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La tribu d’Aïsha

Écrit par GRAND Soline (3 ème, Collège Victor Hugo de Volvic)

LA TRIBU D’AÏSHA

A quelle tribu appartenait celle-ci ? Jason arracha ses semelles à la terre gluante et se dirigea vers elle.

Le regard de la fillette le fuyait, on aurait dit un animal égaré, perdu dans cette jungle immense au milieu d’autres animaux inconnus. Plus il s’avançait plus elle reculait. Il y avait une lueur d’accusation dans son regard qui arrêta Jason. Il jeta un coup d’œil autour de lui, les gens l’observaient. Des enfants s’approchèrent de lui, l’un d’eux lui demanda :
"-Qui es-tu ? Tu vas nous emmener en Angleterre ?"
La fillette qui le fuyait quelques instants auparavant, s’était rapprochée sans qu’il ne s’en rende compte. Elle prit le garçon par la main et lui dit :
"- Viens on s’en va Jamal

  • Pourquoi ? répondit le petit Jamal.
  • Parce que."
    Jason savait qu’il était un étranger au milieu de cette tribu d’indigènes qui vivait si différemment mais il voulait comprendre pourquoi la jungle était maintenant si proche. Il attendit donc debout, immobile, les yeux ouverts sur la vie de ces sauvages. Quelques uns d’entre eux rafistolaient leur habitat ou le construisaient à l’aide de tout ce qu’ils trouvaient par terre, des bâches, des morceaux de bois... La nuit commençait à tomber, les enfants rentraient chez eux, autour de lui tout le monde cessait petit à petit son activité, le laissant presque seul à l’extérieur, mais il sentait au fond de lui qu’il devait rester ici. Des petits groupes mangeaient dehors car il n’y avait pas de lumière dans leur cabane. Il y avait quelques petits commerces dans lesquels certains se rendaient pour acheter quelque chose à se mettre sous la dent. Ils se précipitaient sur la nourriture lorsqu’elle était prête tels des fauves à qui on jette de la viande. Jason avait parfois l’impression de se trouver véritablement dans la jungle mais il chassa cette image de son esprit en se disant que ces êtres vivants n’étaient pas des animaux mais bien des humains. La fillette que Jason avait rencontrée quelques heures avant était en train de choisir à manger mais elle n’avait apparemment pas assez d’argent pour payer.

"-Mais je vous rembourserai demain, comment je fais pour manger maintenant moi !

