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La route du Bonheur

Écrit par DAHAN Christelle (2nde, Lycée René Descartes de Montigny-le-Bretonneux), sujet 2. Publié en l’état.

— Je ne sais pas, je sais seulement qu’ils fuient, comme nous.
— Et nous…qui sommes-nous ? Quand me le diras-tu enfin ?
— Tais-toi et avance.
Cette invective marqua la fin du débat, et la fratrie s’en tint à évoluer dans le désert aride sans plus échanger un mot. Le silence était total, parfois brisé par les plaintes des exilés, qui s’élevaient dans le ciel en un même ensemble, un même cœur battant à l’unisson. Ils ne se connaissaient pas, pourtant un lien invisible s’était créé entre chacun d’eux dès le commencement de leur calvaire, et ne faisait que s’intensifier à chaque regard partagé, chaque sourire échangé, qui leur donnaient la force de continuer à poser un pied devant l’autre sans jamais arrêter.
—On n’en verra jamais le bout, dit la jeune fille qui suivait de très près son grand frère, jetant continuellement des regards apeurés à la foule qui les oppressait.
—Ne dis pas ça, la frontière ne doit plus être bien loin maintenant.
—Dis, qu’est-ce qui nous attend là-bas ? Qu’est-ce qu’on va devenir ?
Il réfléchit un moment puis laissa échapper un long soupir, désabusé et empreint de désarroi.
—Tu es assez grande désormais pour que je te traite comme mon égale. Tu mérites que je sois franc avec toi. Pour tout te dire, je n’ai aucune idée de notre destination. Tout ce que je sais, et ce sont nos chers parents qui m’en ont fait l’aveu, c’est que l’endroit vers lequel nous nous dirigeons, toi, moi, et toutes ces personnes qui te sont inconnues, est un monde meilleur, bien meilleur que celui que nous quittons.
—Parle-moi de nos racines, de notre vie avant cet exil.
Ashré resta pensif quelques secondes, le temps pour lui de se remémorer la beauté de ce paradis que lui décrivaient ses parents, qui eux-mêmes tenaient ces récits merveilleux de tiers, car personne à sa connaissance n’avait vu de ses yeux ce que chacun se plaisait à conter.
—Je me le suis toujours imaginé comme merveilleux …Des sourires fleurissaient en toutes saisons sur les lèvres des enfants insouciants, et en levant les yeux, on pouvait voir des oiseaux au plumage exotique qui volaient haut dans le ciel, inaccessibles et mystérieux. Le ciel gris et menaçant que nous connaissons tous deux pouvait jadis se parer de couleurs magnifiques. Le plus beau, Chedvah, c’est qu’il parait que chacun se montrait tendre et bon envers son prochain. J’aurais souhaité plus que toute autre chose que nous connaissions cela. Hélas les choses ont changé bien avant notre naissance, et la situation est maintenant si grave que nous voici égarés sur les grands chemins, obligés de tout quitter.
Un cri strident interrompit brutalement leur conversation. D’un même élan ils se tournèrent vers la source du bruit. Une femme gisait à terre. Tous les traits de son visage exprimaient une souffrance inqualifiable, si flagrante qu’il était même difficile de la regarder trop longtemps.
Elle se tordait et se pliait, son corps maigre et décharné soumis aux caprices du vent fort qui le ballotait comme un vulgaire fétu.
—Ne regarde pas Chedvah, c’est un spectacle trop laid pour des yeux innocents comme les tiens.
Tous ceux qui passaient à côté de l’infortunée ne pouvaient s’empêcher de l’observer avec pitié, mais pour autant, personne ne s’arrêtait pour lui prêter main forte, car la pureté de leur âme, le seul bien qu’ils aient jamais possédé, leur avait été cruellement arraché par l’horreur des actes qu’ils avaient vus accomplis en leur lointaine contrée d’origine. A cause de cela, ils étaient devenus l’ombre d’eux-mêmes et s’étaient vidés de toute cette énergie qui leur permettait de survivre autrefois.
Quelques minutes passèrent encore, où la malheureuse fut bousculée, ignorée, parfois même piétinée par quelque enfant trop paniqué pour seulement prêter garde à ce qui se passait sous ses pieds. Passé un certain moment, plus personne ne prit garde au corps recroquevillé et abandonné sur le sable brun poussiéreux. Si elle avait une famille, celle-ci avait sans aucun doute été emportée par le flux infernal qui jamais ne tarissait, la condamnant à mourir seule. Finalement, une fois son dernier souffle expiré, son corps disparut, tout simplement, et sur ce sol foulé par des milliers de pieds poudreux, plus aucune trace de son passage en ces lieux ne perdura, effaçant ainsi toute preuve de son existence.
—Je ne peux plus…Je n’y arriverai pas…Je veux faire demi-tour…
Ashré devait supporter les lamentations continues de sa petite sœur tout au long du trajet. C’était déjà une épreuve assez rude pour lui de rester digne pour lui montrer l’exemple, mais il avait parfaitement conscience que si elle continuait à ne faire preuve d’aucune retenue pour exprimer sa détresse, il finirait par céder à son instinct premier, qui lui criait de s’abandonner dans les larmes pour tromper sa peur. Et pourtant il devait résister, ne serait-ce que pour ses parents, qui se battaient toujours.
—Arrête ça Chedvah.
Les jérémiades se firent plus faibles, jusqu’à devenir pratiquement inaudibles et disparaitre dans le vent sec qui soufflait vers le Nord, tenant le rôle du berger guidant ses brebis égarées.
