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Un moineau en hiver

Écrit par : JUNG Antoine (4ème, CNED)

— Ils arrivent, a dit Jules. Ses yeux brillaient d’une joie féroce.
Ils avançaient comme une fourmilière vouée à la destruction. On était leur cible. Quand ils sont arrivés devant notre immeuble, mon fils a entrouvert le volet et j’ai entendu le premier coup de feu. Puis un deuxième. Il se retourna vers nous :

— Ça y est, je l’ai eu ! Je l’ai eu ! Je l’ai vu tomber ! Chloé, à mon signal tu envoies !

Ma petite fille avait mal aux oreilles. Sans se plaindre, elle s’approcha de la fenêtre. Jules était excité. Dans les cinq minutes qui ont suivi, il avait vidé son chargeur. Il était furieux :

— Vas’ y, Chloé, envoie !

Ma fille lança une grenade et pendant quelques secondes, nous nous sommes retranchés derrière les volets. Nous avons entendu l’explosion. Je m’approchai de la fenêtre et, avec une force surhumaine je me suis acharné sur mon fusil d’assaut. Je voulais à tout prix faire disparaître cette tache noire qui en voulait à nos vies. Je me suis arrêté lorsque mes deux chargeurs gisaient vidés parterre. C’est à ce moment-là que nous avons entendu un bruit horrible qui augmentait au fur et à mesure faisant trembler les murs : le premier char passait au coin de la rue et s’avançait vers nous. Son canon se dirigeait vers les bâtiments : une première explosion. D’autres engins de la mort s’acheminaient sur la rue dans une file indienne sans fin. Une deuxième explosion nous a envoyés tous parterre. Nous étions couverts par des brisures de vitre. Mon fils se souleva, prit le pistolet de ma femme et courut à la fenêtre. Je l’ai empêché de s’approcher :

— Il ne faut plus attirer leur attention. Nous sommes à court de munitions. Gardons ce qui nous reste pour nous défendre…

Nous sommes restés assis parterre, l’un contre l’autre. Deux, trois heures, peut-être plus. Quand la nuit est tombée, les feux ont ralenti. On entendait de temps à autre une détonation. L’air était empesté par une odeur atroce qui nous cinglait la gorge. Nous avions bu presque toute notre réserve d’eau : il nous restait une bouteille. Et plus rien à manger. Il faisait froid dans la pièce. Nous avons pris quelque couvertures et nous les avons mises parterre.

— Il va falloir dormir quelques heures. Je vais sortir pour trouver de l’eau et quelque chose à manger…
— Je viens avec toi, dit Jules.
— Non, reste ici et veille sur ta mère et ta sœur, lui ai-je dit. Il a obéi, cachant sa déception.

Je suis allé vers la porte et Jules m’a aidé à pousser l’armoire. J’ai fait un premier pas dehors, puis au deuxième, je me suis arrêté. Dans l’obscurité du couloir j’ai perçu une ombre. J’ai sorti le pistolet et mon doigt s’est agrippé à la gâchette, prêt à tirer.

— Ne tire pas !

Une voix rauque m’a imploré dans le noir. J’ai allumé ma lampe de poche : un homme d’à peu près mon âge et habillé en soldat me dévisageait. Il avait les mains en l’air.

— Je cherche un peu d’eau. S’il te plaît…ça fait deux jours que je n’ai rien bu…
— Nous n’avons plus d’eau, je vais en chercher…
— Il n’y a plus rien dehors…Plus rien qui soit resté débout…

Il vacilla sur ses pieds et trébucha sur une marche. Son corps heurta la porte de l’appartement. Quelques secondes après, ma femme entrouvrit la porte. Elle avait son couteau à la main :

— Que se passe-t-il ? Tu es blessé ? Qui est…
— N’ayez pas peur, a dit l’homme en se levant. Madame, je cherche un peu d’eau…
— Je lui ai dit que nous n’en avons plus.
— Il nous en reste une bouteille…Pauvre homme…

Ma femme recula d’un pas et l’homme s’avança dans la pièce. Je l’ai poursuivi.

