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Prends ma main

Écrit par GAUDUCHEAU Bertille (1ère, Lycée Notre Dame des Dunes de Dunkerque), sujet 1. Publié en l’état.

J’aimerais que tu m’aides à grandir. Mais, tu sais, grandir autrement. Grandir un petit peu plus. Grandir non pas pour moi mais pour les autres.
Les autres. Eux. Ceux dont j’ai peur. Ceux que je ne touche pas. Pas encore.

Prends ma main. S’il te plait.
J’ai un peu peur. Oh, pas grand chose. Une simple appréhension. Comme lorsqu’on entend un bruit le soir alors que l’on est seul chez soi.

- Pourquoi tu parles tout seul ?
Chut ! Disparais, ils vont te voir.
- Je ne parlais pas.
- Si, si on entendait du bruit. Pourquoi tu me mens Daniel ?
- Non, maman, je ne parlais pas ! Je ne disais rien ! Avec qui veux-tu que je parle ? Le mur peut-être ! Et quand bien même je parlerais tout seul, j’ai 23 ans je fais ce que je veux ! Je parle, je chante, je danse tout seul si j’en ai envie !
Cache toi mieux.
- Ne t’énerve pas comme ça. Bon, on mange dans 10 minutes.
Voilà, elle s’en va.
Je t’ai déjà dit que je déteste le claquement de ses talons sur le parquet ? Clac clac clac. Toujours clac. Encore clac. Un clac inutile, assourdissant. Un clac comme un claquement de doigt, comme un claquement de langue. De ces clac dédaigneux qui n’arrivent jamais seuls et toujours mal accompagnés.
Il nous reste 10 minutes et après je t’oublierai, s’il te plait, viens m’aider. Fais vite. _ Fais vite, je t’ai attendu toute ma vie et je ne te garde que 10 minutes.

J’aime t’entendre parler. Ta voix. Elle me plait. J’aime beaucoup de choses chez toi. Tu sais, tu me ressemblerais davantage je suis sur que mes parents t’apprécieraient aussi, un peu.

Différences. Elles me hantent.
Je ne leur en veux pas. A mes parents. Ils m’ont élevé comme ça. Ils ont été élevés comme ça. Ils pensaient sans doute bien faire. Ou alors ils s’en fichaient. Mais leur en vouloir ne m’avancerait en rien.
Je n’ai pas peur des mots. Ils ne font mal que si on le décide. Ils ne font mal que sur les peaux à vif. Et ta peau à toi est épaisse, tannée, un peu rêche, mais confortable. Chaude, surtout. Ta peau ressemble à celle des gladiateurs de l’antique Rome. Brillante et impénétrable. Huilée de non-existence. Une parure comme une autre. Cartonnée.
Différences. Mes ennemies de cœur. Mes geôlières chéries. Mes chaines tant aimées.
Tu ne trouves pas ça insensé ? Absurde ? Si, bien sur. Tu as toujours raison. C’est absurde de ne pas l’écouter elle, de ne pas le regarder lui. Il est beau, elle est magnifique. Elle est ma meilleure amie, il est mon témoin de mariage. Il me comprend mieux que quiconque, elle est l’amour de ma vie. Ils font parties de moi et me sont immuablement séparés. C’est bête. Toutes les opportunités ratées, les épopées jamais accomplies, les héros rayés de la carte.

8 minutes.
Le chat m’a dit hier que son pelage noir, blanc et roux lui plaisait un peu plus que celui, immaculé, de la chatte de la voisine. On devrait l’écouter davantage. Il ne parle pas exclusivement de nourriture.

