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L’autre, cet inconnu ?

Écrit par AUCOUTURIER Clémentine (1ère, Lycée Jean Dautet de La Rochelle), sujet 1. Publié en l’état.

J’aimerais que tu m’aides à grandir. Toi lecteur, toi à qui je parle, toi qui me lis, toi qui m’écoutes peut-être. J’ai besoin de ton aide pour m’extraire de cet effroi qui me tient enchaîné au passé. Pour avancer. Pour vivre.

Je me demande souvent qui ils sont, pourquoi ils sont si différents de moi. Est-ce une langue, une race, une religion ? Est-ce la diversité de nos mœurs, de nos valeurs, de nos lois ? Je ne crois pas l’avoir jamais su. La peur qui me prend lorsque je songe à eux n’est autre que l’angoisse sourde et oppressante de l’inconnu. De l’autre.
Toi lecteur, dis-moi pourquoi notre âme et notre esprit se dressent de telle manière face à l’ignoré. Est-ce une terreur inscrite dans nos gènes ou bien l’expression de notre éducation ? Si la première supputation est vraie, pourquoi tenter de se débattre contre elle ? Pourquoi me poser, te poser, tant de questions, et ne pas revenir à ma vie antérieure, plus simple dans ses interrogations, plus légère dans ses doutes ? Mais si c’est la seconde…

Toi lecteur, si cette peur me vient de l’éducation, dis-moi qui dois-je blâmer, désigne moi le responsable. Est-ce mes parents, mes professeurs, ma société ? Est-ce moi qui n’ai pas réussi à prendre assez de recul pour développer un sens critique à leur égard ? On dit que pour avancer, il faut se remettre en question, ne plus chercher de bouc émissaire. Lecteur, dois-je pour autant en porter la faute entière ?

Toi lecteur, dis-moi de quoi nous sommes capables/coupables. Que leur avons-nous fait, que nous ont-ils fait ? Je n’en sais rien, je suis né trop tard, ou trop tôt peut-être. Si on m’a insufflé une telle peur, qui sait quelles atrocités on a pu commettre en son nom ? Et si ce n’est pas nous, peut-être est-ce eux ? Peut-être les deux ?

Je me souviens de leurs regards, de ces coups d’œil que nous leur jetions en retour. Mes amis, moi, personne n’osaient les dévisager de face. Nous les épions de côté, tâchant de déceler dans leurs gestes une menace, un geste d’agression. Nous interprétions chaque pas, chaque souffle, chaque mouvement. Nous nous trompions souvent, mais ces erreurs entretenaient la peur.

Toi lecteur, dis-moi pourquoi cette peur, pourquoi cette terreur qui me prend à la gorge, qui me prend aux entrailles, lorsque je songe à eux ? Sont-ils des monstres assoiffés de sang tels les ogres de notre enfance ? On me dit qu’ils sont hommes, comme nous, comme moi. Pourquoi alors cette méfiance, pourquoi toutes ces mises en garde ? Sont-ils démons habillés de chair ou dieux descendus des royaumes célestes ? Leurs cœurs ont-ils trempé dans les ténèbres les plus sombres, la cruauté la plus inimaginable a-t-elle été commise par leurs mains ? Ou bien sont-ils vraiment, simplement hommes ? Hommes dans leur diversité, dans leurs nuances, hommes dans leurs bontés comme dans leurs bassesses. De qui, de quoi dois-je alors avoir peur ?

Penser à eux me donne le tournis, parce que chaque réponse que je trouve n’est qu’une nouvelle question déguisée. On ne m’a jamais appris à douter, on ne m’a jamais donné qu’une vérité à laquelle me tenir. Je ne sais si cette vérité est celle d’une famille, d’un peuple, mais je sais qu’elle n’est pas unique. Ce n’est qu’une vérité parmi d’autres, une vérité fausse peut-être. « Méfie-toi d’eux ». On me l’a dit cent fois, mais sans jamais m’expliquer pourquoi, sans jamais me donner de nom. « Eux », c’est une masse informe, quelque chose d’indéfini, des gens qu’il faut craindre.

Toi lecteur, aide-moi à ne plus les craindre, ou donne-moi une raison de le faire. Toi lecteur, dis-moi à quelle vérité me tenir.

Mais je sais que tu n’en feras rien, pas par mépris ni par indifférence, mais parce que tu es lecteur et que la barrière du papier et de l’encre nous sépare mieux que le plus haut des murs. Ce n’est rien d’épais une feuille, mais cela te rend muet et moi sourd. Je te parle, tu m’écoutes. Le livre est un totalitarisme qui impose ses idées sans permettre d’y répondre, mais un totalitarisme refermable.

