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La quête

Écrit par MULLOT OLIVERA Helena (2 nde, Lycée français de Chicago à Chicago)

La quête

Elle esquissa un pas à reculons, puis fit une brusque volte-face et s’éloigna en s’efforçant de ne pas courir.

Cela faisait déjà trois fois dans la semaine que la créature s’approchait de chez elle, comme un loup affamé le plus souvent, ou un curieux impertinent parfois. Pendant qu’elle se hâtait de chercher son communicateur parmi tous ses papiers, elle songea à comment tout avait radicalement changé.
Il y a cinq ans, elle serait sortie sous la pluie torrentielle seulement pour pouvoir parler avec un des Maltiens, pour obtenir un moment de lucidité au milieu de leur état sauvage et enragée habituel. Pour démontrer au monde qu’ils ne sont pas simplement des bêtes sauvages ; maintenant, elle ne pouvait que téléphoner la Garde pour leur demander de les chasser … Lola soupira, cinq ans ; cinq ans passent vite dit-on, “avant que tu ne t’en rendes compte, 20 ans seront déjà passés” lui dirent certains. Les personnes disent souvent des choses stupides, cinq ans sont toujours un supplice.
Après toutes les avancées technologiques du XXIème siècle, quelqu’un aurait pu inventer quelque chose pour oublier, les cachets ne font que ce qu’ils peuvent : tout est calme pendant deux ou trois heures mais après tout revient d’un seul coup. Cependant, elle était sûre d’avoir vu un démémorisateur lors de sa visite à la base militaire de Newport, quand sa thèse de journalisme l’emmenait d’un bout à l’autre du pays et qu’elle passait des heures devant l’écran à écrire, isolée du monde. Il y a cinq ans….

Elle prit le communicateur et discrètement retourna dans la cuisine : le sauvage lui tournait le dos, elle pouvait le voir à travers les murs en verre. Son dos était courbé comme s’il supportait une charge trop grande, ou peut-être seulement une déformation ; ses cheveux bruns raides tombaient sur ses épaules. On aurait presque pu croire qu’il était une personne, néanmoins ses yeux qui la poursuivaient dans ses souvenirs effaçaient tous les soupçons d’une possible humanité. Toute cette sauvagerie, frôlant même la folie qu’ils contenaient, la terrifiait. Quand elle vit qu’il était toujours là, elle pressa le bouton de la Garde, et attendit patiemment que la voix robotisée lui demande quel était son problème, mais soudain le monstre se retourna. Il lui fit un signe avec sa main qui finissait par d’horribles ongles pointus et sales. Avait-il compris qu’elle venait juste d’appeler la Garde ? Elle s’approcha lentement du mur, sans faire de mouvements brusques ; le Maltien la regardait avec un air moitié ahuri moitié amusé. Quand elle fut juste en face de lui, il lui demanda :
“Pourquoi as-tu téléphoné ? Je ne t’ai pourtant jamais rien fait !”
Elle le regarda stupéfaite, il arrivait à parler ! Il n’avait pas essayé pas de l’attaquer !! Elle lui répondit :
“Vous n’êtes que des bêtes sauvages ! Qu’attendais-tu ? Que je t’invite chez moi et te prépare du thé ? Va-t-en avant que la garde n’arrive, va-t-en !

  • Alors je ne suis qu’une bête, Lola ? C’est ce qu’ils vous racontent, maintenant ? Je suppose que je suis aussi dangereux et que tu ne dois pas m’écouter au cas où j’essaierais de t’envouter ? reprit le Maltien sarcastique.
    Lola tressaillit, comment savait-il son nom ? Pourquoi paraissait-il si intelligent ?
  • Pars, je te dis, je ne vais pas écouter un Maltien, vous volez des enfants, tuez des innocents, pourquoi t’écouterais-je ?
  • Vraiment ? La future journaliste plus brillante de son temps, l’enfant prodige… où est ton esprit critique, toi qui avais l’habitude de douter de tout. Dis-moi, comment est-il possible que nous, les sauvages, ayons autant de ressources que nous pouvons nous infiltrer dans la métropole, tromper les détecteurs de lignages à l’entrée des quartiers, kidnapper un enfant et après faire le chemin de retour sans que personne ne nous voie ? Pourquoi, si nous sommes si horribles et sanguinaires, le gouvernement ne fait-il pas un coup de filet dans les bois, comme auparavant ?”

