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Plus rien ne poussera ici

Écrit par : DAVID-MCCRANN Eden (1ère, Lycée de Saint-Louis, Saint-Nazaire)

Il était 16 heures lorsque leurs cris ont percé notre rue.
— Ils arrivent, a dit Jules. Ses yeux brillaient d’une joie féroce.

L’innocence s’était éteinte en lui, remplacée par la flamme de la violence. La guerre avait eu une influence terrible sur ce garçon, je le sais. Mon plus grand regret.

Après ses mots, le silence s’est installé dans la pièce. Nous n’échangions que des regards, la mâchoire crispée par l’attente. Puis, un sifflement, qui se faisait de plus en plus intense, vint à nos oreilles. L’objet se rapprochait. Je me suis tourné vers Juliette, soucieux : ses joues étaient mouillées des larmes qu’elle versait. L’une d’entre elle a dégouliné le long de son visage, rejoint la commissure de ses lèvres, et enfin, s’est détachée de son menton. La larme chut pendant une éternité, comme en suspens.
Soudain, une détonation prodigieuse. Elle a dissimulé même les cris des enfants, qu’on ne devinait qu’à leurs bouches ouvertes. Un tourbillon balaya la pièce : l’armoire, la table, les quatre bouteilles et les boîtes de chips ; tout flottait. Les shrapnels qui m’ouvraient la peau et le rayonnement qui la brulait m’importait peut : Jules a disparu dans un nuage de poussière, et j’ai observé impuissant.
Les murs éclataient comme une mosaïque. Leur gris terne se mêlait au jaune et au blanc de l’explosion. Puis, du rouge écarlate. Une veine s’est ouverte. Une toile d’horreur, qu’ont couvert heureusement mes paupières. De l’encre noire salvatrice.

J’ai ouvert les yeux : le ciel bleu, terni par des nuages de cendre. Je me suis redressé, et curieusement, je n’ai ressenti aucune douleur. J’ai porté les doigts à mon visage ; aucune coupure. Etrange.
Tout autour, la mort et la destruction. Je me tenais assis au beau milieu d’une montagne de décombres. Des cadavres jonchaient le trottoir. Devant moi, les ruines de l’épicerie du coin. Mais alors… Je me suis retourné : il ne restait plus rien de notre immeuble. Un obus de mortier l’avait emporté.

— Viens te mettre à table rapidement, tant que c’est encore chaud ! urgea la voix de ma femme.

Juliette se tenait debout, un plat dans les mains, tout sourire. Un chemisier rose bonbon, légèrement entrouvert, et une longue jupe pastel, l’habillaient. Les contours de sa chevelure noire et de son corps brillaient d’or. Mais ce n’étaient pas les rayons de soleil qui dessinaient sa silhouette ; c’était la boulangerie derrière elle, consumée par les flammes. Un contraste frappant entre la douceur de cette scène et le décor dans lequel elle prenait place.
Mais je dois reconnaître que c’est le gigot d’agneau fumant qui attira le plus mon attention. La viande, présentée avec ses légumes rôtis, resplendissait d’une peau caramélisée, dorée. Je l’imaginais croustiller sous mes dents, sa chair juteuse m’envoutant de son parfum... Des mois que je n’avais rien savouré de tel.
Je clignai des yeux : ma femme était maintenant penchée au dessus d’une table ovale, recouverte d’une nappe blanche à motifs floraux. Le couvert était mit pour quatre…
Mes deux enfants sont apparus. Chloé aidait sa mère à servir le mets ; Jules chantonnait, assis, comme à son habitude. J’ai poussé un profond soupir : mes amours étaient tous là, sains et saufs, et nous nous apprêtions à partager un bon repas, comme avant.

— Qu’est ce qui te prends ? Tu as vu un fantôme ? ricana Juliette.

Bon sang. C’était cela. Nous n’avons pas pu survivre à cette explosion, nos corps étaient probablement sous les gravats.
C’était donc cela, la mort ? Un dernier repas avec ceux qu’on aime ?
Les trois m’observaient à présent, le regard inquiet : j’ai du rester trop longtemps immobile, sans mot dire. Ils ont prononcé mon nom. J’ai tiré la dernière chaise libre vers moi, et je m’y suis assis avec un soupir.

Je me suis généreusement servi : j’aurais pu engloutir le plat et la table. On ne parlait pas, de peur de perdre une bouchée. Les graines de freekeh grillées fondaient dans ma bouche, et je mordais à même la chair, dont le jus allait se perdre dans ma barbe. Un vrai délice.

— C’est délicieux chérie ! Tu as mis quoi dedans ? Je ne reconnais pas tous les ingrédients.

— Oh, il y a du freekeh, de l’aubergine, des tomates bien sûr, un peu de gingembre et de cannelle… et de la grenade, a-t-elle répondu avec un air satisfait.