  • Il n’y a pas de nourriture sans argent...
    Jason se rapprocha d’eux et annonça :
    "- Je paye pour elle. Il vous faut combien ?
  • Il lui reste quinze euros à payer."
    Jason lui donna l’argent, la fillette semblait toujours méfiante mais elle le remercia.
    "- Qui es-tu ? Et que fais-tu ici ?
  • Je m’appelle Jason, je suis un jeune écrivain et je suis ici parce que je voulais voir à quoi ressemble la jungle."
    La fillette lui répondit par un regard rempli d’incompréhension :
    "- Personne ne s’intéresse à la jungle..."
    Ils marchèrent encore un peu, Jason découvrit une autre partie de la jungle bien plus misérable que l’autre. Dans celle-ci les arbres ne poussaient pas. Elle s’arrêta devant une petite tente prolongée avec des bâches. Dehors le petit Jamal rencontré tout à l’heure jouait avec ses amis dans la terre. Leurs vêtements sales abritaient des petits corps frêles, mais sur le visage de ces enfants, il y avait toujours un sourire affiché, malgré tout ce qu’ils avaient enduré, et continuaient à endurer aujourd’hui. Pour cette grande force Jason les admirait déjà, sans connaître leur histoire.
    "-J’ai oublié de te demander, comment t’appelles-tu ? Et quel âge as-tu ? demanda Jason
  • Aïsha, cela veut dire pleine de vitalité en arabe et j’ai douze ans"
    Il ne savait pas encore qui s’occupait de ces enfants mais il imaginait déjà Aïsha chef de cette tribu.
    "-C’est toi qui t’occupes de tous ces enfants ?
  • Non pas vraiment, répondit-elle, nous sommes plusieurs à nous en occuper. Ce sont tous des mineurs non accompagnés comme ils disent...
  • Et toi ?
  • Moi aussi. Mais des adultes nous aident, surtout pour l’argent... Et puis les plus grands vont nettoyer les voitures ou ramasser des fruits... Les plus petits vont à l’école, moi j’y suis allée petite, dans mon pays, alors je connais les bases mais je rêve aujourd’hui de faire de grandes études. J’aurais voulu être pédiatre et venir en France pour faire mes études mais maintenant j’ai plutôt envie de le quitter ce pays."
    Sur son visage on pouvait lire sa déceptionenvers la France, contre ce pays qui l’avait accueillie dans la misère. Jason commençait à changer d’avis sur ces sauvages et commençait à les trouver de plus en plus humains. Et Aïsha qui, à seulement douze ans, s’occupait d’enfants, s’occupait de nourrir plus qu’une famille et devait se débrouiller sans parents, cela lui semblait plus qu’incroyable. Elle lui faisait penser à un petit tigre abandonné par ses parents, livré à lui-même mais qui pensait d’abord à sauver les autres petits dans le même cas que lui et à se battre pour eux au lieu de se sauver lui-même. Elle l’emmena à l’intérieur de la tente. Dans celle-ci il y avait une table en mauvais état qui avait été réparée ainsi qu’un matelas qui avait été coupé dans le sens de l’épaisseur afin d’en avoir deux. La partie coupée avait été recouverte par une bâche cousue. Aïsha lui expliqua ce système et lui dit que la plupart des matelas avait été coupés et recousus de cette façon afin d’en doubler le nombre.
    "- Il y a douze lits dans ma tente, dit elle, mais cela ne suffit pas pour accueillir tous les enfants. Nous avons deux autres tentes à peu près semblables et une plus grande. Pour l’instant cela est suffisant mais de plus en plus d’enfants arrivent....
  • Mais qui d’autre t’aide ?
  • Nous sommes un petit groupe de sept, on a tous entre 12 et 17 ans et on s’occupe des enfants en les abritant. Les plus grands prennent soin des plus petits et certains adultes nous aident en les hébergeant ou en nous donnant de l’argent... En fait on est un peu comme un orphelinat, on s’occupe des enfants en attendant qu’ils soient pris en charge.
  • Et toi tu n’as jamais voulu être aidée ?
  • Pour l’instant je préfère m’occuper de moi toute seule et surtout m’occuper des autres. Après c’est vrai que l’on manque d’argent comme tu l’as vu tout à l’heure et qu’on est de plus en plus nombreux et il faut bien se nourrir alors, parfois on est obligé de faire des petits boulots... Mais on en a besoin de cet argent.
  • Et l’Etat...
  • L’Etat et la France ne font rien pour nous, le coupa-t-elle."
    Ils ressortirent, elle alluma un feu sur un tas de bois à l’aide d’un briquet puis demanda à deux enfants de tenir de chaque côté la grande casserole dans laquelle elle avait versé de l’eau ainsi que le riz acheté tout à l’heure. Elle prit un grand plat qu’elle posa sur une nappe par terre puis lorsque le riz fut cuit elle le versa dans le plat. Tout le monde s’assit autour du plat et elle demanda en syrien, puis traduisit pour Jason :

"- Qui a commencé à manger la dernière fois ?"
Une petite fille leva la main timidement, en regardant Jason d’un air stupéfait, mais toujours avec ce petit sourire que Jason lui rendit.Le garçon assis à coté d’elle se servit et prit une grosse poignée de riz dans la main. L’enfant à sa droite l’imita aussitôt et de cette façon-là, chacun fut servi. Lorsque tout le monde eut fini, Aïsha se leva et aida les enfants à ramasser, puis elle s’approcha de Jason.
"-Tu n’as pas faim ? dit-elle.

  • Non ne t’inquiète pas pour moi... Je me demandais... Tous les parents de ces enfants sont morts ?
  • Oui, ou certains les ont envoyés ici pour qu’ils aient une vie meilleure, et voilà le résultat...
  • Et toi ?
  • Moi aussi... Si tu as du temps et si tu le veux, je peux te raconter mon histoire...
  • Bien sûr que j’ai le temps !
  • Alors viens rentrons."

Ils entrèrent dans la tente et s’assirent sur un matelas. Il y eut un silence gêné, puis elle entama son histoire :

"- Tout a débuté l’année dernière, lorsque mes parents ont commencé à sérieusement s’inquiéter pour notre vie. Nous vivions confortablement, avec assez d’argent pour nous nourrir et pour avoir une belle maison, et nous nous imaginions un avenir convenable. Mais ce ne fut malheureusement pas le cas... J’ai un grand frère et celui-ci a décidé de rester en Syrie et de se battre pour son pays. Aujourd’hui je ne sais pas s’il est toujours en vie ... Enfin bref, mes parents ont décidé de partir pour la France. J’étais enchantée car partir en France était l’un de mes plus beaux rêves. J’ai appris le français depuis toute petite et je maitrise cette langue car mon père était professeur de français dans une université.. Ma mère était une intellectuelle poursuivie par le régime de Bachar El Assad et ils étaient tous deux contre Daech. Nous avons donc décidé de partir le 20 mars 2016 pour la France. Nous devions malgré tout commencer par rejoindre le port d’Izmir en Turquie. Nous y sommes donc allés en bus pour 16 heures de route.