Lola se laissa tomber contre la porte, elle ferma les yeux, trop de souvenirs accouraient… Elle avait besoin de ses cachets ! Elle commençait à se rappeler : elle était dans un bureau, non, une salle d’attente, elle attendait le ministre de la Défense et de la Sécurité nationale, il était dans son bureau. Elle avait rendez-vous une heure plus tard mais elle avait préféré tenter d’avoir une interview plus longue. Soudain elle avait entendu des cris, ceux de deux hommes qui se disputaient. Elle s’était alors levée et avait collé son oreille à la porte, une vieille habitude de journaliste. Le ministre était en train de dire : “ Nous en avons besoin, Théo, le sida a été éradiqué il y a trois ans, il n’y a plus aucune malformation fœtale, la chirurgie plastique est en vogue et tout cela grâce aux tests réalisés...
L’autre homme avait crié :

  • Mais ce sont des personnes, Monsieur le Ministre, des vies que vous avez condamnées !!”
    Après un court silence, deux détonations retentirent et Lola sentit couler ses larmes avant de réaliser qu’elle courait déjà chez elle.

C’était pour cela qu’elle avalait trois fois la quantité recommandée de tranquillisants, trop de choses flottaient dans sa tête. Depuis cet accident elle n’arrivait plus à distinguer le vrai du faux.
Quand elle entendit le monstre s’asseoir de l’autre côté de la porte, elle commença à pleurer.
“ Pars !” “Va-t-en !” “Ne reviens jamais !” hurlait-elle entre deux sanglots.
Le Maltien commença à parler :
“ Lola, te rappelles-tu, il y a cinq mois, quand un des enfants qui avaient disparu est réapparu ? Il est mort peu après, nous l’avions soi-disant infecté de quelque chose… Tu te rappelles sa famille ? Ils vivaient dans la banlieue, six enfants, une mère, pas d’argent. La mère a affirmé que son enfant hurlait les nuits, qu’il avait peur des policiers et qu’il ne comprenait pas pourquoi on lui posait continuellement des questions à propos des Maltiens. La nouvelle a vite été cachée, mais tu t’en souviens n’est-ce pas ? “
Lola commençait à comprendre. Ce qu’elle venait de se remémorer, l’histoire du Maltien, ses cachets, son déplacement à la banlieue, l’accident peut-être, son travail effacé, l’avancement sans limites de la médecine et surtout les questions sans réponse.
Finalement, qui était le plus méprisable, celui qui avait créé le monstre ou le monstre lui-même ? Comment l’Etat avait-il réussi à cacher qu’il réalisait des tests sur des personnes depuis si longtemps ? Comment personne n’avait pu s’en rendre compte ? Alors elle comprit : cachets et isolement étaient leur réponse à tout.
La jeune fille s’essuya les yeux, elle s’était promis de ne plus jamais pleurer, et se retourna. Elle fixa les yeux du Maltien.
“Qui es-tu ?” lui demanda-t-elle, frémissante.
La créature la regarda fixement. Lola attendait, apeurée par ce qu’elle allait découvrir. Elle vit comment il regardait le communicateur, qui était toujours dans sa main. Il commença alors :
“Il était une fois un enfant qui aimait sa vie. Il vivait en centre-ville avec sa grande sœur. Elle n’était pas souvent à la maison mais quand elle y était le monde aurait pu finir, ou une bombe exploser chez eux, il ne s’en serait même pas rendu compte. Il avait des amis à l’école bien sûr, mais aucun ne comptait autant que sa sœur. Mais un jour elle revint à la maison en larmes alors qu’elle ne pleurait jamais. Elle ne sortit de sa chambre de toute la semaine. Elle ne riait plus comme avant, et lui il ne comprenait rien. Il pensait que c’était peut-être un truc de filles.
Un mois plus tard la Garde arriva. Les hommes parlèrent avec sa sœur pendant un long moment et quand ils furent partis celle-ci lui dit qu’ils allaient devoir déménager. Le garçon n’en fit pas grand cas, mais il commença à se demander ce qui était en train de se passer. Ils déménagèrent en banlieue, ou pendant un certain temps ils vécurent heureux. Mais la sœur du garçon n’était plus la même, elle travaillait plus que jamais mais n’était pourtant pas plus heureuse et il se sentait de plus en plus seul. Un jour, alors qu’il revenait de l’école, deux policiers le kidnappèrent et l’emmenèrent dans un centre avec d’autres gamins. Tous les jours on lui injectait des substances. Les premiers mois son corps ne réagit pas et les docteurs furent très contents. L’enfant ne comprenait rien et criait jusqu’à avoir la gorge en sang. Mais petit à petit il se rendit compte qu’il devenait plus fort, son corps grandissait à un rythme anormal, il perdait le contrôle et frappait les gens. Les scientifiques décidèrent qu’il n’était plus apte pour réaliser des épreuves alors ils l’envoyèrent dans un autre complexe. Le garçon continuait à ne rien comprendre, et se demandait où était sa sœur, pourquoi les policiers le battaient jusqu’à qu’il s’évanouisse ou encore pourquoi il devenait agressif parfois. Il resta dans ces complexes pendant quatre ans. La deuxième année il perdit l’espoir de comprendre, et la troisième, il arrêta de croire que sa sœur allait le sauver. La quatrième année, il perdit foi en l’humanité. Qu’était-il ? Un monstre ? Il n’avait rien fait de mal pourtant. A la fin de sa quatrième année la Garde l’emmena dans la forêt et l’y abandonna. Il trouva vite d’autres pauvres créatures comme lui. Les Maltiens. Un jour, en cherchant une proie, il vit une petite maison : une jeune femme était assise adossée au mur. Elle était en train d’attacher ses cheveux roux, et l’on n’oublie pas facilement de tels cheveux roux flamboyants. C’était elle, il en était sûr.”

