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L’oiseau

Écrit par KONDOMBO Luna (1ère, Collège Saint Martin de Angers), L’Oiseau, sujet 1. Publié en l’état.

J’aimerais que tu m’aides à grandir. A voir au-delà des on-dit, penser enfin par moi-même.
Un matin, je me suis réveillé avec la certitude que quelque chose allait se passer. Je me suis levé et j’ai traversé l’herbe mouillée du jardin. Je regardais devant moi, les yeux perdus dans le vague, à attendre je ne sais quoi. Puis j’ai deviné une tête, un buste et enfin des jambes. Je ne sais pas s’il m’avait vu. Tant qu’il ne bougeait pas, je pouvais le dévisager.

Quelle drôle de paire nous devions être : moi, à la silhouette élancée, les cheveux blonds et lisses. J’étais perdu dans un pyjama blanc crème aux bordures dorées, couvrant mon buste. Lui, c’était tout autre chose. Un simple haut gris foncé lui recouvrait le torse, tandis qu’un pantalon troué protégeait ses jambes du froid matinal. La différence de milieu était flagrante. J’étais de famille aisée et lui, d’une famille d’ouvriers. Pourtant nous étions deux jeunes hommes, en passe de devenir adultes. Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés là, à nous observer à distance.

Mon cœur battait la chamade. Je le contemplais maintenant, lui, ses cheveux bouclés et ses yeux ténébreux. Il me fascinait, pas de doute là-dessus. Je fis un pas hésitant vers lui. Il s’avança à son tour. Nous aurions continué de nous rapprocher si seulement un bruit derrière moi ne l’avait pas fait fuir. Je l’ai vu se détourner un instant, me regarder une dernière fois et disparaître. Je me suis retourné pour me retrouver face à ma grand-mère. C’est elle qui l’avait fait fuir. Elle qui me disait tous les soirs de ne pas les approcher. De ne surtout pas les regarder.

Elle me disait que ces jeunes étaient différents de nous. Qu’ils venaient d’un autre monde. Un monde dont elle ignorait tout jusqu’au nom. Une fois, assis tous les deux devant un feu de cheminée je lui avais demandé de m’en dire plus sur cette « espèce », comme elle aimait les appeler. Elle ne m’a jamais répondu. Ou plutôt, si. Elle est restée silencieuse, comme s’il n’y avait pas de mots pour les décrire, ni même pour les nommer.

Mes voisins me racontaient que ces gens étaient des brutes. Qu’ils devaient rester entre eux et ne pas se mélanger avec nous. Je n’osais pas y croire.
Pourtant l’ombre de ma grand-mère pesait sur mes épaules. J’entends encore ses insultes, sa haine à l’égard de ce garçon aux cheveux bouclé. Je l’avais regardé, elle et ses cheveux gris, une dernière fois avant de faire un pas, puis deux. En fin de compte, nous avions sans doute quelque chose en commun, ce garçon et moi. Nous fuyions tous les deux cette même femme. Peut-être pas pour les même raisons. Mais serait-il possible que ce soit pour un but semblable ?

Je n’ai pas revu un seul tee-shirt gris ni un pantalon troué de la journée. Pourtant j’avais beau essayer d’effacer cette vision de mon l’esprit, son image trouble me revenait aussitôt que mes yeux s’égaraient. Le soir, dépité, je m’étais couché dans mon lit froid. Hanté par de multiples regards sombres, intenses et pleins de vie, assailli de multiples questions, je me suis demandé cette nuit-là ce que ce garçon faisait à la même heure. Dormait-il ? Où ? Pouvait-il simplement fermer les yeux ? Pensait-il à notre rencontre ? Avait-il seulement des sentiments ?
Mon petit frère me disait souvent qu’il n’y avait pas de différence entre nous et eux. Il jouait parfois avec eux après l’école et nous rapportait qu’ils étaient beaucoup plus intéressants que les enfants des riches. Je ne pouvais m’empêcher de m’imaginer à l’école, discutant sans honte avec le garçon aux cheveux noirs. Je ressentis un vif pincement au cœur en pensant que c’était sûrement la seule et dernière fois que je l’avais vu. Et je n’en avais pas profité. Je m’étais contenté de l’observer de loin.