  • Je vous la paye…la bouteille.
  • Il n’en est pas question, vous buvez une gorgée puis vous partez, j’ai dit.

Il a pris la bouteille entre ses mains sales et crevassées l’approchant de ses lèvres frissonnantes. Il a avalé une gorgée et voulait en reprendre. Je lui ai empoigné le bras :

— Ça suffit. Maintenant partez !
— Laisse-le reprendre son souffle, a dit ma femme.
— Vous êtes…militaire ?
— Oui…madame. Je fais partie d’un des régiments qui devrait défendre la ville.
— S’il devrait la défendre, où est-il ? Où est-elle toute l’armée ?
— Je ne sais pas. Mon régiment a été décimé. Je suis le seul qui soit resté en vie.

Ma femme a baissé son regard. Puis elle a murmuré :

— Nous sommes seuls…Livrés à nous-mêmes…
— Ça fait des semaines que les alliés devraient nous envoyer des renforts. Nous sommes à court de munitions, à court de vivres…
— Alors, qu’attendent-ils, les alliés ? Qu’on soit tous morts, que nos villes soient rasées de la terre ? Que notre pays disparaisse ?
— Juliette ! J’ai posé fermement ma main sur son épaule. Elle tremblait.
— Vous voyez, madame, la guerre a ses règles. Nous n’avons aucun pouvoir. On laisse notre peau, puis c’est tout. On ne nous demande rien. Les militaires feutrés dans leurs chaises décident de tout. Puis, les politiciens…Ils doivent se mettre d’accord. Ils veulent gagner cette guerre, bien entendu. Mais ils doivent se mettre d’accord entre’ eux. Ils ne comptent pas ceux qui laissent leur peau. Chaque victoire a un prix. Il faut payer, madame.
— On payera !

Jules se leva et, furieux, il empoigna un couteau.

— On se défendra ! a repris Jules. On n’attendra pas les alliés !
— Vous allez vous défendre…avec quoi ? Leurs chars marchent sur les villes et les campagnes. Ils détruisent tout, tout…Ils ont des lance-feu, des bombardiers, des …

Il s’est arrêté brusquement. Chloé était devant lui. Elle a sorti sa main de sa poche et ouvrit sa paume montrant sa dernière grenade. Le soldat a pris la grenade et s’est mis à genoux devant Chloé.

— Ceci n’est pas un jouet. Quel âge as-tu ?
— J’ai huit ans…Huit ans et demie…
— Tu es une grande fille !
— Vous avez une famille ?... Des enfants ? , a demandé ma femme.
— Ma femme et une fille, a répondu l’homme sans la regarder. Puis il s’est retourné vers Chloé et, cherchant dans sa poche, il lui fit voir une boule de plumes.
— Qu’est que c’est ? a demandé Chloé.
— Un moineau. Je l’ai trouvé parmi les débris. Prends-le. Si tu le soignes, il survivra…Peut-être.

Ma fille a fait un nid de ses deux petites mains et le soldat déposa le petit oiseau blessé. Pendant quelques instants elle retrouva son visage d’avant : les yeux brillaient d’un vert luisant comme les champs au printemps, ses lèvres étaient entrouvertes dans un sourire…

— Ça suffit, partez maintenant…

Dans le noir du couloir, j’ai allumé ma lampe sur son visage. Il a fermé les yeux.

— Je sais qui vous êtes. Je suis dégouté de votre mascarade. Un traître, un…
— Déserteur !

Il m’a regardé droit dans les yeux sans cligner.