La grenade. Je me suis arrêté au beau milieu de ma bouchée, dévisageant ma fille. Ma fille à qui j’ai donné ces fruits mortels, comme un cadeau. C’est moi qui les lui ai donné… Qu’allait faire cette petite fille avec des armes aussi futiles ? Que pouvait-elle espérer accomplir face à des obus ? Chloé insérait une bouchée d’arilles dans sa bouche. Sa mâchoire s’est renfermée sur la fourchette, et a arraché les graines du fruit du métal froid. Une expression comblée sur son visage.

— J’adore ça, la grenade ! Il en reste crue ? J’aimerai en avoir pour le dessert, a t-elle souhaité.

J’ai pris ses mains entre les miennes, la protégeant de ce fruit défendu.

— Oh ma fille… Je suis désolé. Que pouvais-tu faire, avec des armes aussi ridicules ? Face à des obus et à des mortiers ?

Ses traits se sont soudainement durcis, et elle a retiré ses petites mains.

— Quelqu’un pourrait me passer le sel ? a demandé Juliette, comme si de rien n’était.

— Juliette, ne vois-tu pas ? Nous aurions du prendre la fuite ! Abandonner ce pays qui ne nous a rien offert, plutôt que de tous mourir pour le défendre !

En entendant ces mots, un vent glacial a soufflé. Mes muscles se sont crispés, transis par le froid. Des nuages obscurs ont envahi le ciel, promesse d’une tempête terrible qui approchait.

— Dis pas ça Papa, somma Jules, d’une voix posée.

— Pourquoi, mon fils ?

— Tu es quoi sans ce pays ? Ce pays nous a tout donné. Je suis fier d’être mort en martyre.

— Mort en martyre ? Tu penses qu’ils vont afficher des images de toi, de ton cadavre, sur les Grand-Place ? Qu’on va défiler avec de panneaux à ta gloire ? Malheureux…

— Peut-être oui ! Chacun de nous qui se bat est une lueur d’espoir pour la paix, chacun de ses salauds abattus est une…

— La paix ? je l’ai interrompu, Ceux qui nous ordonnent de nous battre, ceux qui ont tout, et qui osent clamer, « Nous, on est pour la paix », on est quoi pour eux ? Rien du tout. De la chair à canon qu’ils poussent devant eux pour se défendre. Oh mon fils, je regrette tellement…

— Quelqu’un pourrait me passer le sel ? a répétée Juliette.

Comment pouvait-elle être aussi indifférente ? Comment… Avec un gloussement des lèvres, elle laissa tomber de sa bouche des gouttes de sauce.

— J’en ai assez, gémit Chloé, qui s’est levé brusquement en repoussant sa chaise.

— Assieds toi ! a sommé Juliette, frappant la table du poing.

Le choc a renversé sa tasse ; la nappe s’est imbibée de thé vert. Alors que la nappe blanche s’assombrissait, ma femme, le visage émacié, s’est redressé, a lentement marché jusqu’à moi, et s’est emparé du sel, en me toisant. « Plus rien ne poussera ici ».

J’ai couvert mes pupilles, pour cacher ce fantôme déchirant de ma famille à ma vue. Je n’ai plus voulu regarder. J’ai voulu du silence, de la solitude, et du noir.

Des coups de feu retentirent dans la rue. Une meute d’hommes armés rodait parmi les décombres. A la recherche de quelque charogne à grignoter. L’un d’entre eux arborait un chèche rouge sur le front.

— Vient par ici Brahim ! J’en ai trouvé d’autres, hurla t-il.

Sur un lit de cailloux gisait le corps inerte d’un jeune homme. Chèche retourna le visage du bout de son fusil. 14 ans, tout au plus. Le soldat s’agenouilla, et fouilla les poches de la carcasse. Ses doigts s’emparèrent d’un emballage en aluminium. Un sourire éclaira son visage sale de cendres. Il se redressa en un sursaut, et s’écria.

— J’ai trouvé des chips les gars !

Sa trouvaille attisa la convoitise de ces congénères, le regard avide. Chèche a ri en déchirant le paquet. Il a dévoré son contenu en quelques secondes, puis a léché la graisse qui imprégnait ses paumes. Rassasié, il s’est débarrassé du pack vide, qui est retombé au sol, auprès de l’enfant. Puis la meute a continué son chemin, louvoyant entre les immeubles. On entendait dans la allée un écho lointain. Quelque part, une radio répétait le même message, en boucle.

« S’il le faut, nous nous défendrons maison après maison. »

Les mouches bourdonnaient, alternant tour à tour entre les entrailles de chair et les entrailles d’aluminium. Il ne restait plus rien à défendre.

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