Mes parents avaient pu mettre assez d’argent de côté pour payer la traversée qui aurait du nous coûter 1780€ par personne, mais, mon père ayant réussi à négocier auprès du passeur, elle nous coûta finalement 1100€ chacun. Malgré la réduction du passeur, nous n’avions pas assez d’argent pour avoir droit à un gilet de sauvetage alors que ma mère ne savait pas nager. Nous sommes donc partis dans la nuit mais nous n’étions pas tous les trois dans le même bateau. Mes parents embarquèrent dans le second et moi dans le troisième. Les bateaux se suivaient mais j’avais tout de même énormément peur... Mon cœur battait à cent à l’heure, des larmes coulaient sur mes joues même si je voulais les cacher... Je quittais absolument tout, ma famille restée là-bas, mes amis, mon frère et puis ce pays qui était si cher à mes yeux. J’ai gardé les yeux ouverts toute la nuit et celle-ci m’a paru tellement longue. Je n’avais même pas mes parents pour me réconforter donc je ruminais mes pensées les plus sombres dans le noir et j’imaginais les pires scénarios possibles pour la fin de cette aventure. Heureusement je trouvai une amie pour me réconforter. Son histoire n’était pas mieux, ses parentsl’avaient envoyée en France et elle était seule. Elle réussit à me détendre un peu et l’on se partagea un bout de chocolat. Elle me dit de me reposer et que s’il se passait quelque chose elle me préviendrait. Je réussis à dormir mais d’un sommeil peu récupérateur, j’ouvrais les yeux toutes les dix minutes. Nous devions aller jusqu’en Grèce dans ce petit bateau gonflable. La traversée devait durer quatre heures maximum. Au moment où je commençais à me reposer, j’entendis des cris qui me réveillèrent. Je remarquai les larmes qui coulaient sur les joues de mon amie et je sentis l’embarcation qui chavirait. Les gens hurlaient et le passeur leur dit de se calmer. Je voyais le bateau devant moi qui commençait à se remplir d’eau. Il était beaucoup moins solide que le nôtre et penchait dangereusement. Je me mis à hurler " Papa ! Maman ! " mais ils ne devaient sûrement pas m’entendre. J’avais l’impression qu’autour de moi le temps s’était arrêté et je me rendis compte que l’on avait confié notre vie à ces passeurs alors qu’on ne savait rien d’eux. La sensation qui me saisit était tellement forte que je n’arrive pas à la décrire aujourd’hui. J’avais l’impression qu’on m’arrachait un bout de mon cœur. Je vis ma mère se battre contre l’eau, cet ennemi invisible, indestructible, qui déchaîne sur vous ses vagues de fureur. Mon père soulevait ma mère pour la faire respirer mais je voyais son visage devenir violacé. Je n’avais pas assez de larmes pour pleurer ma souffrance, pas assez de force pour exprimer ma colère, pas assez de mots pour exprimer cette douleur et pas assez de sang-froid pour la combattre. J’avais seulement mes cris, mélangés à ceux des autres, j’étais pétrifiée de terreur. J’avais envie de sauter dans l’eau pour les sauver, de combattre cette force inconnue mais je savais que cela ne servait à rien. Mon père avait mis le corps de ma mère sur son épaule et ils affrontaient l’eau, liés comme s’ils ne faisaient qu’un. Ils avaient toujours eu cette force, cette résistance, cet optimisme et je me promis de leur faire honneur en conservant ces qualités. Je pense qu’il n’y a pas pire douleur au monde que de voir ses parents mourir, noyés. Tu vas peut-être dire que j’aurais pu leur tendre une main pour qu’ils montent dans le bateau mais c’était impossible. Si je faisais cela, nous aurions aussi tous basculé. Il est vrai que j’y ai pensé, mais le passeur avait été clair. Il avait dit que quiconque essaierait de sauver quelqu’un qui était tombé de l’un des bateaux serait jeté à la mer. Il n’y avait même pas de bouée de sauvetage. La seule chose qu’on pouvait faire, c’était, en arrivant, de prévenir la police des mers. Nous nous éloignions progressivement du champ de bataille. L’eau avait gagné, encore et toujours. Je fermai les yeux, me pinçai, me mordis, me griffai le bras pour sortir de ce terrible cauchemar mais je ne rêvais pas. J’essayai d’enlever ces cordes qui cisaillaient mon cœur et le retenaient prisonnier. Ce qui me faisait encore plus mal c’était de savoir que les seules personnes qui pouvaient guérir ces blessures sur mon cœur, en étaient la cause et que je ne les reverrais plus jamais. Je fermai les yeux et écoutai le vent, le bruit des vagues meurtrières contre le bateau. Je ne savais plus si je pleurais où si je hurlais. Ma gorge était sèche, mes poumons en feu et mes yeux étaient noyés dans un océan de larmes.

