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À l’ombre des marronniers

Écrit par GABRIAC Lalie (3ème, Collège Marc Seignobos de Chabeuil), sujet 1. Publié en l’état.

Nora,

J’aimerais que tu m’aides à grandir.

J’aimerais que tu me sortes de là, que tu arraches toutes les discussions, tous les débats, tous les préjugés qui sont encore en moi. J’essaie de les combattre, vraiment. J’essaie d’oublier ce qui se passait dans notre petit village de campagne, quand, la semaine, mes parents partaient travailler à la ville, et que je restais seul avec ma grand-mère. Mais cela fait tant d’années. Presque une éternité, tu sais. Pourtant, j’essaie d’effacer, de gommer, de rayer la kyrielle d’injures que nous t’avons balancées à la figure. J’essaie, vraiment. Mais ce n’est pas facile. Ni pour toi ni pour moi. C’est pour cela que je t’écris cette lettre, cette lettre où je te demande pardon.

Te souviens-tu de ce jour où tu es arrivée dans notre petit village obtus ? Bien sûr. Et tout le monde s’en rappelle encore. « Marre de la ville, disaient tes parents. Marre de la pollution et de l’agressivité. » Comment ne pas voir le petit camion blanc où scintillait une croix rouge sang ? La nouvelle a vite fait le tour du village, tu sais, tel un oiseau noir porteur d’un mauvais présage… Le lendemain, tout le monde était au courant. Les bouches s’agitaient, les lèvres remuaient, les ragots prenaient forme. Et la semaine suivante, c’était la rentrée. Tu es arrivée au portail accompagnée, poussée par ta mère. Le petit chemin caillouteux n’arrangeait pas les choses. Nous étions en pleine campagne, c’était évident, et nous ne pouvions pas emprunter la voiture. Herbes et gravillons s’emmêlaient dans tes roues, la saleté giclait sur les gardes-boues. Puis tu es rentrée dans la cour. Tu te déplaçait maintenant seule, avec difficulté. Tout le monde se bousculait, chahutait, hurlait. Te regardait de travers. Et toi, impassible, au milieu de la cour. Je me suis moqué de toi, te comparant à un petit poussin sorti trop tôt des jupons de sa mère. Les petits diables de la cour de récréation, c’était nous. Puis la cloche a sonné, et nous nous sommes mis en rang. La maîtresse est arrivée, maigre et pâlichonne, flottant dans sa robe à fleurs, et a frappé dans ses mains. Nous sommes entrés en classe, toi derrière, empruntant la rampe d’accès pour… les gens comme toi. On l’avait installée à la demande de tes parents.

L’atmosphère poussiéreuse, l’odeur de vieux livres et les cartes pendues au mur nous ont rappelé que, ça y est, c’était la rentrée. Tout le monde chuchotait autour de toi, moi y compris. Si bien que, lorsque nous nous sommes lourdement laissés tomber sur notre séant, assis devant nos pupitres, la place à côté de la tienne était vide. Si bien que, lorsque la maîtresse t’a présentée à la classe, elle a évité ton regard bleu. Si bien que, dès le jour de la rentrée, tu fus « elle ». Tu semblait contagieuse. Durant les exercices, tu restais au fond de la classe, muette. Non, tu n’était pas débile, qu’on nous disait. Juste « différente ». Absolument pas retardée. On se retournait, de temps en temps, pour te détailler. Tes cheveux bruns coupés courts, presque à la garçonne. Ta bouche, à demi ouverte, d’où s’échappait parfois un mince filet de bave. Ton t-shirt, maculé de trace de nourriture. Tout semblait te désigner comme « débile mentale ». Mais tes yeux. Tes yeux bleu clair, limpides, où j’eus l’impression de plonger. Tes yeux clairs, semblables à un océan. Cette eau, cette innocence liquide, je l’ai absorbée toute entière, jusqu’à qu’il ne reste que deux cavités vides et noires. Ces deux petits bouts de ciel, je les revois encore, parfois, lorsque le passé revient me hanter. L’intelligence brillait dans ton regard, tu semblais si vive et curieuse, emprisonnée dans ton corps gourd. Mais lorsqu’on se détachait de tes yeux, nous ne voyions que les bouts de nourriture collé autour de ta bouche, que la bave séchée à la commissure de tes lèvres. Alors la magie se brisait, le frisson que j’avais ressenti en croisant tes yeux s’évaporait.

