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Une rencontre bouleversante

Ecrit par BIAIS Paul (5ème, Collège Gabriel Guist’hau de Nantes)

Une rencontre bouleversante

À quelle tribu appartenait celle-ci ? Jason arracha ses semelles à la terre gluante et se dirigea vers elle.

Mais après quelques pas, le soulier du jeune garçon resta figé sur le sol. Il s’écroula dans la boue verdâtre, qui s’étalait sur quelques centaines de mètres. Il leva la tête, honteux.
La jeune fille le fixait toujours des yeux, d’une profondeur telle que Jason put y deviner un passé hostile et des épreuves insurmontables. Elle était remarquablement belle. Un détail attira l’attention du garçon : ses yeux en amande étaient d’une transparence bleutée, comme l’eau vive d’un ruisseau. D’une transparence telle que le garçon parvenait à y voir son propre reflet. Son teint métissé ajoutait à son élégance. Ses traits prononcés trahissaient son caractère et sa personnalité. Malgré ses cheveux désordonnés et ses joues rougies par la fraîcheur matinale, elle était éblouissante. Elle ne laissait paraître aucune expression et son visage demeurait crispé, ou plutôt fermé.
Il parvint à se relever péniblement et tenta un « bonjour » en guise d’approche. Il crut déceler un peu de perplexité sur son visage. Elle ne le comprenait pas, il s’y attendait. Elle tenta pourtant d’établir la communication à son tour puis, après quelques instants d’incertitude, l’extase se dessina sur ses traits. Un fou rire irrépressible métamorphosa radicalement sa physionomie. Jason la regardait, abasourdi. Le garçon crut avoir affaire à de la folie. Il prit la fuite, sans réfléchir, mais il était complètement désorienté. Ses leçons de géographie n’étaient donc seulement pure imagination ? Était-ce juste pour que les enfants développent leur originalité et leur créativité ? Jason était totalement égaré, ce labyrinthe de l’enfer ne finissait plus, les cris, la misère, la saleté dégoûtaient le garçon. Il prit ses jambes à son coup, mais un hurlement lui perça les oreilles. Le visage de Jason se figea, il était éberlué. Comment un tel son pouvait provenir des cordes vocales d’un être humain ? Il s’élança alors sans la moindre hésitation telle une gazelle poursuivie par un prédateur. Il se savait traqué par la jeune fille durant son périple dans les couloirs sinueux ou régnait la famine et la terreur. Tout se mélangeait dans sa tête, plus rien n’avait aucune signification… Sa course l’exténuait, il ne sentait plus aucun de ses membres. Sa tête le faisait atrocement souffrir. Une lourde plaque métallique vint alors abréger toutes souffrances en s’écrasant sur le garçon. Il sentit seulement son dos se briser en un craquement audible et une douleur fulgurante se fit ressentir au plus profond de ses entrailles. Puis, plus rien…

*
Les paupières du patient s’ouvrirent de nouveau sur le monde, si familier, si rassurant… Ses parents étaient penchés au-dessus de son corps couvert de balafres plus impressionnantes les unes que les autres. Jason réalisa que sa mère pleurait à chaudes larmes. Il n’appréciait guère être le témoin d’un tel désespoir, mais ne pouvait s’empêcher de souligner sa beauté. Ses boucles brunes lui tombaient en désordre sur le visage, ses yeux de couleur miel, rougis par l’émotion, demeuraient magnifiques et ses cils humidifiés brillaient de mille éclats. Des gouttes de transpiration perlaient sur son front. Elle murmurait des paroles de haine sous l’expression sidérée de Jason. C’était très inhabituel. En effet, il avait plutôt l’habitude qu’elle le réprimande sur son langage familier. Or, elle utilisait des termes et des injures, dont il ne la croyait pas capable.
Malgré quelques nombreux trous noirs, Jason se remémorait avoir été poursuivi, dans un lieu hostile, fait de cabanes improvisées et misérables. Soudain, un médecin à la mine grave fit irruption dans la pièce. Il dirigea alors ses grands yeux verts vers les parents du blessé. Ils éclatèrent en sanglots.
Un regard en dit plus que mille mots.
*

