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Survivre à la guerre

Écrit par : LUCE Elsa (Term, Lycée Douanier Rousseau, Laval)

« Ils arrivent » a dit Jules. Ses yeux brillaient d’une joie féroce.

Je les revois encore aujourd’hui : ses si jolies yeux bleus, si pétillants. La guerre ne l’effrayait pas, loin de là. Il n’avait que quatorze ans à l’époque. Il était si jeune, si innocent, il n’était encore qu’un enfant. Il n’avait aucune conscience de ce qu’était la mort. Certes, il l’avait déjà vu, elle l’avait déjà effloré mais ce n’était qu’un jeu pour lui. Pouvait-on lui en vouloir ? Il était si jeune et dépourvu d’option : tuer dans l’unique but de survivre.
Et il y avait Chloé, ma douce et jolie Chloé. Elle aussi riait de cette guerre. Une grenade ne lui avait pas suffi, elle en avait quémandé une deuxième. Des armes si destructibles au creu de mains si innocentes. Son rire résonne encore en moi, car oui, mon bébé avait ri quand elle avait lancé cette bombe sur l’assaillant. Mais très vite la réalité avait effacé son jolie sourire. Trop de sangs, trop de corps glacés, trop de pertes…

Ce jour là, enfermé dans notre appartement au deuxième étage alors que la vieille cloche sonnait 16 heures, je n’avais pu esquiver le regard inquiet de ma femme. Un milier de question la tiraillait : Etait-il encore possible de gagner ? Jusqu’à quand pourions-nous survivre ? L’ennemi finirait-il par abandonner ? Quelqu’un viendrait-il nous sauver ? Qu’allions-nous manger après ce paquet de chips ?

Elle était effrayée, cette peur de la mort nous consumait tous… Mais que craignons-nous le plus ? Notre propre mort ou celle de ceux qui étaient tout pour nous ? Pour Juliette comme pour moi, la question ne se posait pas. Je savais que nous préférerions mourir mille fois plutôt que de perdre l’un des trésors de notre vie. J’aimais ma femme plus que tout et mes enfants n’en parlont pas, mon amour pour eux était sans limites, plus fort que tout. Sans eux trois, je n’étais rien.

La guerre avait respecté mon vœux le plus cher : à sa fin, nous étions tous les quatre en vie. Alors oui, certes, la guerre ne nous avait pas séparé mais elle nous avait détruite. Nous avions été enrolés dans un combat bien trop grand pour nous, et nous n’étions rien : de simples pions, de vulgaires soldats. Mais nous avions un but, une seule et unique mission, aussi égoïste soit-elle : survivre. Juste une heure de plus, juste encore un petit peu pour voir le soleil se lever.

Mais ce fut la fin la plus horrible, car après le soulagement il y a eu ce putain de retour à la réalité, « à la vraie vie » comme on nous l’a si souvent répété. Mais c’est quoi la vraie vie ?

Ma petite fille avait perdue son éclat, son innocence : ses mains avaient baigné dans le sang, des cauchemars la réveillaient sans cesse. Tous ses amis étaient morts, comment pouvait-elle désormais se concentrer sur le théorème de Pythagore, comment pouvait-elle penser à toutes ces choses futiles d’adolescents ? La guerre m’avait pris une fillette aux joues rondes adorant les poupées et m’avait rendu une fille trop mûre pour son âge, une fille au regard vide.

Autant la guerre avait détruit Chloé mais ce qu’elle avait fait de Jules était bien pire : elle l’avait changé, totalement métamorphosé. Le jeune homme si attentionné et drôle était devenu sombre et violent. Alors oui, la guerre l’avait épargné, mais j’avais tout de même perdu mon petit garçon.

Ma Juliette… Je l’aimais toujours autant, toujours aussi fort, toujours aussi passionnément mais la guerre avait détruit notre couple. Nos rires et notre joie de vivre s’étaient éteints. Nous ne nous parlions plus que d’une petite voix basse et si douce comme si, à chaque instant, l’un de nous pouvaient se briser…

Je n’avais pas su la protéger, ni elle, ni mes bébés. Je n’avais pas su les éloigner de toutes ces attrocités. Ils en avaient trop vu, trop fait. De mon mieux, j’avais tenté de les protéger de la mort, je leur avais appris à se battre, à être discret, à rester fort mais j’avais tout bonnement été incapable de les protéger dès horreurs qu’ils avaient vu et vécu. Il suffisait qu’une porte claque, que quelqu’un hausse la voix et je devenais impuissant à leur douleur, à leur suée froide. Ma femme tremblait, ma fille suffoquait. Quant à mon fils… Mon Jules. Il était parti, il avait rejoins un groupe de délinquants à qui la violence et le sang de la guerre semblaient manquer.