Quelques heures après, je sentis une main sur mon épaule et une voix douce dans mon oreille qui disait qu’on était arrivé. Mes jambes me portèrent toute seule hors du bateau. Je sentis dans ma poche l’argent que mes parents m’avaient laissé. J’en avais normalement assez pour aller jusqu’en France. Cette nuit-là je dormis malgré tout dans la rue. Le sol froid et dur contre moi me rassurait car maintenant j’avais peur de l’eau qui ne faisait qu’assassiner dans l’ombre et qu’on ne pouvait pas emprisonner. Il fallait que je sois forte mais mes larmes coulaient sur le goudron que je martelais de coups de poings.

Je me réveillai de cette nuit, adulte, plus forte et déterminée à me battre pour cesser cette guerre qui m’avait volé ma jeunesse et mes parents.

  • Et ton arrivée en France ? Comment s’est-elle passée ? demanda Jason qui n’avait encore pas prononcé un mot depuis le début du récit.
  • Je me souviens, le premier jour de mon arrivée en France, un petit garçon s’est approché de moi mais, lorsque sa maman s’en est rendu compte, elle est vite venue le chercher et lui a dit qu’il fallait faire attention aux étrangers, que j’étais sale et qu’il risquait d’avoir des maladies. D’autres personnes m’ont regardée comme si j’étais un chien errant, plein de puces, qu’il ne fallait surtout pas toucher. Les gens fronçaient les sourcils et le nez en me voyant, ils changeaient de trottoir, me pointaient du doigt au lieu de m’aider. J’avais rêvé de la France comme un pays qui accueillait volontiers les personnes dans le besoin mais je m’étais trompée. J’avais fui l’enfer, traversé le feu pour finalement retrouver un autre enfer.
  • Et comment as-tu trouvé la jungle de Calais ?
  • J’en avais entendu parler. Mais c’était encore plus sale que ce que j’avais imaginé.
  • Je ne comprends pas que des humains puissent laisser d’autres hommes et femmes dans cette saleté...
  • Il faut dire que moi non plus. J’ai l’impression d’être, pour certaines personnes, un animal dangereux à tenir en laisse, un prédateur... Mais ce n’est pas moi le prédateur, ce sont eux, qui me considèrent comme leur proie, comme un animal qu’il faut chasser."

Jason avait beaucoup appris ce jour-là et il avait décidé d’aider à sauver cette jungle pleine de trésor et d’humanité car il voulait à jamais voir un sourire de reconnaissance affiché sur le visage de ces petits hommes. Il voulait faire connaître cette histoire au monde entier pour que chacun affronte ses préjugés et se rende compte du cauchemar vécu par ces enfants déjà si matures et devenus adultes malgré eux. Il voulait les aider à se battre pour sauver leurs vies, les aider à garder cet espoir, ce sourire... Il se rendait bien compte que cela n’allait pas être facile tous les jours mais il ne pouvait pas rester sans rien faire après ce qu’il avait entendu. Il s’en voulait d’avoir pensé une seule seconde qu’il allait trouver des animaux dans cette jungle. Il se dit qu’il n’écouterait plus jamais ces rumeurs et qu’il attendrait de se faire son propre avis. Ce sont ces préjugés qu’il fallait combattre.

Finalement les animaux n’étaient pas dans la jungle mais autour. Les animaux étaient ces gens qui rôdaient autour de la jungle, prêts à chasser leurs proies afin de protéger leur territoire.
Jason avait trouvé son nouveau combat, il avait déjà son arme. Il était prêt à se munir de sa plume pour porter le témoignage de cette petite fille.

Il connaissait déjà le titre de son nouveau roman : "La tribu d’Aïsha".

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