  • Comment ? Un mois enfermé dans cet hôpital ?
  • Oui, j’en suis profondément désolé, Jason
    *
    Par un beau temps printanier, Jason tenait absolument à accompagner sa mère dans le centre-ville de Calais. Il avait réussi à convaincre ses parents malgré les avertissements du médecin. Il savait que le meilleur remède était de respirer un air pur et rafraichissant. Il ne s’interrogeait pas tellement sur les mésaventures auxquelles il avait dû faire face. Il questionnait ses parents sur la « Jungle » qu’il avait découverte non loin de la Manche. Ces derniers en étaient lassés et ne voulaient fournir aucune réponse fiable à leur fils. Jason se sentit alors gagné d’une colère qu’il le rongeait au plus profond de lui. C’était un jour de braderie. Une foule monstrueuse assiégeait le centre-ville. Aucun magasin n’était accessible sans bousculer une dizaine de personnes. Un bruit intense provenait des magasins bondés et Jason n’entendit pas sa mère, qui l’informait de la reprise des cours. Jason parvenait seulement à saisir le contexte : le collège après avoir été, un mois, hospitalisé.
    C’est alors qu’au loin, entre autres plusieurs personnes, Jason aperçut la jeune étrangère de la Jungle. Son expression était d’une indifférence alarmante, ses vêtements déchirés passaient totalement inaperçus, car il émanait d’elle, une grâce qui laissait le garçon bouche bée. Elle arrêta alors son regard franc sur le jeune homme qui se sentit brusquement déstabilisé. Mais à son grand étonnement, la fillette rebroussa chemin et revint sur ses pas se doutant incontestablement que Jason la suivrait. Profitant du détournement d’attention de sa mère, il se faufila dans la foule active de Calaisiens tel un poisson passant entre les mailles d’un filet. Mais pendant sa course à foulée régulière, mille questions se bousculaient confusément dans sa tête. C’est alors qu’il perdit de vue la fillette et se trouva désemparé. Devait-il s’obstiner à continuer la poursuite dans la ville ? Ou mettre un terme à cette aventure insensée et revenir au côté de sa mère. Au milieu des Calaisiens arpentant promptement les rues sinueuses, s’arrêtant de temps à autre afin de dévisager les mannequins des vitrines, fonçant, tête baissée vers le sol goudronné, telle une colonie de fourmis rouges.
    Peut-être les humains ne sont finalement que des pantins conditionnés…
    *
    Après d’interminables heures d’errance dans des rues toutes semblables, Jason aperçut au fond d’une impasse, une dizaine de cabanes. Elles semblaient, soudainement, tombées du ciel de façon désordonnée. Tout cela était bel et bien réel. Jason en demeurait abasourdi : des gens subsistaient en ces lieux. Les abris étaient recouverts de bâche étanche multicolore. Malgré l’aspect détérioré de la Jungle, Jason percevait des rires d’enfants et cela le réconfortait un peu. Jason progressait dans la jungle. Les jambes tremblantes et flageolantes. Les mains, moites, enfoncées au fond de ses poches. Sa méfiance se faisait plus grande au fur et à mesure qu’il avançait. Soudain, au loin, la jeune fille surgit d’une cahute et courut vers lui. Elle hurlait à pleins poumons pleurait de joie. Jamais personne ne lui avait manifesté de tels sentiments. Paralysé par l’émotion, Jason demeurait, immobile, tel un arbre enraciné. La jeune fille s’approcha de lui, elle était incontestablement ravie de le voir rétabli. Peut-être avait-elle été morte d’inquiétude après l’incident. Après ce long mois d’hiver.
    Elle le serra contre elle, ses cheveux noir ébène lui effleuraient les joues. Une odeur de jasmin émanait de ses vêtements usés.
    Un simple contact physique peut donc totalement bouleverser le cours d’une vie.
    *
    L’intérieur de la cahute renvoyait à une époque passée. Jason se croyait dans une autre dimension. Ses souliers étaient déposés sur un sol de terre battue recouvert d’un drap verdâtre. Un rideau, composé de draps teintés soutenus par une ficelle, séparait la pièce en deux. Les quatre parois composées de multiples plaques d’acier menaçaient de s’écrouler à tout moment. La modeste pièce devait mesurer dix mètres carrés pour abriter visiblement quatre personnes. Jason apercevait, en effet quatre tapis de mousse bleue. Des jouets, et tout un tas d’objets étaient éparpillés sur le sol, cela créait une impression de capharnaüm monstre. Au fond de la pièce, Jason nota une planche servant de porte. Il aperçut, à l’extérieur, une bassine d’eau sale. Sur une des parois de l’abri se tenait une carte du monde avec une aiguille plantée sur le Royaume-Uni. Peut-être ne savaient-ils pas qu’ils se trouvaient en France ? Où était-ce le but à atteindre ? Jason se