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La Soue

Écrit par BEZZINA Emma (2nde, Lycée Jules Guesde de Montpellier), sujet 2. Publié en l’état.

Nuit du 15 décembre 1256, province de Rouergue, royaume de France :
« Je ne sais pas, je sais juste qu’ils fuient comme nous. »
Les deux silhouettes s’enfoncèrent dans la nuit comme dans un drap mou et lourd et peu à peu qu’il tombait sur elles, la noirceur les avala complètement.

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Octobre 1255, province de Rouergue, royaume de France :
À la tête du syndicat des porcs de la ferme, élu par suffrage universel, Adolphe était assez imposant pour se faire respecter de tous les animaux, y compris des vaches et des chevaux. Bien sûr on excluait les chiens ; les chiens c’était une autre histoire. Les chiens, c’était l’Autorité la plus proche de l’Homme, devant laquelle on faisait des courbettes à pleins sabots et derrière laquelle on crachait constamment.
La société porcine de la riche ferme de Rebeyrolle était composée de sept beaux porcs en parfaite santé, physique et morale. C’était une bonne race, réputée dans toute la région, des porcs bien blancs qui pesaient au bas mot 200 kilo par individu, le groin d’un gris doux, l’oeil marron, le pas lourd et la démarche royale. Tout d’abord il y avait le plus vieux et le plus gras de tout les porcs : Adolphe, ni fou, ni généreux, ni bon à outrance, juste malin comme il faut, et sachant finement mener sa barque. Puis venait la mère porteuse et les cochettes Adeline et Marie, incapables d’indépendance intellectuelle aucune ; suivies de Raymond, le verrat, un peu lâche, un peu pédant, qui lorgnait sans équivoque la place de chef depuis un bon moment déjà ; et enfin, des gorets (le nombre de ceux-là variait) auxquels on ne donnait jamais de noms, parce qu’ils seraient sûrement égorgés avant l’hiver.
Dans la société des porcs, tout était réglé sur mesure ; sans relâche, la routine s’égrenait. On avait par porc une quantité bien fixe de bouillie de châtaigne de très bonne qualité, distribuée à des heures précises, de la paille propre en abondance, une litière nettoyée toutes les semaines, le lundi matin, entre huit et neuf heure. Un porc malade devenait rapidement un porc guéri, grâce aux soins immédiats que lui assurait les Autorités. Sans cynisme on pouvait déclarer que c’était des porcs
privilégiés.
Pourtant depuis quelques jours, les animaux (qui, dans l’ensemble, s’ennuyaient horriblement et, paradoxe agaçant, pestaient de façon systématique à l’idée d’un quelconque changement) vivaient dans l’excitation d’un nouvel arrivage de bête. C’était seulement des dires, mais il en fallait fort peu pour faire parler la basse-cour et flamber la porcherie. Le chat avait ouï-dire que c’était des cochons. « Une toute nouvelle sorte de cochon, révolutionnaire ».

2

On avait dit vrai.
À une heure de l’après-midi ce jour-là, les nouveaux arrivèrent. Cinq bêtes en tout, bien plus grasses, (même le cochon Raymond qui était d’une mauvaise foi indestructible, dut admettre qu’ils avaient sacrement de potentiel), bien plus vives, l’oeil très noir, le groin très sombre, trop charnu ; vraiment, rien à voir avec les groins fins et délicats des blancs ; les pattes courtes, l’échine bombée, les flancs musclés et luisants. Les soies des étrangers étaient drues et folles, rien à voir encore une fois avec leur soie à eux, délicieuses, éparses, d’une molle invisibilité, qui faisait croire à un doux mirage. Et surtout ! Horreur ; leur peau ; leur peau était brune, très brune, comme s’ils avaient rôti avant l’heure ; d’ailleurs dans les rangs des cochons blancs, pris à la gorge par une anxiété inexplicable, des plaisanteries de mauvais goût coulaient bon train ; on parla de cochons préchauffés, de cochons sales, de cochons sûrement aigres au goût. En vérité tous étaient très secoués, l’oeil pris dans un désordre tourbillonnant ; Adeline et Raymond à l’arrière, cachaient leur désordre sous des moqueries sournoises ; les deux cochettes, fort inquiètes, parlaient à voix basse, l’oeil sévère, commérant doucement, se regardant elles-mêmes puis regardant les Autres, et, se croyant malignes, elles secouaient la tête, résolument, l’air de dire : « Non, rien à faire, ils ne nous ressemblent pas, rien à faire, ils ne sont pas comme nous, et nous ne sommes pas comme Eux. » ; Adolphe enfin, à qui ce
désordre faisait rudement peur, sentait déjà l’odeur d’un avenir mitigé et d’une entente très approximative entre blancs et bruns. Chacun voyait sa vérité propre, une vérité guidée par un instinct de bête, et elle était incontestable. Mais quelles que soient les vérités de chacun, celles de Raymond, celles d’Adeline, celles des deux jeunes truies, celles des enfants, ou celles d’Adolphe, elles convergeaient toutes sur ce point : ces cochons-là, et ces cochons ci, étaient différents. « Différents »
sonnait « incompatibles » pour certains, « différents » ne voulaient pas dire grand choses pour d’autre.
Cependant, la vie continua dans la ferme. Les cochons blancs observaient les cochons noirs derrière le côté gauche de la barrière, les cochons noirs observaient les cochons blancs, derrière le côté droit de la barrière. Une semaine passa, l’habitude s’installa. Adolphe avait établi un contact amical avec le côté gauche, dialoguant souvent avec eux, leur apprenant peu à peu le langage d’ici ; tous les matins, avant la première ration, il avait entrepris de réunir ses sujets pour leur inculquer les beaux principes
d’égalité, de liberté, et de fraternité, répétant sans relâche, que cochon blanc ou cochon noir, c’était du pareil au même, et qu’ils étaient frères. La barrière du milieu fut retirée et au grand étonnement de la ferme toute entière la réunion se passa à merveille.