Les jours qui suivirent, je m’étais mis aux aguets pour capter le moindre mouvement qui pouvait apparaître de l’autre côté du chemin. Mais pour mon malheur, je ne l’ai pas revu. Je m’étais fait une raison, il fallait que je pense à autre chose. Que j’oublie cette vilaine curiosité.

Toutefois, j’avais aussi pris l’habitude de me poster dans le parc qui se trouvait derrière la maison. Plus précisément, assis sur un banc, caché des yeux extérieurs par un immense arbuste. J’aimais m’y reposer. Oublier le monde autour et expulser de mon esprit toutes les paroles entendues. Ce jour-là n’avait pas fait exception et le banc m’avait accueilli plus tendrement, comme pour me réconforter. Mon regard errait encore vers le petit lac vert mousse devant moi. J’enviais ces oiseaux sur le bord de l’eau. Eux ils pouvaient choisir de partir à la découverte d’autres horizons. Ils n’étaient pas obligés de suivre la mêlée et de battre des ailes en chœur. Ils n’obéissaient qu’à leurs instincts et non à la pensée générale. Si jamais j’avais dû me réincarner, j’aurais aimé être un oiseau libre d’esprit.

Un léger bruit à ma droite m’effraya et me fit revenir à la réalité. C’était lui, après tant de temps passé à l’attendre : il se tenait droit et me regardait de ses yeux profonds. Il n’avait pas changé, bien qu’habillé ce jour-là d’un long manteau noir qui lui arrivait aux genoux. Il s’était doucement approché, comme pour dompter un animal sauvage. Oui, sans doute que nous étions d’étranges créatures pour l’un comme pour l’autre. Nous testions le territoire de chacun avant de nous y aventurer. Il avait dû décider que je ne lui ferais pas de mal car le banc n’avait que légèrement protesté quand il s’installa, laissant tout de même une distance raisonnable entre nous.

J’avais l’impression de commettre quelque chose d’interdit. Comme de se mêler à eux, malgré les préjugés. Cependant sa voix résonna dans le silence du parc. Non. Pas pour une simple présentation mais une simple phrase.

Je suis comme toi.

C’est ce qu’il m’a dit. Mes yeux s’écarquillèrent : il m’avait posé une colle. Était-il comme moi, tiraillé entre les mœurs d’une ancienne société et le désir de découvrir un autre univers ? Était-il aussi attiré vers moi comme moi je l’étais vers lui ? Nous nous étions rapprochés. Tellement que nos mains se frôlèrent. Comme la dernière fois, le silence ne fut que peu brisé. Pourtant l’atmosphère était différente. Nous commencions à nous connaître, à nous apprivoiser.

Les minutes, les heures ont passé sans que je ne m’en aperçoive. Le soleil était déjà bien bas quand le garçon se leva, me considéra et s’éloigna, appelé par une jeune fille dont je n’avais pas aperçu la présence. Je les regardais tous les deux et je ressentis un sentiment de jalousie. J’aurais aimé être à la place de cette fille. Pouvoir lui parler sans barrière, sans la distance de nos différences.

Déprimé, je revins chez moi et fus accueilli par mes amis. Je ne les écoutais pas. Non. J’écoutais encore et toujours cette petite voix dans ma tête. Étrangement, elle était submergée par les intonations de la voix de ma grand-mère ou de celle de mes amis. Ces voix me disaient que je ne devais plus revoir ce garçon. Qu’il n’en valait pas la peine. Que c’était mal de simplement vouloir en savoir plus sur lui, ses passions et son monde. Ces discours résonnaient et obstruaient tout le reste. Ils devaient sûrement avoir raison. Nous devions arrêter de nous chercher. Nous devions rentrer dans le moule, rester discrets et ne pas faire de vague. C’était ça cette prétendue sagesse que les grand-mères inculquaient tous les soirs aux jeunes enfants, en guise de berceuse. Et c’est ainsi que la peur pouvait entrer dans chaque pores de notre peau. J’avais baigné dans cet univers-là et je n’étais pas encore prêt à braver ces interdits ou renverser ces barrières.

Mais, au fond de moi, je n’avais plus peur de mon péché secret. Même si j’étais encore effrayé par ces sentiments tellement étrangers. Perdu. Oui. Voilà comment je me sentais. Coupable aussi. Coupable de ne pas pourvoir extirper de ma tête les idées reçues de ma communauté. J’avais honte de constater que ce garçon avait eu plus d’audace que moi. Oui. Il avait osé m’approcher et même me parler. Pourquoi n’avais-je pas pu faire pareil ?