Ashré, ne pouvant souffrir la vue de sa sœur malheureuse, avançait la tête rentrée dans les épaules, concentrant lâchement son attention sur ses pieds plutôt que sur sa benjamine. Il ne trouvait pas les mots pour la rassurer, et pour cause, il était incapable de s’apaiser lui-même. Quelques minutes supplémentaires s’écoulèrent sans qu’aucune parole ne soit prononcée.
Rassemblant le peu de courage dont il pouvait encore faire preuve, Ashré prit une grande inspiration, et tenta une amorce pour réinstaurer entre eux le dialogue perdu :
—Chedvah, tu ne dois pas t’inquiéter à propos de nos lendemains…Je t’assure que tout va bien se passer. On ne doit plus être bien loin maintenant. Tu…
Quand il se décida enfin à affronter le regard de sa sœur, il s’aperçut avec horreur qu’elle n’était plus à ses côtés.
—Chedvah ! Chedvah !
Il s’engouffra à contre sens dans la masse opaque et compressée qui continuait son infernal périple, hurlant à pleins poumons, pris de sueurs froides à l’idée d’avoir perdu à jamais la jeune fille.
Tous les migrants qu’il bousculait lui donnaient l’impression de se heurter à des pierres ; le choc lui semblait un peu plus violent à chaque collision. Malgré la difficulté de son entreprise, il continuait, et il criait toujours, poussé à dépasser ses limites par un feu nouveau qui brûlait en lui.
Au bout d’une course effrénée, il distingua enfin une frêle silhouette posée sur un rocher, petit îlot miraculeusement épargné par les files ininterrompues de robots infatigables. Il pouvait entendre ses pleurs depuis l’endroit où il se trouvait. Il se précipita vers elle en se fiant au son des sanglots qui lui faisaient l’effet d’autant de poignards plantés dans le cœur.
—Chedvah ! Chedvah !
L’enfant ne répondit rien. Elle paraissait plongée dans un mutisme d’où perçait une amère mélancolie.
—Chedvah tu m’entends ? Réponds-moi !
—Je veux que tu me dises la vérité. Si tu ne le fais pas, je resterai ici jusqu’à ce que mort s’en suive.
Il lui prit le visage entre les deux mains, et en profita pour essuyer une larme qui perlait au coin de ses yeux d’un revers du pouce.
—D’accord, je vais tout te dire, mais pour cela il faut que tu te lèves et que tu trouves la force d’avancer.
Sage, elle suivit les instructions de son frère, sans plus montrer le moindre signe de rébellion. Elle glissa sa main amaigrie par la privation dans la sienne et tous deux reprirent leur route, de nouveau en accord avec l’ensemble du troupeau.
—Alors, que veux-tu savoir ?
—Je veux savoir qui nous sommes, et pourquoi nous sommes obligés de fuir. Je sais très bien que tu es au courant de tout, alors que je ne parviens pas même à me souvenir d’où nous venons.
—Nous quittons la Terre. Cet endroit n’est plus pour nous. Fut un temps où notre cohabitation avec les Hommes se passait bien, puis un beau jour ils nous ont reniés, sans qu’on puisse expliquer pour quelles raisons. Nous n’avons hélas comme pouvoir sur eux que celui qu’Ils veulent bien nous donner. En se privant de nous, Ils nous ont privé de nous-même et nous ont affaibli, nous privant parfois de notre propre identité, comme c’est le cas pour toi.
—Comment ai-je pu oublier qui je suis ? Explique-moi, je ne comprends pas !
La pauvre faisait peine à voir ; elle reniflait bruyamment et tentait tant bien que mal d’étouffer les sanglots qui lui montaient à la gorge, fruit d’une frustration qui ne trouvait pas remède.
—Il faut que tu comprennes que Ceux qui nous ont détruits ont le plein pouvoir sur nous. Ils se croient libres de se jouer de nous comme bon leur semble, et quand ils décident que nous ne sommes plus que superflus, nous ne pouvons pas lutter contre leur volonté. Nous disparaissons, c’est tout. C’est pour ça que nous nous exilons, pour nous libérer de leur emprise. Hélas pour toi il était déjà trop tard ; tu ne connaissais déjà plus ton nom quand nous sommes enfin partis.
Même si elle n’était pas sûre de comprendre tout ce que représentait les révélations de son frère, une question persistait à lui brûler les lèvres.
—Et Papa ? Et Maman ?
—Ils se battent encore pour que nous puissions revenir un jour, pour que cette terre que nous quittons ne tombe pas dans un chaos total, car si nous disparaissons totalement, les Hommes sont condamnés aux flammes de l’Enfer, il ne fait nul doute. Nos parents sont de ceux qui résistent, pour leur salut et pour le nôtre. Quant à ce qui nous attend après la frontière, je ne saurais te dire, mais le monde que nous y trouverons ne pourra pas être pire que celui que nous laissons derrière nous.
L’adolescente ne parlait pas. Elle ne comprenait pas bien.
—Depuis combien de temps dure ce combat ?
—Personne ne sait rien de ses origines, tout ce dont on est sûrs c’est que son commencement trouve sa place en des temps immémoriaux. Quand à ce qui l’a déclenché, je crois que cette question restera à tout jamais sans réponse.
—J’entends tout ce que tu me dis, mais maintenant il faut que tu m’aides à recouvrer la mémoire, en commençant par me révéler notre identité.
—Chedvah. Regarde-moi. Puis regarde tous ces gens qui t’entourent. Nous avons tous un point commun. Nous sommes la Joie et le Bonheur qui fuyons l’Humanité, et nous sommes tous en quête d’une nouvelle terre d’asile, qui ne nous rejettera pas comme l’ont fait ceux qui vivent ici-bas. Ne cherche pas à comprendre. Avance vers la lumière et ne te retourne en aucun cas. Ils ne le méritent pas.

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