J’avais été incapable de le retenir… Les pleurs et les cris de sa mère ne l’avait pas retenu, le regard rempli de déception de sa petite sœur non plus et j’avais abandonné lorsqu’il avait levé le poing vers moi avant de me frapper. Que lui avais-je fais ? Que n’avais-je pas fais ? Toutes cette rage dans ses yeux si bleus… J’aurais dù empécher la joie d’apparaître dans son regard le jour de l’attaque. En tant que père, j’aurais dù lui faire comprendre que la guerre était néfaste. J’aurais dù l’empécher de glisser sur cette pente, de se diriger vers le mal. J’aurais dù le protéger, j’aurais dù tous les protéger…

Aujourd’hui, il est trop tard… Je ne sais plus où se trouve Jules, parti depuis bien trop longtemps. Il a surement vieilli, ses cheveux sont-ils désormais poivrés ou sont-ils encore si brun ? Ets-il heureux ? Marié ? Père ? Est-il simplement en vie ? J’ai conscience que le mal, que la guerre, a changé mon garçon, que l’enfant que j’ai choyé, élevé n’existe plus mais je l’aime encore, et ce, peu importe ce que la guerre lui a fait… J’aimerais lui dire à quel point je suis désolé d’avoir échoué dans mon rôle de père, de ne pas avoir pu le protéger. Mais surtout j’aimerais lui dire à quel point je l’aime.

Ma Ju, ma femme, mon premier et unique amour est morte. La guerre l’a épargné physiquement mais l’a détruite intérieurement. Le traumatisme qu’elle lui a laissé l’a rongé peu à peu. Ce sang sur ses mains la dévorait et la perte de son fils l’a tiré vers le bas. Elle s’est éteinte un matin, dans notre lit, ma main dans la sienne, me murmurant un dernier je t’aime…

Désormais, mon dernier trésor, ma jolie et douce Chloé n’a plus besoin de son vieux père. Un autre homme calme ses cauchemars. Il l’aime plus que tout et la fait se sentir vivante à nouveau. Jamais je ne le remercierai assez pour ça. Il provoque un sourire qui avait disparu de son visage et ceci est un delice. Son si jolie sourire, similaire à celui de sa mère…

Je me rappellerais toujours de cette journée, ce fameux jour… Il allait sonner 16 heures : quatre coups distincts résonnèrent dans le village. L’ennemi arrivait et Juliette s’était saisie d’un pistolet, autrefois appartenant à un policier. Il y avait 8 balles à l’époque, aujourd’hui, il n’en reste plus qu’une dernière et c’est dans mes mains tremblantes qu’il est posé délicatement sur ma tempe. Je n’ai pas peur, je n’ai plus peur ! Je n’ai plus qu’à compter : pas jusqu’à trois mais jusqu’à quatre : comme les quatre coups de cloches au moment où Jules avait sourit…

Un ! Je ne voulais plus entendre le cri de ces gens, leur hurlement me hantaient…

Deux ! Ce sang, sa vue, son odeur, tout me dégoutait…

Trois ! Les larmes, celles de Juliette, celle de Chloé, celle de Jules. Celles que j’avais laissé couler comme les autres que j’avais empécher…

Quatre !

Son corps s’écroula. Il avait tiré sans hésiter une seconde.

Il avait survécu à la guerre. Il s’était battu après le départ de son fils. Il avait continué de vivre après la mort de sa chère femme. Mais à quoi bon ? Que lui restait-il ? Où était sa vie à lui : la « vraie vie » ? La sienne était finie depuis bien trop longtemps, juste avant que les obus n’éclatairent dans son pays, juste avant que la guerre ne déracine tout… Il ne lui restait plus que des souvenirs : un rire, un mot, un évenement… La guerre lui avait tout enlevé : enrolant des gens bons comme mauvais, de gré ou de force à combattre. Certains se relevaient d’autres pas. Mais personne ne s’en remettaient…

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