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Le dernier assaut

Écrit par : MARECHAL Cassandra (2nde, Lycée Jessé de Forest, Avesne sur Helpe)

— Ils arrivent, a dit Jules. Ses yeux brillaient d’une joie féroce.

Chacun à sa place, l’arme qui nous avait été attribuée à la main, tous les quatre, nous nous sommes refugiés dans la chambre et avons attendu telle une armée de révolutionnaires durant de longues minutes. Quand des coups de feu se sont fait entendre à la porte, un frisson d’une froideur extrême a parcouru la chambre. Chloé qui m’avait montré tant d’héroïsme et d’impatience jusqu’à maintenant est devenue plus blanche qu’une poupée de porcelaine laissant même échapper une larme sur sa joue pâle. Je me suis retourné vers la porte bloquée par cette simple armoire et y ai vu mon fils, les pieds serrés, la tête haute, l’arme levée, attendant impatiemment l’entrée des soldats.

— Chut, ai-je chuchoté

Plus un bruit ne s’est fait entendre mis à part les grognements incessants des ennemis. Tout nous a semblé figé dans le temps, jusqu’à ce que Chloé, de peur, recule et marche sur ce paquet de chips, ce qui allait nous mener tout droit à notre perte. Ce bruit sonore n’est pas passé inaperçu. Je l’ai entendu aux cris et aux pas dans le couloir. Ils nous ont repérés, ils ont enfoncé la porte et ont pénétré dans notre appartement. Nous avons entendu des pas lourds et incessants, traversant, inspectant les moindres recoins de chacune des pièces de notre lieu de vie. Malheureusement, il n’y avait que deux chambres, une salle de bain, un séjour et une cuisine. Ils n’ont donc mis que quelques minutes à remarquer la porte de notre cachette qui était verrouillée.

— Ouvrez cette porte, a dit une voix grave et inquiétante.

A en écouter les mouvements et l’agitation présente de l’autre côté de ce mur, j’ai pensé qu’une troisième guerre mondiale se préparait. Ils étaient prêts à intervenir à chaque instant comme s’ils traquaient un groupe de tueurs en série. Ils ont attendu notre sortie pendant que je tentais d’élaborer un plan pour nous sortir de cette impasse. Quand j’ai entendu les gémissements de ma femme, de ma fille et de mon fils, qui d’ailleurs était passé derrière moi suite aux coups de feux qu’il avait entendus à l’étage du dessous, j’ai compris qu’il allait falloir être plus malin qu’eux si nous voulions ressortir vivant de ce champs de guerre.

— Les voisins…, a sangloté Chloé, les voisins… Je ne veux pas mourir papa. Elle m’a attrapé la jambe me suppliant de trouver une solution.

Comment nous sortir de là ? Je me suis approché de la fenêtre mais il était déjà trop tard : l’immeuble était totalement encerclé d’hommes tous armés. J’ai fait le tour des armes en notre possession. Nous n’avions qu’un fusil d’assaut, trois grenades, un revolver et un pistolet 9 mm. Vu comme cela, cela nous est paru beaucoup mais face à la menace qui se trouvait dehors, nous n’avions aucune chance. J’ai longtemps réfléchi. Je me suis mis des images en tête. J’ai imaginé les pires scénarios, et à chaque fois, la mort nous attendait. Ils m’ont regardé, ne m’ont pas lâché des yeux comme si j’étais leur sauveur. Je n’ai pas osé leur dire que je n’avais aucune idée de comment sortir de là vivant.

— Je vais trouver une solution, ai-je simplement répondu.

A ce moment je me suis menti à moi-même. Quelle solution je pouvais trouver entouré de tous ces hommes avec la seule envie de nous tuer ? Je leur donnai un espoir de victoire dans une guerre perdue d’avance. Je m’en suis voulu, je me suis senti incapable, nul, lâche, incompétent dans mon rôle de père et de mari mais surtout je me suis vu mourir avec mes enfants et ma femme. J’ai vu tout ce que nous avions construit tomber à mes pieds ; je m’en suis voulu de ne pas réussir à protéger tout cela. Puis, j’ai entendu l’impatience des soldats : ils ont chuchoté, élaboré un plan entre leurs dents que chacun a répété à son voisin de gauche ou de droite, je n’en savais rien. J’ai compris que notre dernière carte se jouait maintenant. C’est à cet instant précis que l’idée du grenier dont je m’étais toujours demandé l’utilité de son emplacement dans notre chambre, m’est apparue. Comment avais-je pu ne pas y penser plus tôt ? J’ai dit, d’un simple regard, à Chloé et Juliette d’y monter et de m’y attendre. Une fois montées, je leur ai tendu notre pauvre équipement de guerre et j’ai écrit sur un papier traînant par terre avec un stylo bille bleu venant tout droit de mon lieu de travail : « Cachez-vous et ne sortez d’ici qu’une fois les soldats partis, je vous aime ». J’ai croisé le regard angoissé de mon fils, je l’ai embrassé sur le front, il m’a attrapé le cou et m’a serré très fort. Nous sommes restés ainsi durant de longues secondes.