tourna vers la gauche : sur la cloison se trouvait une cinquantaine de photos accrochées dans le désordre. Certaines photos, en noir et blanc, montraient de jeunes enfants. Ils avaient un sourire radieux et spontané. La mer, le soleil. Les petits semblaient épanouis et au comble de leur bonheur. Une autre photo, ternie par le temps, montrait une jeune étudiante d’une vingtaine d’années, le visage parsemé de taches de rousseur. Jason reconnaissait une des fillettes des photos noires et blanches. Ses cheveux soigneusement attachés étaient d’une couleur rappelant les châtaignes des bois. La jeune femme empoignait le manche d’une valise, ce qui évoquait le départ symbolique de la demeure maternelle. D’autres montraient un homme de bonne taille, aux cheveux courts et bien coiffés tenant la main de la même femme. Ils portaient des tenues légères sûrement à cause d’une chaleur intense et, sur leur dos, de lourds sacs à dos. Cette photo usée laissait à peine paraître les traits du visage du jeune couple. Malgré cela, Jason discernait leur expression enjouée. Puis, elles présentaient deux enfants de bas âge jouant avec leur mère dans une petite pièce faiblement éclairée et bien ordonnée. La jeune fille qui se tenait devant lui, et dont il ne connaissait toujours pas son nom, était sur cette photo, sans aucun doute… D’autres images semblaient irréelles et ne correspondaient pas au monde dans lequel Jason avait vécu jusque-là… Elles devaient être prestement découpées dans un journal imprimé en noir et blanc. Elles témoignaient une misère rappelant une fin du monde tant exposée dans des films populaires. Des maisons écroulées sur plusieurs centaines de mètres, des populations affolées tentant d’aider les plus infortunés, des soldats essayant en vain de calmer cette agitation, des avions de chasse dans un ciel bleu poussiéreux et meurtri par la fumée émanant des habitations en flamme. La guerre. Des familles ébranlées à jamais par des conflits dans lesquels ils restent innocents. Le cœur de Jason battait fort à lui en faire mal. Les habitants de ce camp avaient connu cela, tant de gens l’ignoraient encore. Le garçon regarda la jeune fille les yeux mouillés de larmes chaudes. Elle lui sauta dans les bras. Les cœurs se réchauffèrent.
    Comment peut-on se permettre de juger ces personnes avant même d’avoir écouté leur histoire ?
    *
    C’était incroyable ce qu’elle avait bouleversé sa vie. Chaque fois que Jason avait du temps libre, il se faufilait par sa fenêtre et rejoignait le camp. Il avait fait des rencontres formidables. Leur principale activité était de se divertir par toutes sortes de jeux d’actions en compagnie d’une vingtaine d’enfants, tous très différents. Ils chantaient des comptines dans leur langue maternelle. Jason essayait de les imiter, ce qui faisait hurler de rire les plus jeunes. Ces rires et amusements rependaient une atmosphère joyeuse à travers le camp, qui contrastait avec l’environnement misérable. Les difficultés de communication n’étaient plus un problème, ils se comprenaient à merveille, même sans les mots. Jason s’était également adapté au mode de vie de la communauté. Il n’hésitait pas à aider les adultes quand ils en avaient besoin. Ils partageaient leurs émotions, s’entraidaient, des qualités dont Jason était rarement témoin et dont il ne faisait guère preuve auparavant. Mais surtout, ils s’aimaient, et se faisaient aimer pour leur personne, rien de plus.
    *
    La nuit tombait sur Calais. Une ambiance apocalyptique régnait dans les rues de la ville. Des manifestant hurlaient, lançaient des fumigènes de couleur rouge. Des flammes dansaient sur des poubelles ou des pneus de voitures. Jason parvenait à entendre les pas cadencés des forces de l’ordre. Des gens levaient des pancartes représentant le visage d’une femme, blonde. Jason évitait les émeutes par de grands détours. Pourquoi une telle agitation ? Que se passait-t-il de si bouleversant ce 7 mai 2017 ? Mais à son arrivée, rien n’était plus comme avant, son cœur se brisa. La Jungle était ravagée par la violence. Son expression se figea. Pourquoi vivre dans un tel monde de haine ? Les larmes coulaient abondamment sur son visage brûlé par la chaleur des flammes. Il se jeta au sol, désemparé, hurla, la fumée toxique s’engouffrait dans sa gorge et l’étouffait. Il en savait si peu sur cette jeune fille, il ne connaissait toujours pas son nom. Une bouffée de colère le rongeait de l’intérieur.
    Ces gens étaient formidables, il apprendrait à mieux les connaître. Il lui restait du chemin à accomplir avant de transformer cet enfer en un paradis sur terre.
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