3

Insidieusement et au fil du temps, on avait senti changer les choses. Pas de grandes choses, bien sûr, d’imperceptibles petits détails qui avaient tout de même l‘art d’irriter les couennes. Ho, les porcs blancs faisaient bonne figure. Quand un petit groin noir venait leur piquer un peu de leur ration quotidienne, ils ricanaient, un peu attendris, un peu outrés, et disait à la mère « Laissez-le, grand diable ! (rire bienveillant) Ce qui est à nous est à vous ! ». Les conventions de politesse s’atténuèrent en même temps que s’atténua la ration des blancs et qu’augmenta la ration des noirs, jusqu’à ce que peu à peu, les deux groupes se retrouvent tout à fait égaux en nourriture ; le deuxième « grand changement » dans les principes de vie des cochons blancs, s’opéra quelques semaines après, lorsque un puis deux, puis trois puis cinq cochons noirs vinrent investir l’étable, la bouche en coeur, foulant à présent un territoire qui ne leur appartenait pas, comme s’ils l’avaient foulé depuis la mise à bas de leur portée. Adolphe avait instauré une règle de vie (mesure sociale n° 4) qui obligeait les deux races à dormir en « échiquier » à l’étable afin de favoriser le mixage ethnique. Ça avait alors soulevé une vague de protestation violente de la part des truies, qui ouvrirent les hostilités, un jour d’automne, quand elles refusèrent de céder la place sur le tas de paille réservé aux accouchements à une énorme truie noire sur le point de mettre bas.
« Ce qui est à nous est à vous », n’avait jamais sonné si faux à présent, dans la bouche d’un blanc. Ils se sentaient comme oppressés de toute part, envahis, bouffés, violés dans leur propre maison. Un désarroi frénétique et un besoin d’appartenance sans borne germait dans les âmes, on commençait à entendre murmurer les indignations lorsque une truie noire recevait (mesure sociale n°6 : les rations
seront redistribuée en fonction des besoins de chaque individu, notemment celui des truies pleines)) trois fois plus de grain que les autres. « Voilà, couinait-on, où partent les allocations familiales… Nos mères à nous, fouissaient sans se plaindre, dans la boue et le froid ; à eux, qui ne sont même pas de chez nous, voilà qu’on leur apporte tout sur un plateau d’argent ! » On commençait à entendre toute sorte de choses, en vérité : « Quelles sont ces manières, vois comment ils éduquent leurs fils, vois comment ils mangent, vois comme leur langue est acerbe au parler. ». Oui, il est vrai que les cochons natifs, d’un coup brutal, se mirent à avoir peur. Ils tremblaient d’être non seulement dépossédés, mais également de devoir partager tous les privilèges dont ils jouissaient : le maïs en quantité et en qualité, l’espace et la chaleur du logis, le confort d’une société restreinte et familiale, les ordures du vendredi soir, et ça, par des cochons importés, sûrement d’une ferme de bas étages, mais surtout, là était le plus important, par des cochons tant différents.
Un événement considérable, mais qui jamais ne fut vérifié, se déroula quelques mois plus tard.
Raymond un début d’après-midi déboula affolé pour bégayer, qu’il avait vu, de ses propres yeux, vu, un cochon d’origine étrangère (le terme « noir » avait été interdit par Adolphe (mesure sociale n°21) car jugé non politiquement correct) monter une truie blanche. On parla de viol, jamais un tel acte, n’aurait pu être consenti ; on traita de sauvage, mais l’essentiel restait non-dit, car ce qui dégoutait
bien plus que le viol, c’était le mélange. On avait soufflé d’horreur, avant de grogner de colère. On avait cru, cette fois ci, en venir aux pattes. D’autre rumeurs vinrent gonfler les haines, peu à peu que le conflit glacial s’installait, et tous les animaux de la ferme y prirent bientôt part.
Cependant, si on pouvait accuser les rumeurs sans doute fausses pour la plupart, de creuser un énorme fossé entre ethnies différentes et de développer une haine viscérale envers la race immigrée, il y avait quelque chose que personne ne pouvait nier, c’était que les cochons bruns se reproduisaient deux fois plus vites que les cochons clairs. Alors de majoritaires, les blancs se retrouvèrent rapidement minoritaires, ce qui les agaça au plus haut point.
De manière générale, malgré les discours humanistes d’Adolphe, qui plaidait l’amour et la paix entre les peuples, les langues se débridèrent peu à peu, et les discours racistes et ségrégationnistes de Raymond, furent de plus en plus écoutés par la communauté « pure souche ». Ainsi, tous se méprenaient, les clairs ne parlèrent plus aux bruns et la haine de l’Autre s’installa plus creuse et plus solide que la pire des maladies.