— Je t’aimerai toujours papa, m’a-t-il chuchoté à l’oreille

J’ai retenu mes larmes, je ne voulais pas le lâcher, mais il le fallait, je l’ai alors repoussé en lui demandant de veiller sur sa mère et sa sœur, d’être l’homme de cette famille et d’aller au bout de ses rêves. Je lui ai dit à quel point je l’aimais, j’ai glissé le petit bout de papier dans sa poche et je l’ai aidé à grimper vers ce qui serait, je l’espère, une cachette idéale. C’était sûrement un peu poussiéreux, démodé et inconfortable mais c’était leur dernière issue. Je leur ai tendu les restes de nourriture qu’ils ont posés à côté des armes, ainsi que les lampes de poche, les piles qui trainaient sur le sol. Je leur ai jeté un dernier regard puis j’ai refermé la trappe. Cette simple plaque en bois séparant un monde sombre et froid et notre vie qui joyeuse de tous les jours, se dissimulait parfaitement dans le plafond que l’on avait repeint deux ans auparavant. Je me suis souvenu de cette journée, de ces parties de fous-rires incessantes, de cette bonne humeur, de cette peinture qui nous recouvrait plus que les murs, de cette harmonie au sein de notre famille. Nous étions heureux et nous ignorions entièrement le futur comme si tout pouvait rester ainsi parfait à jamais, nous étions innocents et juste heureux d’être ce que nous étions. Je suis sorti de mes pensées, maintenant dans ce même lieu où nous avions été une famille des plus joyeuses, cette même pièce où nous avions tant ri aux éclats, il fallait que j’accomplisse ma tâche afin de que ces moments puissent de nouveau réjouir Juliette, Chloé et Jules.

— A trois, nous allons détruire cette porte, un deux trois.

L’armoire est tombée dans un fracas repérable à des kilomètres à la ronde, et une fois la poussière, provoquée par l’arrachement de la porte, retombée, j’ai pu découvrir les fameux monstres, les ennemis, les gens dont on se méfiait et qu’on se préparait à affronter depuis maintenant trois semaines.

— Lâchez votre arme, cria une voix plutôt proche et habituelle.

Ils se sont approchés. Leurs visages sous leurs casques m’ont semblé étrangement familiers. Je me suis pétrifié, j’ai pensé devenir fou, je n’y ai pas cru sur le moment, comment était-ce possible ? Ils ont retiré leurs casques, j’ai pensé à une hallucination, je suis devenu incapable de bouger, comme si je venais de voir un ange se dresser devant moi. C’était bel et bien mon petit frère Henri qui se tenait devant moi, droit comme un lampadaire, accompagné de ses quelques amis et des voisins du dessous. J’ai vécu un rêve, je suis passé du frôlement de la mort à l’émerveillement en une fraction de seconde. Mon frère que je pensais mort dans l’incendie de sa ferme, qui n’avait pardonné à personne, se tenait debout devant moi.

— Mon frère ! Nous avons remporté la guerre ! Tu entends ? C’est fini ! Tout va redevenir comme avant maintenant ! Mais où sont les enfants et Juliette ? dit-il les yeux brillants avec sa voix qui me paraissait encore celle d’un petit enfant.

Avoir frôlé la mort ne lui a pas non plus enlevé sa joie de vivre et sa tendance à beaucoup trop parler quand il ferait mieux de se taire. Nous avions tellement de choses à nous raconter tous les deux. Une fois capable à nouveau de me déplacer, j’ai accouru près du plafond, j’ai sauté à pieds joints sur le lit, j’ai arraché la trappe, je l’ai lancée avec tout le mépris présent en moi, j’ai sorti Chloé, Juliette puis Jules de cette horreur et je les ai serrés tellement fort contre moi. J’étais tellement heureux.

— Tu étais prêt à sacrifier ta vie pour la nôtre, m’a dit Juliette avec ses yeux doux qui l’avaient rendue indispensable à ma vie.

— Oui, ai-je simplement répondu.

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