La première semaine, nous te laissâmes tranquille. Peut-être pour te faire croire que nous t’acceptions, que tu ne nous faisais pas rire, peut être pour te faire croire que tu pouvais être une fille normale, comme les autres. Mais nous parlions dans ton dos. On se moquait, on rigolait de toi et tes yeux dans le vague. Quel sujet de conversation inépuisable ! Et moi je riais avec les autres. Oui, je riais avec les autres, et en même temps je pensais à tes yeux bleus . Je sentais leur pression brûlante dans mon dos lorsque nous nous esclaffions, un peu trop fort.

Nous passions nos récréations tous ensemble, accroupis dans la cour, les fesses collées au bitume, les filles faisant semblant de jouer à la marelle et nous de parler sport. Mais tant de choses sur toi se sont dites en secret, à l’ombre des marronniers… Tu passais ton temps toujours toute seule, recroquevillée sur ton vieux fauteuil, à ressasser on ne sait quoi dans ton esprit. Moi, de temps en temps, je te lançais un regard à la dérobée, je te volais une image. Tu n’était pas si mal, de loin, tu sais. Fluette dans ton fauteuil, les yeux dans le vague. Et tu avais de bonnes notes, aussi. Je crois que ça énervait les autres. D’une part parce que tu avais des évaluations aménagées, de l’autre parce que tu les réussissais. Mais le problème, c’est qu’il fallait s’occuper de toi. L’un de nous, chaque jour, devait vous pousser, toi et ton lourd fauteuil en fer, jusqu’à la cantine, remplir ton plateau et s’asseoir à ta table. C’était une horreur de te voir manger. Tout dégoulinait, giclait, venait s’écraser sur ton menton. Tu t’en rappelles, de nos mines dégoûtées lorsque nous t’observions, n’est-ce pas ? Et un jour, tu m’as parlé. Tu venais de renverser ton verre d’eau sur ton plateau, et n’arrivais pas à le relever. Je m’en suis chargé, doucement. Là, tu m’as regardé avec candeur, naïveté, presque. Tu m’as regardé, et as dit « merci ». Un merci tremblotant, fragile, cassé. Timide. Et soudain mes entrailles se sont mises à bouillonner, mon cœur tambourinant dans ma poitrine, le rouge me montant au visage. Pas besoin de te faire plus de descriptions, mon trouble ne t’a pas échappé. Tu m’as souri, de ce sourire bancal et si touchant. Alors la honte m’a envahi, la colère aussi, toutes ces émotions s’abattant sur moi comme un tsunami, comme un déluge de rancœur et de fureur. Qu’étais-je en train de faire ? Sympathiser avec une débile mentale, une attardée, une retardée ! Mon sang était en ébullition, je voulais te faire du mal, là, maintenant, tout de suite, je voulais déchirer ton visage et son sourire niais en deux. Alors je t’ai balancé le verre que je venais de ramasser, en pleine figure. Des têtes se sont tournées vers nous. Tu ne bougeais plus, interloquée, trop choquée, même, pour répliquer. Je me suis levé d’un bond et suis sorti le buste droit, la démarche digne. Je raconterai un bobard aux autres, pensais-je à cet instant. Ils approuveront mon acte.

Depuis ce jour, tu ne m’as plus adressé la parole. Et comment te le reprocher ? De mon côté, aucune représaille. Et les enseignants ? Bien au chaud avec leur café, ils faisaient mine de ne rien voir. J’aurais voulu être puni, pourtant. J’aurais voulu qu’on te défende, me faire exclure. Mais rien de tout ça n’est arrivé. Les pleurs et les brimades sont restés cachés par les marronniers. Et lorsque tu reparaissais en classe, seuls tes yeux rouges témoignaient de notre cruauté. Tu étais plus isolée que jamais, et j’en souffrais, crois moi. Je pensais à toi jour et nuit. Et je te détestais parce que tu hantais mes pensées, je te détestais parce que je ne pouvais nier l’évidence. Tes yeux me poursuivaient jusque dans mes rêves. Et les jours et les mois défilèrent, l’automne laissant place à l’hiver, rigoureux dans notre région, puis au doux printemps en mars et enfin à l’été, qui pointa le bout de son nez assez tardivement. Et un beau jour de juin, où l’été embaumait l’air, nous avons eu une idée. Pour finir l’année en beauté, avant de passer au collège, il nous fallait faire quelque chose de lumineux, de splendide, qui serait...le clou du spectacle, en quelque sorte. Nous t’avons écrit une fausse lettre. Une fausse lettre où nous te demandions pardon, pardon pour cette année d’ignorance et de bestialité. Et nous t’avons donné rendez-vous sur le petit pont qui enjambait le torrent, près de chez toi. Nous t’avons précisé à plusieurs reprises que nous t’attendions seule, avec une surprise rien que pour toi. Tes parents, bien que récalcitrant à l’idée de ne pas t’accompagner, ont pourtant cédé à tes demandes. « Le pont est à une centaine de mètres à peine, elle pourra nous alerter si elle a un problème ». Je participerais au projet, bien entendu. J’en étais même l’un des concepteurs, c’était moi qui avais lancé l’idée de départ. Pour te faire mal, te blesser. Mais chaque jour je voyais la date fatidique qui se rapprochait, et chaque jour j’espérais tomber malade, et avoir ainsi une excuse pour ne pas faire « le truc ». Mais les semaines ont défilé, le temps m’a coulé entre les doigts, tels de fins grains de sable. Et c’est arrivé.