4

15 décembre 1256 :
C’était un lundi, vers six heures, la distribution des rations était terminée, la nuit était tombée, silencieuse, pesante, immuable. Quand ils sautèrent sur eux d’un élan glacial, qu’ils frappèrent avec tout leur corps et toute leur force, c’était sans espoir de leur faire reprendre raison parce qu’il n’y avait plus ni raison, ni bien, ni mal, ni concept civilisé, ni humanité ; c’était juste de la Haine ; pure, elle qui bandait tous leurs muscles, et elle encore, qui brisait, sûre d’elle-même et tour à tour, jambes, nuques et esprits. Les porcs blancs tout à coup se dressèrent comme des Hommes, sur leurs deux jambes arrières, au milieu de la cohue qui commençait à grogner, et ils tuèrent avec leurs mains aveugles et leurs ongles. À terre, il y avait déjà des formes un peu floues de jarrets déchiquetés, d’oreilles et d’épaules, des cheveux soyeux, déposés au sol, arrachés par la houle sanguine, des membres morts, tout tranquilles face à l’hystérie de la peur ; face contre terre il y avait beaucoup de
gens, que piétinait la foule, et qui succombaient faute de pouvoir se relever. C’était étrange, un massacre nerveux et muet, d’ombre contre ombre, qui paraissait durer des heures. La porte de l’étable s’ouvrit alors, sous la pression d’un peuple la mort aux trousses, et d’un artistique essor, la foule bouleversée s’élança, fumeuse, dans la nuit.
La première barrière dépassée, celle de l’enclos de la porcherie, ils avaient arrêté d’assassiner ; ils ordonnaient que tout les survivants quittent sur le champ leur territoire. Pour cela il fallait franchir la frontière de la ferme, à une demi-heure de marche. La foule se rassembla, opérant une halte avant l’exil définitif, il y avait parmi elle, beaucoup de mômes, ils étaient lestes, discrets, couraient vite. Une petite main brune, attrapa une autre main. Deux enfants ; elles se retournèrent étonnées, vers les individus au loin, qui scandaient à pleines dents : « Rentrez chez vous ». Les deux gamines regardaient les yeux des Autres trembler d’une lueur animale, et leur belle peau, qui faisait tant de différence. L’aînée tourna la tête : « Viens, il faut qu’on s’en aille.
– Déjà ? Je suis fatiguée.
– Il faut qu’on y aille, qu’on s’éloigne.
– Oui, mais papa, maman, où sont-ils ?
– Je ne sais pas. Ils m’ont juste dit qu’il fallait partir loin, très loin. Que c’est trop dangereux de rester là. Tout le monde est en train de partir. Il faut qu’on les suive. Ils disent tous qu’arrivés à la frontière ce sera mieux. J’ai promis à papa qu’il ne t’arrivera rien, que je prendrai soin de toi. Je sais que c’est dur mais nous devons être courageux.
– Qui sont tous ces gens qu’on suit ?
– Je ne sais pas, je sais juste qu’ils fuient comme nous. »
Les deux silhouettes s’enfoncèrent dans la nuit comme dans un drap mou et lourd et peu à peu qu’il tombait sur elles, la noirceur les avala complètement.

5

Au moins quatre cadavres par terre, et du sang par monts et par vaux, autant dire que c’était difficile à regarder. Trois belles truies noires, toutes mutilées, un sacré carnage, un massacre, tout froid sous ce mois de décembre. Le fermier laissait doucement ses yeux aller et venir sur la scène. Cochons clairs et cochons bruns ne faisaient pas bon ménage. Il était écoeuré, profondément écoeuré, et si triste ; parce que, qu’est-ce que c’était foutrement bête un animal. Massacrer ses semblables ! Ce
n’était vraiment pas de bonne guerre : tuer pour une histoire de peau un peu plus foncée et de groin un peu plus charnu. En face de lui il était persuadé de voir l’oeuvre inexplicable de la sauvagerie animale, persuadé d’y voir la trace de la nature qui reprend ses droits, persuadé de voir une violence de bêtes sans pensées ; il eut un souffle de mépris. Il pensa à voix haute à présent :
« Est ce qu’on peut imaginer, que l’homme un jour soit capable de tuer ses frères et soeurs parce qu’ils sont un peu plus foncés ? Ou avec des yeux un peu plus larges ? Ou même avec un nez un peu plus gros, ou des cheveux un peu moins raides ? »
Alors, persuadé de sa supériorité, l’Homme, qui brandissait haut son grand H d’Humanité, ne formula pas de réponse puisqu’elle tombait sous le sens, et crut laisser, enfermée dans l’enclos, la Sauvagerie avec les Animaux.

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