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Au-delà des apparences

Écrit par ANGONESE Lucas (2nde, Lycée Chanzy de Charleville), sujet 2 . Publié en l’état.

- Je ne sais pas, je sais seulement qu’ils fuient, comme nous.

Sans comprendre, nous suivons cette marée humaine qui se dirige sur la voie 1 de la gare centrale de Berlin. Tout le monde fuit, l’air affolé. Les hommes portent les valises et les femmes, les enfants. Ma sœur Elizabeth et moi n’avons qu’une seule petite valise que nous maintenons fermement par les deux poignées. Papa et Maman nous avaient demandé de ne jamais la laisser sans surveillance. Nous ignorions totalement son contenu et papa avait gardé la clé du cadenas.

- Dis David, que penses-tu que cette valise contienne ? demande Elizabeth
- Je l’ignore complètement. Des papiers, des documents importants ? Peut-être le diplôme de médecin de Papa !
- En tout cas, il ne faut surtout pas qu’elle tombe entre de mauvaises mains !
- Je sais, papa a bien insisté là-dessus !
- Où allons-nous David, qu’allons-nous faire à présent ?
- Fuir vers la frontière ou peut-être à l’autre bout du monde. Tant que l’on reste ensemble, rien ne peut nous arriver.

Un homme nous aborde soudain, nous faisant sursauter. Il est vêtu d’un long manteau noir, d’un pantalon sombre couvrant largement ses chaussures. Un chapeau lui recouvre une grande partie de son visage coloré.

- Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? Vous m’avez fait peur ! crie Élisabeth.
- Peur ! Parce que je suis noir ? rétorque doucement cet homme
- Pas le moins du monde, c’est votre accoutrement. Vous ressemblez à un épouvantail ! ajoute Élisabeth
- Que nous voulez-vous ? relance David
- C’est votre père qui m’envoie. Il m’a chargé de veiller sur vous.

A cet instant, l’homme sort de sa poche une photo de nous, au dos de laquelle est inscrit « Vous pouvez lui faire confiance. » signé « Papa ».

- Je m’appelle Baakari. Nous sommes tous en danger. Les nazis sont partout. Ils bloquent l’accès au train et installent des barrages sur les routes. Il faut fuir et vite !

En compagnie de Baakari, nous nous faufilons discrètement sans être vus et quittons rapidement la gare. A travers champs, à travers bois, empruntant des chemins peu fréquentés, un long périple commence pour nous. Nous nous savons traqués et nous nous terrons comme des animaux.

- Pour ma part, je vous emmène à Stuttgart, annonce Baakari.
- Comment as-tu connu notre père, demande Élisabeth.
- En partageant la même passion ; la musique. En 1922, nous voulions tous deux intégrer le grand orchestre philharmonique de Berlin, un orchestre des plus réputés au monde. Nous attendions d’être auditionnés, lui au violon et moi à la contrebasse. Nous étions tendus comme les cordes de son violon et affichions un sourire de façade. Puis, votre père est passé, interprétant l’Inverno de Vivaldi, extrait des Quatre Saisons. Ce fut mon tour. En me voyant, le maître d’audience hurla qu’il ne voulait pas de noir, ici. Votre père prit ma défense en clamant « la musique n’a ni frontière, ni couleur, laissez-lui sa chance ! ». C’est ainsi que je fus le premier musicien noir de cet orchestre que dirigeait depuis peu Wilhelm Furtwängler.

- Pourquoi fuis-tu les nazis, toi ? Tu n’es pas juif ! s’interroge Elizabeth
- Depuis qu’Hitler est au pouvoir, les noirs sont considérés comme des sous-hommes et nous devons fuir. Fuir comme vous. J’ai promis à votre père de vous conduire à Stuttgart. Je dois y rejoindre ma femme qui est au chevet de sa mère. Moi, je n’irai pas plus loin. Si tout va bien, nous atteindrons Stuttgart dans une dizaine de jours. Là-bas, vous devrez prendre le train pour aller à Zurich, en Suisse.

Stuttgart n’est plus qu’à quelques jours, mais l’hiver nous ralentit. Il doit faire aux alentours de -5°. Nous marchons, à travers bois, sur un chemin couvert de feuilles humides et gelées. Deux tirs de fusils retentissent soudain. Persuadés que les nazis nous ont découverts, nous tentons de nous cacher derrière quelques arbres nus. L’angoisse est à son comble, la peur nous glace le sang. Les voix se rapprochent, et nous entendons distinctement :

- Ils sont là !