Lola le regarda droit dans les yeux : cela demandait un effort, mais c’était bien lui. Soudain ils entendirent des voitures arriver, la Garde était là. Elle regarda le communicateur, elle l’avait laissé allumé, ils avaient tout entendu ! Il se leva et commença à reculer, Lola essaya de sortir de chez elle, de le protéger, ou au moins de lui gagner du temps, mais une policière l’enferma à clef. Elle entendit les détonations avant même de voir les armes, ils étaient des centaines, et chacun avait des dizaines d’armes. Ils s’alignèrent devant les voitures et attendirent le signal. Lola commença à crier “Simon, Simon, reviens !” Elle frappait le mur avec ses poings, impuissante. Ils étaient en train de lui tirer dessus, des milliers de balles traversaient l’air. Lola les sentait comme si elles avaient été dirigées contre elle. Elle réalisa qu’elle continuait à crier et elle vit les policiers courir dans la forêt. Simon courait aussi. Quelques-uns courent pour la vie, d’autres pour la mort. Après leur départ, il n’y eut plus un bruit, le silence était angoissant, ce silence qui empêche de respirer, un silence qui explose dans la tête, comme mille cymbales. Une ou deux heures plus tard, la Garde revint et Lola sut qu’ils n’avaient pas pu le tuer, car ils auraient pris son corps pour le montrer dans la ville. La policière qui l’avait enfermée la retrouva couchée par terre ; ses mains étaient en sang d’avoir autant cogné les murs. Elle l’assaillit gentiment, prit son pot de cachets, demanda à deux soldats de la tenir, ouvrit sa bouche et y introduisit cinq cachets. Avant de partir elle lui dit : “Mademoiselle, nous allons augmenter votre dose en tranquillisants car vous avez encore des attaques de stress. Votre frère Simon est mort il y a cinq ans, vous vous rappelez, vous avez même fait ouvrir une investigation. Maintenant calmez-vous. Parlez avec vos amis de cet incident, pour les gens de banlieue il est normal de voir des Maltiens et grâce à notre rapidité, ils sont rapidement redirigés vers leur habitat, nous allons vous relocaliser car c’est clair que la présence de ces êtres vous perturbe fortement.”
Lola n’avait que deux mots à l’esprit : “ Assassins, Menteurs “

Soudain, elle se réveilla en sueur, enfin, elle avait réussi à se rappeler tout ce qui était arrivé cinq jours auparavant : les cachets que la policière lui avait donnés avaient complètement effacé ce jour de sa mémoire. Cependant chaque matin quand elle se réveillait elle avait la sensation qu’elle avait perdu quelque chose et quand elle songeait à prendre ses cachets un horrible dégoût la surmontait. Depuis ce jour-là elle n’en n’avait pas repris, maintenant elle ne voulait plus oublier. Elle avait un but : Simon était toujours vivant quelque part, et elle allait le retrouver...

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