise de paix.
Sa respiration se fait plus brève. Il se prépare. Pour la Jeune Bosnie et pour la liberté de pensées, il veut le faire. Il souhaite le tuer. Ce prince. Même si sa propre mort l’attend au tournant. Même s’il doit endurer la pire des tortures. Gavrilo attend depuis trop longtemps. Il ne peut plus reculer, du moins, il l’espère...
Bercé par de nouvelles senteurs, poussé par la vision d’un avenir plus beau, plus libre, il s’élance vers l’avant, s’échappe de cette prison humaine qui le retient. Un. Deux. Trois. Son cœur fait du trampoline. Un. Deux. Trois. Hurlement intérieur qui rebondit sur les parois d’un corps.
Atmosphère étrange, rapide. Atmosphère pesante, stressante. Des têtes se tournent. Des yeux contemplent un homme, seul, fonçant tête baissée. Un homme qui, hypnotisé par la couleur de nombreuses étoffes, le nez baignant dans une douce odeur d’épice, l’esprit clair et déterminé, se voit une nouvelle fois plongé dans ses souvenirs.

Mai 1913. La guerre. Encore. Qui enfle. Qui s’étend. Comme un cri. Comme une voix. Portée par le vent. Contre l’empire Ottoman.
La guerre est un vice. La guerre n’a pas de fin. Elle s’arrête. Elle reprend. Depuis la nuit des temps. Il est tellement humain de déclencher des conflits mortels pour on ne sait quelle raison.
10 Aout 1913. Traité de Bucarest. La paix. Enfin. Qui se dépose lestement sur toute une terre. La paix, certes. Mais une paix éphémère. Une paix qui laisse certaines personnes amères. Car finalement, même la paix ne peut arrêter la guerre. Elle sommeille toujours quelque part, attendant son heure, avant de ressurgir un jour et de mettre le feu aux poudres. La guerre est le jeu des grands-enfants, l’unique jeu dont personne ne ressort gagnant.
Une silhouette se déplace seule d’un pas pressé. Sa mine est grave, elle n’a pas cet air heureux que prennent les hommes quand survient la paix. Gavrilo Princip demeure pensif.
A quelques mètres de là, un papier vole.
Le jeune homme accélère, se dirige vers sa maison de tôles où l’attendent ses parents et son dernier frère, Niko. On ne peut pas dire s’il essaie de ne pas être vu ou non. Sa démarche peu naturelle est peut-être due à sa tuberculose osseuse, vile maladie qui a pris possession de lui pour ne plus jamais le quitter. Personne ne sait vraiment.
A quelques mètres de là, un papier vole.
Il flotte, il virevolte.
Est-ce un hasard ?
L’histoire ne le dit pas.
A quelques mètres de là, un papier vole,
A l’encre rouge,
D’une écriture penchée,
L’on peut y lire :
« La Main Noire.* »

Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche, il tient un revolver. Paysages chaud et colorés, brises tièdes et musiques apaisantes se collent à sa peau tannée par le soleil. Dévoués, ils le soutiennent, l’approuvent et lui donne cette force des moments désespérés. L’amour de son pays lui insuffle une nouvelle bouffée de courage. De nombreux yeux ne le quittent plus du regard. Dans le feu de l’action, à la frontière de son existence, Gavrilo esquisse un sourire.
Le jeune homme respire. Le jeune homme se sent prêt.
Et sa vie défile, défile dans son corps, défile dans ses os.
Et ses souvenirs se télescopent, s’entrechoquent devant lui.
Et son cœur lui crie des mots doux, reflet d’un amour partagé au sein d’une famille déchirée.
Il file, file, file le temps. Il file tandis que Gavrilo Princip savoure ses derniers instants d’homme libre. Après un meurtre, la liberté nous est enlevée, arrachée. Alors il savoure, savoure, cette douce liberté, sans s’arrêter.