J’ai quand même décidé de ne plus m’en soucier. D’oublier cette fantaisie et de retourner à ma vie normale. J’étais bien déterminé à ne pas céder à ma folie. Je ne devais plus laisser mes yeux s’égarer vers l’horizon ni attendre dans le parc. Toutes ces choses me le rappelleraient et je ne voulais surtout pas succomber

Pendant un temps, j’ai donc évité le parc. Pourtant, on me disait, que lui continuait à y aller. Et j’éprouvais de la honte en pensant qu’il y allait pour m’attendre. Moi et personne d’autre. C’est à ce moment-là que j’ai eu envie de tout laisser derrière moi et de courir m’asseoir sur ce banc. Mais pourquoi ne pas tout laisser ? Après tout qu’est-ce qui m’empêchait de le faire ? Rien, ni personne.
Ce matin-là, c’était comme si une nouvelle force intérieure m’habitait et me fit bondir de mon lit. Je sautais dans mes chaussures, pris mon manteau et ouvris en grand la porte d’entrée.

Ma grand-mère me hurla de rester. De ne pas aller de l’autre côté du chemin. Mais je n’écoutais plus. Je ne le voulais plus. Je voulais grandir. Ne plus m’arrêter aux opinions des autres. M’en faire une qui soit bien à moi. Alors, c’est ce que je fis. Je le rejoignis sur ce même banc que j’avais déserté depuis quelques temps. Toujours en le regardant, je m’étais assis et je l’avais écouté me parler encore. C’est là que je découvris combien ça m’avait vraiment manqué.

Je t’attendais.

Cette phrase, il l’avait presque murmurée. Comme si nous partagions un secret. Ma réponse fut un léger sourire. Il ne semblait pas faire d’effort pour parler. Peut-être que je pourrais lui parler aussi. Mon sourire s’était agrandi et après un moment de silence, je lui avais répondu :

Je suis là.

Oui, j’étais à cet instant avec lui. J’avais bravé tous les interdits et j’en étais fier. Le garçon m’avait regardé dans les yeux avant de sourire à son tour et de se lever. J’étais près à le supplier de rester avec moi. De ne pas m’abandonner alors que j’avais tant fait pour lui. Mais il n’en fit rien. Non. Il me tendit simplement la main, m’incitant à le suivre. Et c’est ce que je fis. Il prit le même chemin que la fois précédente. Sauf que cette fois-ci, j’étais à la place de la jeune fille. Cette simple pensée me remplissait de bonheur.

Nous étions arrivés dans un quartier que je ne connaissais pas. Avec des gens que je ne connaissais pas non plus. Ils me dévisageaient comme une bête. Une curiosité. Mais peu importe puisque j’avais un gardien. Je savais qu’il ne me lâcherait pas. Alors je pouvais me détendre et profiter d’une deuxième rencontre.

Ce jour-là, j’avais enfin traversé le pont entre deux mondes. Je m’étais rendu compte que les dires de ma grand-mère et de mes amis étaient totalement erronés. Ces gens étaient comme nous, certes, avec leurs propres légendes et traditions, pourtant nous avions plus en commun que nous ne voulions l’admettre. Nous avions tous peur du nouveau. Les froncements de sourcils et les pas en arrière, nous y étions tous accoutumés.

J’étais désormais fier de ne plus être dans l’expectative mais dans l’action. Fier d’avoir suivi l’exemple de mon frère. N’est-ce pas ironique ? J’étais le plus grand pourtant, j’apprenais de mon petit frère. Il m’avait enseigné à faire face à cette peur qui n’avait pas lieu d’être. A la place, j’avais obtenu l’amour.

C’est pour cela que je t’écris, mon journal. Toi qui m’a suivit tout au long des mes péripéties. Toi qui a été le témoin de mon apprentissage jours après jours. Tu découvrais les tréfonds de mes pensées quand elles se couchaient sur toi. Mes doutes et mes hésitations ne t’étaient pas inconnus. Tu m’a aidé à grandir. Je te remercie de m’avoir laissé poser mon encre sur ta page. Alors, pour te gratifier, je te repose sur l’étagère où je t’ai découvert. Dans l’espoir qu’un autre que moi te trouve. Parce qu’aujourd’hui, je n’ai plus peur. J’ai grandi. Je suis libre d’aimer tout Homme sans contraintes.

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