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9, rue de la Madeleine

Écrit par DUREY Salomé (2nde, Lycée Faustin Fléret de Morne à l’eau), sujet 1. Publié en l’état.

J’aimerais que tu m’aides à grandir.

Cet après-midi, tu vois, j’ai retrouvé mon père près du centre-ville pour déjeuner. Il est arrivé bien habillé comme à son habitude. Son manteau bien boutonné jusqu’au col. Nous nous sommes installés à la table en silence. Tu sais, entre nous c’est souvent le silence. C’est alors qu’un homme est entré avec un panier garni de roses rouges toutes fraiches apparemment. Je l’ai regardé faire, il s’approchait de chaque table où il y avait un couple et essayait de vendre ses fleurs, sans insister. Certes, il n’avait pas de manteau noir bien boutonné, il portait plutôt une vielle veste abîmée, à laquelle il manquait des boutons. Il semblait avoir quelques difficultés à parler français. Mon père voyait que ma seule préoccupation était cet homme. Il s’est alors mis à m’en parler d’une manière détestable… Ces mêmes mots déjà entendus mille fois sont sortis de sa bouche avec toujours cette même haine. Il me décrivait cet homme comme un vulgaire mendiant. Je ne savais pas de quel côté me situer. Mon imagination était-elle erronée par rapport à cet homme et mon père, lui, pourquoi avait-il ce jugement si péjoratif ? Chacun de ses mots semblait être une insulte dont je ne comprenais pas la cause. Depuis mon enfance j’ai tellement entendu ces mots méprisants. Je voudrais que tu puisses me dire pourquoi. Je voudrais que tu m’aides à comprendre. J’aimerais que tu m’aides à grandir.

Depuis le temps que je me confie à toi, malgré tout ce temps passé auprès de toi, j’ai parfois l’impression que mes questions restent entières. Je me sens encore comme ce petit garçon à qui l’on demandait de se méfier de tout ce qui ne lui ressemblait pas. Ce petit garçon qui, après tant d’années, se méfie encore des étrangers. Un millier de questions me rongent. Pourquoi mes parents ne me laissaient-ils pas m’approcher de ces autres petits garçons qui n’avaient pour seule différence par rapport à moi que leur couleur de peau ou un léger accent étranger ? Ces petites différences valaient-elles un rejet pareil ? Tu sais, moi, je me contentais d’écouter mes parents. Avec beaucoup de regrets, à l’heure où je te parle, la question que je me pose est de savoir si tous ceux qu’on m’a obligé à fuir n’ont pas le même cœur que nous. Les adultes m’ont imposé une vision de la vie et des gens qui n’avait jamais effleuré mon âme.

Après plusieurs jours de silence, j’ai eu hâte de te parler toute la journée. Ce midi, nous avons accueilli toute la famille à la maison pour un de ces fameux repas dominicaux. Juste avant le dessert, mon grand-oncle a décidé d’allumer la télévision. Il cherchait à voir, si j’ai bien compris, les résultats d’un match de football. Mais au lieu de cela, des images en noir et blanc sont apparues à l’écran. Il s’agissait d’un homme, noir, parlant à une tribune. Il s’exprimait en anglais et ses paroles étaient traduites en sous-titres. Devant une foule immense, il disait « Je rêve que mes quatre petits-enfants vivront un jour dans une nation où ils ne seront pas jugés sur la couleur de leur peau, mais sur la valeur de leur caractère ! ». Dès les premières images, un grand silence s’est imposé dans la salle à manger familiale. On aurait pu croire que ma famille écoutait avec respect cet homme qui était pour moi un inconnu. Mais j’ai senti que le respect n’était pas la raison pour laquelle un tel silence envahissait la pièce. Les images défilaient sur l’écran, il s’agissait apparemment d’un film documentaire sur un pasteur, Martin Luther King. Je n’ai rien osé dire de peur de semer le désordre dans ce silence si profond. La voix grave de mon oncle n’a pas tardé à se faire entendre en faisant résonner dans la maison des jurons odieux. Puis le reste de la famille s’est engouffrée dans cette brèche immonde, couvrant totalement le son de la télévision. Cette ambiance est devenue trop pesante pour moi, j’ai décidé de venir te voir, toi, le seul avec qui je peux m’exprimer librement. Les quelques phrases que j’ai pu lire sur l’écran sont pour moi des paroles d’espoir, « un jour les petits garçons noirs et les petites filles blanches pourront se donner la main, comme frères et sœurs. Je fais aujourd’hui un rêve… ». Pourquoi ces mots devraient-ils être dévalorisés ? Pourquoi déclenchent-ils les injures racistes de ma famille ? Pourquoi mes parents, ma grand-mère, mon oncle jugent-ils cet homme sans même l’avoir écouté ? Je ne peux rester trop longtemps à te parler, ma famille peut finir par s’inquiéter.