Alors puisque tu ne me diras rien que je pourrais entendre, je prends une décision sans prêter oreille à tes conseils. Je vais aller les voir, me faire ma propre opinion, décider enfin si je dois les craindre ou non.

Je suis allé à leur rencontre, lecteur, malgré la désapprobation et l’angoisse de mes parents, de mes amis, j’ai partagé leur vie, leurs habitudes, je me suis immergé dans le monde qu’ils avaient fait leur. Je ne sais plus quoi penser à présent. De ce voyage initiatique, j’attendais des réponses, mais n’ai récolté que des doutes. Je voulais me faire une idée, mais je n’ai fait que détruire celles que je possédais déjà. Je ne saurais dire si c’est un mal ou un bien. Je connais mieux à présent ceux que l’on m’avait fait craindre depuis l’enfance, mais mes sentiments à leur égard ne se sont que complexifiés.

Je voudrais te les décrire lecteur. Je pourrais te faire part de ces petites habitudes qui sont politesse chez eux et grossièreté chez moi. Je pourrais te parler de ces mœurs qui me paraissent étranges, mais tu les trouverais futiles. Et tu aurais raison lecteur, car c’est cela qui nous différencie, une infinité de détails inutiles, une myriade d’insignifiances. Mais les larmes qui s’écoulent de nos yeux sont toutes d’eau salée, les dents que dévoilent nos sourires sont toutes faites du même émail.

Pourtant lecteur, je te mentirais si j’affirmais ne pas m’être parfois trouvé mal à l’aise parmi eux, si je ne te parlais pas de la joie de retrouver les miens. Il n’y a rien de facile dans l’apprentissage de l’autre. Et lorsqu’on croit tout savoir, lorsqu’on pense avoir assimilé toutes les leçons, on se rend compte que l’on ne connaît qu’une infime part de la chose. Eux n’existent pas, eux est une invention pour justifier la peur. Il n’y a que lui, ou elle. Chaque enfant, chaque vieillard, chaque femme, chaque homme, est unique, un nouvel univers à appréhender, un nouvel autre à connaître plutôt qu’à craindre. « Eux », c’était regrouper les atomes d’un corps qui n’existait que dans l’esprit des gens. « Eux » n’étaient ni bons ni mauvais, « eux » étaient tout et rien à la fois, car « eux » étaient des hommes regroupés, et les hommes sont divers, même dans leur unité.

On a fait des peuples, lecteur, on a fait des religions, des races, des langages. On a fait des cultures, des modes, et des mœurs. On a fait la guerre, puis on a fait la paix, à cause de tout cela, on a créé la diplomatie pour s’entendre, mais uniquement à grande échelle. Il n’y a pas de diplomate entre mon voisin de palier et moi. Et pourtant lecteur, c’est par là qu’il faut commencer.

J’ai été les voir lecteur, j’ai appris à les connaître, mais suis-je devenue grand pour autant ? Je me pose toujours plus de questions, je doute plus le temps passe. Est-ce cela grandir ? Est-ce douter que devenir mature ? On m’a toujours dit que je le serais lorsque j’aurais réussi à me forger ma propre opinion, mais je m’en sais incapable. Si je le faisais, il existerait toujours quelqu’un pour me donner matière à en douter.
La seule chose dont je suis certain lecteur, c’est que l’autre n’est pas à craindre, car l’autre c’est aussi moi, c’est aussi toi, si on change de point de vue. Dois-je avoir peur de toi lecteur sans même savoir qui tu es ?

Il y a sûrement du bon en toi, lecteur, comme il y a du bon chez eux, comme il y a du bon chez moi. Pourquoi ne pourrais-je pas essayer d’assembler ces bontés, de tenter de m’y conformer afin de devenir meilleur que je ne l’aurais jamais été si j’étais resté enfermé dans la peur sans avoir cherché à connaître l’autre ? Pourquoi ne serait-ce pas cela grandir ?

Qui sont-ils ? Rien d’autre que des hommes et c’est cela qui fait leur différence. Voilà lecteur ma conclusion. Voilà la vérité, peut-être fausse, que je me suis forgé et dont je veux te faire part.

Mais… Toi lecteur, toi à qui je parle, toi qui me lis, toi qui m’écoutes peut-être. Toi à qui je demande sans cesse conseil, toi dont j’attends – je sais en vain – une réponse avisée, es-tu seulement en mesure de m’en donner une ? Peut-être n’as-tu jamais essayé de connaître tes propres « eux ». Peut-être vis-tu toujours dans la peur et les préjugés, enfermé dans une vérité construite sur mesure. Toi lecteur, as-tu jamais essayé de grandir ainsi que je l’ai fait ?

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