« Niko, penses-tu que tuer l’un de ses semblables pour faire le bien soit juste ? »
Niko n’est pas surpris. Depuis tout ce temps, il est habitué à ce genre de question. Néanmoins, il se demande toujours pourquoi de telles idées animent l’esprit de son frère. Chaque fois que Gavrilo s’adresse à lui de cette manière, il se demande à quoi ce dernier peut bien songer.
« Il faudrait définir ce qu’est le bien et ce qu’est le mal, tu ne crois pas ? N’oublie jamais que ce que tu juges « bien » ne l’est peut-être pas pour d’autres personnes. Qui sommes-nous pour établir la mort en jugement, après tout ? Tu n’as pas vu assez de corps sans vie ? Tu voudrais voir souffler à nouveau le vent de la guerre ? »

Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche, il tient un revolver. Un sourire qui se transforme en rire. Un rire qui se transforme en joie. La joie de savoir un pénible travail bientôt accompli. Et puis soudain, tout va vite, tout se décale. Des couleurs vives lui font tourner la tête, les robes de soie ondulent au rythme de la bise. Le brouhaha s’éteint. Plus de mots. Plus de bruits. Juste le murmure d’un cœur en émoi. Un cœur et rien d’autre. Le silence. Parfums piquant les narines. Sensation de tournis, de malaise. C’est le monde qui tourne, c’est l’univers à l’envers. Sur la place. Des pas. Rapides. Pressants. Un soupir. Un dernier sourire… et une énième vision. Différente des autres.

Sarajevo. Un jeune homme dans la foule. Une ambiance festive. Devant, une voiture roule, règle son allure au rythme de la musique. En face, un pont en pierre blanche, beau, flamboyant. Tout à l’air paisible, pourtant, comme si de rien n’était, le jeune homme sort des rangs et se tourne. Deux détonations. Le sang coule. Deux corps tombent. Des corps royaux. Celui d’un Archiduc, celui de sa femme.
C’est alors que les jours filent, que les années s’enchaînent. Des voix, des cris, du sang. Des tranchées aussi, de la boue, des coups de feu. Des combats. Partout. Des cadavres. Beaucoup.
« Allez, courage camarades ! Un jour la guerre s’achèvera. Un jour nous tiendrons nos femmes et nos enfants dans nos bras comme avant. »
Le militaire s’élance dans la mêlée, arme en main. Il sait qu’il va mourir, qu’ils vont tous mourir, mais préfère laisser entendre à ses camarades d’infortune le contraire. Chaque être à besoin d’espoir. Même lorsque la fin approche. Même pendant l’une des batailles les plus meurtrières de l’histoire. La bataille de Verdun.

Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche il tient le destin de toute l’humanité. Il l’a bien compris. Ce qu’il vient de voir… ce sang, cette guerre interminable peuvent être les conséquences du meurtre qu’il s’apprête à commettre. Ou peut-être pas. Il ne sait pas. Il ne sait plus. Les épices lui font tourner la tête. Les vagues de couleurs lui donne le vertige. Le monde grelotte, séisme inexistant, panique des derniers instants. L’heure n’est plus à la réflexion. Son esprit ne réagit plus. C’est le vide qui l’emporte. Tout est blanc. Tout disparaît.
Dernier murmure du passé au creux de l’oreille.

« Il faudrait définir ce qu’est le bien et ce qu’est le mal, tu ne crois pas ? N’oublie jamais que ce que tu juges « bien » ne l’est peut-être pas pour d’autres personnes. Qui sommes-nous pour établir la mort en jugement, après tout ? Tu n’as pas vu assez de corps sans vie ? Tu voudrais voir souffler à nouveau le vent de la guerre ? »

Puis c’est le trou noir. Puis c’est le silence.

Gavrilo stoppe sa course et vise le visage de l’homme qu’il a tant haït. Atmosphère piquante, atmosphère tournante.
Vision d’un futur destructeur.
Mouvement de poignet.
Le canon d’une arme. Tout près d’un cœur.

Un seul coup de revolver.

Gavrilo Princip tombe.

* Les autrichiens entrent en conflit avec les serbes et les bosniaques et annexent la Bosnie en 1908.
* La Main Noire était une organisation secrète terroriste. Encore aujourd’hui, on ignore si Gavrilo Princip en faisait partie.

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