J’aimerais que tu m’aides à comprendre, j’aimerais que tu m’aides à grandir.

Mon dieu, aujourd’hui ma vie a changé. Peut-être seras-tu fier de moi…Enfin, je l’espère.

Sur le chemin qui me ramène à ma maison, ce chemin que je connais par cœur et que j’emprunte sans même regarder devant moi, mon pied a heurté un objet qui n’était pas une de ces pierres sur lesquelles je trébuchais parfois. Il s’agissait d’un portefeuille. Je m’en suis saisi sans réfléchir, une enveloppe repliée dépassait sur le côté, l’adresse qui y était inscrite indiquait une rue toute proche. Cela m’obligeait simplement à rebrousser chemin de quelques centaines de mètres pour m’y rendre. Arrivé devant le petit portillon blanc, j’ai sonné à la clochette métallique abîmée par la rouille. Jamais je n’oublierai ce numéro 9 de la rue de la Madeleine. Quelques secondes après, la lourde porte en bois s’est entrouverte lentement, une petite voix a simplement dit « Qu’y a-t-il ? Qui est-ce ? ». Je n’ai pas vu son visage immédiatement mais j’ai répliqué : « Avez-vous perdu votre portefeuille ? Je viens d’en trouver un, non loin d’ici. » La porte s’est alors ouverte en grand. Et, alors que la dame s’exclamait « Merci ! Merci Jeune homme, je l’ai cherché partout, que Dieu te bénisse ! », j’ai vu s’avancer vers moi, une fragile silhouette sombre. Elle m’a prié de rentrer chez elle, j’ai marqué un temps d’arrêt en regardant son petit visage. Elle était de ceux qu’on m’avait toujours interdit de fréquenter, de côtoyer et même de regarder. Elle était de ceux que l’on insultait dans ma famille. La gentillesse de son regard, la tendresse de ses gestes m’ont attiré vers elle. En pénétrant dans sa jolie maison fleurie, j’ai désobéi à toute mon enfance. Je ne pourrai te raconter tous les détails de cet après-midi. Je veux juste te dire que Louisette a changé mon univers. C’est elle qui m’a parlé d’abord, en m’offrant un jus d’orange. Elle m’a montré les photos que contenait son précieux portefeuille, ses enfants, ses petits-enfants, une partie de sa vie. Ils vivent loin d’ici et elle est seule souvent. Son sourire, sa reconnaissance ont enchanté mon cœur. Elle m’a raconté des passages de sa vie, son arrivée en France, alors qu’elle était enfant, après un long voyage dangereux. Elle m’a emmené dans un lointain passé, empli de joies mais aussi de souffrances. Je n’ai pas pu détacher mes yeux d’elle, j’ai écouté chaque mot, sans en perdre une miette. Je ne me suis jamais demandé si ma mère allait s’inquiéter. Au fil des minutes qui passaient, j’ai replongé dans mon enfance dont je comprends maintenant la solitude. Mon passé est donc bien un petit livre triste que je veux fermer à jamais.

J’ai appris, j’ai compris, j’ai grandi… avec toi, grâce à toi. Tu m’as aidé à écrire, à me découvrir, à me parler à moi-même, à m’interroger, à changer. Chaque soir, quand je te ferme à clé et que je te cache dans mon petit tiroir secret, je me sens plus grand. Et, ce soir, je sais que je ne suis plus le même. Notre histoire sera différente maintenant, nos plus belles pages sont à venir.

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