La mort effleure maintenant nos esprits avant d’entendre à nouveau :

- Les chiens sont là ! Ils ont trouvé le sanglier !

Soulagés de constater que ce n’était que des chasseurs, nous reprenons notre marche luttant désormais contre la pluie et le vent. Notre champ de vision se rétrécit et le froid heurte de plein fouet nos visages.

Nous arrivons enfin à Stuttgart.

- Les enfants, c’est ici que nos chemins se séparent. Allez à la gare, prenez le train en direction de Zurich et surtout soyez prudents et n’adressez la parole à personne. C’est compris ! Ayez toujours un œil sur la valise, il y va de votre vie.

Baakari nous présente ses adieux.

En toute discrétion, nous atteignons la gare de Stuttgart : un immense bâtiment en pierre ouvert sur le côté gauche par de longues arcades. Quelques soldats allemands sont postés près d’une fenêtre. Le plus naturellement possible, nous grimpons dans le train et prenons place sur une banquette en tissu bleu. Nous posons la valise à nos pieds.

- Le train ne part que dans une dizaine de minutes. Dis-je à Elizabeth

Elle acquiesce d’un signe de la tête. Quelques passagers ont pris place dans notre wagon. Le train commence à toussoter, à siffloter. Tout en se trémoussant, il quitte la gare.

- David, combien de kilomètres y a t-il entre Stuttgart et Zurich ?
- Environ deux cents kilomètres, je crois.
- C’est long … Crois-tu que nous atteindrons Zurich ? J’ai peur !

Le voyage est effectivement long et éprouvant. La crainte d’un contrôle est omniprésente. Nous redoutons à chaque seconde l’incursion des soldats nazis. A chaque fois que la porte du wagon s’ouvre, nous sursautons. Après avoir traversé plusieurs gares sans encombre, le train s’arrête à Singen, dernière escale allemande avant de pouvoir franchir la frontière. Nous remarquons beaucoup d’effervescence et de tension sur les quais. Brutalement, deux sous-officiers allemands pénètrent dans le train. Même les yeux baissés, nous pouvions les décrire : casquette, vareuse et pantalon kaki et leurs bruyantes bottes noires. L’un deux investit notre wagon.

- David, nous ne reverrons jamais Papa et Maman, murmure Elizabeth en pleurant.

Le sous-officier se précipite vers nous et nous demande brièvement nos papiers tout en visant la valise qui est à nos pieds.

- Ihre Ausweise, bitte.
- Dans la valise, monsieur, mais nous n’avons plus la clé.

Nous faisant signe d’attendre, l’allemand débarque du train et s’éloigne avec notre valise. Il est rejoint par l’autre sous-officier et nous les voyons tous deux s’engouffrer dans un bureau jouxtant la gare.

Cinq minutes passent et personne ne réapparaît. Le train se met brusquement en branle et sans rien comprendre, nous regardons la gare s’éloigner progressivement.

Une bonne heure plus tard :
- Regarde, David, nous sommes à Zurich !
- Oui, et regarde sur le quai, maman et papa sont là !

Nous sortons du train et courons en direction de nos parents qui, levant les bras aux cieux avant de nous étreindre fortement, s’écrient :

- Mon Dieu, ils sont vivants, merci Baakari, merci Franz.
- Pardon papa, nous n’avons plus la valise. Un allemand nous l’a confisqué. Mais qui est Franz ?

Papa nous explique que Franz est l’un de ses amis. Papa avait sauvé la vie de sa femme, il y a quatre ans, lors d’un accouchement difficile. Et il ajoute que c’est cet allemand qui nous avait contrôlés dans le train à Singen ; train qu’il contrôlait depuis plus d’un mois dans l’espoir de nous reconnaître.

- Tu as des amis surprenants, papa ! s’exclame Elizabeth
- Mais au fait, papa, qui avait-il de si important à l’intérieur de la valise ?
- Ah, la valise ! Ce n’est pas l’intérieur qui était important, puisqu’elle était vide. _ Mais, en apparence, avec ses deux poignées, elle a permis à Franz de vous identifier. C’était sa valise.

Et il ajoute :

- Toutefois, chez l’être humain, l’apparence n’est rien, c’est au fond du cœur qu’est la vraie nature.

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