Il pleut dehors, tu as vu ? Il pleut sur Paris. Il pleut sur mon toit et sur mon porche. _ Peut-être même qu’il pleut sur la Tour Eiffel. Il pleut sur le toit des autres.
Je suis allé les voir samedi. Je n’ai pas osé leur parler mais je suis resté les observer. Ils étaient trois. Une mère et ses deux enfants. Je me rappelle ses longs cheveux de jais, innombrables, interminables. Une véritable tour de Babel capillaire. _ A un moment, son fils s’est enfui et elle a passé une dizaine de minutes à le chercher. Tu aurais vu la peur dans ses yeux, une peur animale, presque primaire. Elle n’avait jamais été aussi magnifique. J’en suis sûre. Elle courait dans tous les sens, appelant son fils, serrant bien fort son bébé contre elle. Lorsqu’elle l’a retrouvé, près du kiosque, caressant un chien qui passait, elle a comme explosé. J’ai ressenti une nouvelle fois cette boule dans ma gorge, ce nœud dans mon estomac, ce malaise qui me répugne tant. Celui que je veux oublier.
J’ai honte.
Je n’ai rien fait pour elle, pour l’aider. Pas un pas. Je me suis contenté de la suivre distraitement et avec toute la concentration possible du regard. J’ai honte de moi. Je me déteste moi même. Je me vomis moi même. J’ai ce goût âcre dans la bouche, comme de l’encens fondu. J’étouffe. Et je repense à cette femme. À ses superbes cheveux. À ses doigts fins et agiles. Au nom de son fils « Joseph ».
Je ne sais rien d’elle sauf tout ce qu’il sauf savoir et elle me manque déjà.
Elle était si normale. Si semblable à tout le monde. À la masse indicible. Transparente. Il en existe des milliers comme elle. Une femme, deux bras, deux jambes, des grains de beauté. Des petites manies étranges et des bizarreries qui la rendent unique. Des cicatrices, des sacrifices, de longues épanchées lyriques et des coups de gueule.
Peut-être qu’elle joue d’un instrument ?

4 minutes.
Peut-être que je devrais arrêter de ressasser ces cauchemars d’insomniaque.
Mais je n’y arrive pas. Je veux changer.
Ma vie est sous perfusion. Elle ne m’appartient pas. Je n’y ai pas accès. Je n’embrasse que les stupides lèvres des ténèbres. Sucrées, douces et complaisantes. _ Je n’effleure qu’une surface superficielle de ce que l’on appelle l’intensité. Je collectionne les peurs de gamins et les joies sous amphétamines.
Une plume, un Bic. Du blanc puis du noir, un peu d’amandes et des noix de cajou. _ Les cercles inlassables et enivrants de la Raison et ses armes acérées, le mode d’emploi du bonheur et les attrape-joie. Les caresses, les effleurements, les gifles. Un brasier et une idylle. Un avenir par procuration et un passé impersonnel parce que conté. Les sillons obscurs du présent impalpable.
Je veux m’ouvrir. M’ouvrir comme les ailes d’un de ces pigeons obèses et boiteux. _ Je veux dévorer le monde. Je veux l’apprivoiser, le mettre en cage. Je veux élargir la carte de mes horizons.

Les autres. Ils sont mon prolongement, ce prolongement auquel je n’ai jamais gouté. Ils sont cette humanité parfaite et inaccessible. Ils sont l’humanité. L’humanité comme un immense arc en ciel aux multiples couleurs. Noirs, blancs, asiatiques, trans, homosexuels, j’ai envie de vous aimer. J’ai envie de vous tous avec vos différences et vos similitudes. Nous sommes des êtres humains et j’ai envie de vous connaître, de vous chérir, de vous parfaire dans nos discordes et de me parfaire dans nos ententes.

2 minutes.
Nous allons devoir nous quitter. Il est l’heure. La réalité reprend le dessus.

Le changement s’opère peu à peu en moi, tel l’arbre poussant inexorablement malgré les tempêtes qui l’entourent. Mais je ne suis pas encore fini. Comme un robot en cours de mise à jour.

Adieu ma bonne conscience. Adieu mon ami imaginaire. Adieu Toi. Adieu qui que tu sois. On ne s’est pas connu suffisamment pour que j’apprenne de toi. Peut-être une autre fois. Une autre chance.

Adieu.

- Daniel ! À table !

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