Ce samedi-là, le fleuve ténébreux tourbillonnait, l’eau éclatait en remous sombres et glacés, limon et algues flottaient à la surface. Je m’étais fait porter pâle auprès des autres, simulant une petite grippe passagère. Je t’imaginais alors, te rendant sur le petit pont de pierres, bataillant dans les ornières. J’imaginais ta tête d’attardée bringuebalant sur le fauteuil, un filet de bave s’échappant de ta bouche à chaque cahot. Et pendant ce temps, tu attendais, seule face au torrent bouillonnant. Les autres étaient, selon le plan initial, cachés derrière un buisson, à te regarder battre le pavé, te rongeant les ongles, guettant une présence humaine. Et quelques minutes plus tard, ils se précipitèrent, sortant des fourrés, criant, tels des apaches, tels des guerriers. C’est comme ça qu’ils se sentaient, combattants, ninjas, héros, soldats de guerre. C’était le temps des croisades, ils allaient chasser le démon, débarrasser le monde des impurs et faire rejaillire la vertu. Et tu fus bombardée, toi qui attendais depuis si longtemps, toi qui croyais encore à la gentillesse, toi qui étais toute pleine d’espoir. Et ils t’ont blessée, te lançant des cailloux, des graviers dans les yeux, ils t’ont blessée en te lançant des mots tranchants comme des couteaux, effilés comme des lames de rasoirs : « Dégénérée, espèce de sale débile ! Tu mérites pas de vivre !!! » Tous étaient déchaînés, hurlant, crachant, huant, feulant. Et toi, immobile dans la tourmente. Plus je pensais à toi, plus mon cœur s’accélérait. Je regardai l’heure, me disant que tout était terminé maintenant. Je pensais tellement à toi, je t’imaginais pleine de boue, tes yeux bleus, tes yeux si purs baignés de larmes, et je n’en pouvais plus. Je bondis, sortis de ma chambre en trombe et m’élançai dans la rue, à toute vitesse. En direction du pont. Je glissais dans les flaques de boue, me prenais les pieds dans des racines, me heurtais à la luminosité. Mais je ne m’arrêtais pas.

Lorsque je suis arrivé, essoufflé, en nage sur le petit pont, tu étais là, recroquevillée dans un coin, pleurant, meurtrie à jamais. Seule sur ce pont. Je me suis approché de toi doucement, très doucement. Tu t’en rappelles, mon amour ? Tu te rappelles de la façon dont je t’ai pris dans mes bras, serrant tes yeux bleu ciel contre ma poitrine ? Oui. Comment oublier ? Et comment oublier quand, soudain, nous avons entendu des cris derrière nous. Comment oublier le regard moqueur des « autres » qui étaient revenus ? Comment oublier leurs rires sarcastiques, comment oublier la honte qui m’envahit à ce moment même ? Et comment oublier mon geste, lorsque je t’ai repoussée, jetée à terre, sous les yeux des autres… Comment oublier tes pleurs qui me parvenaient encore tandis que je m’éloignai en courant ? Comment oublier... Aide moi à évoluer, Nora. Je n’arrive pas à éradiquer totalement mes souvenirs, mon ressenti vis à vis... des autres. Et voilà. Je te demande pardon, au nom de tous les autres, des enfants stupides que nous étions. Je suis désolé, mais il fallait nous comprendre… Il faudra du temps pour que cela s’estompe, crois moi.
Et le soir, dans l’obscurité de ma chambre, avant de dormir, je revois ces petits bouts de ciel, tes grands yeux bleus, et je me demande ce que tu as bien pu te dire, ce fameux jour de juin, lorsque tu te dirigeai vers l’onde grondante, prête à t’engloutir, les joues mouillées.

Voilà. C’est ici la fin de ma lettre, que je dépose sur ta tombe. Puisse la pluie la dissoudre, pour qu’enfin mes mots fondent et trouvent un chemin jusqu’au cœur de la terre, parmi les ossements et les cailloux, où tu sièges désormais.

Pierre

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