— Alors vous savez ce qu’il faut faire. Vous avez encore une balle dans votre pistolet.
— Comment le savez-vous ?
— Je sais compter…C’est ce que j’ai appris dans l’armée : compter ! les douilles, les morts…Vous en feriez un de plus…Un mort de plus au massacre…peu importe, n’est-ce pas ?
— Taisez-vous ! Ce n’est pas avec des gens comme vous qu’on va gagner cette guerre…
— Je n’ai plus rien à gagner. J’ai tout perdu.
— Vous avez dit que vous avez une famille. Vous avez menti.
— J’ai dit cela devant votre femme. Et je ne n’ai pas menti. Il y deux semaines quand je suis rentré chez moi, j’ai trouvé mon village dévasté. Les murs de ma maison étaient calcinés. Il n’y avait plus personne. Vous comprenez ? Plus personne ! Alors, faites votre boulot. Tirez-moi dessus. Je suis quelqu’un qui n’a plus rien à perdre... Rendez-moi ce service…Qu’attendez-vous ? Je vais vous tourner le dos pour vous faciliter la tâche.

Il s’est tourné. Le faisceau de ma lampé tombait sur sa nuque. J’ai sorti mon pistolet et mon index était prêt à appuyer sur la gâchette. Dans ma tête j’ai revu le visage de ma petite fille, Chloé. Son sourire…

— Partez ! ai-je crié. Moi, je dois continuer à me battre. J’ai encore une famille à défendre ! Rien n’est encore perdu ! Je dois aller jusqu’au bout, au-delà de mes forces, au-delà de tout !...

— Tous ceux qui sont allés jusqu’au bout ont vu la même chose : la guerre n’est qu’une tuerie, rien de plus.

Il a dit cela le dos tourné vers moi. Puis il s’est mis à descendre les marches lentement, une à une, comme s’il descendait un escalier vers l’enfer.
Lorsque je me suis retrouvé dans la rue, j’ai senti une chose étrange. J’ai fait quelque pas en rasant les murs. La vue m’horripilait : les façades d’immeubles étaient criblées de trous par lesquels des limbes de feu éclairaient la nuit. J’ai marché comme un somnambule, enjambant les débris, puis je me suis arrêté net. Un cadavre gisait sur le sol. J’ai continué. Les rues étaient jonchées de cadavres. Près d’une barricade faite de sacs remplis de sable j’ai vu celui d’un garçon : il semblait avoir l’âge de mon fils Jules. Il avait un trou dans le crâne et un filet de sang lui couvrait le visage. J’ai entendu des coups de feu. J’ai tiré comme un aveugle, avec colère et désespoir. Quelques instants après j’ai vu surgir un feu devant moi, puis j’ai senti un tremblement de terre et le souffle d’une explosion qui m’a anéanti.
Quad je me suis réveillé, j’étais dans un lit. Une infirmière m’a appris que cela faisait deux semaines que j’étais endormi. Un shrapnel s’était logé dans mon lobe gauche, m’a-t-elle dit. Elle m’a appris aussi que la guerre était finie. Les alliés étaient là depuis une semaine. Elle ne cachait pas sa joie. Je ne me souvenais plus de la guerre. Je n’ai pas pu me rappeler qui j’étais non plus. On m’a montré les papiers que j’avais sur moi. Il y avait une adresse, la photo d’un homme qui me ressemblait et une autre d’une belle femme avec un garçon et une fille à ses côtés. Je n’ai pas pu me rappeler leurs noms.
Le jour où je suis sorti, j’ai marché comme un ivrogne qui ne se trompe pas sur son chemin vers la maison. Dans la ville à moitié rasée, j’ai cherché la rue avec l’immeuble. Il n’avait plus de façade, il ressemblait à un squelette calciné qui risquait de s’effondrer au premier coup de vent. Je suis monté au troisième étage. Au milieu de la pièce centrale j’ai vu un nid de couvertures tachées de sang. Je me suis penché pour les toucher. Une mèche de plumes fines se colla sur mes doigts. J’ai eu l’envie de pleurer mais je n’ai pas pu. J’ai déambulé sur l’escalier et, une fois dans la rue, j’ai rejoint la foule qui déblayait les débris. Un nuage de poussière noire l’entourait. Des hommes, des femmes, des enfants, entourés par un spectre fait de poussière noire. Ils ne le remarquaient guère, ils étaient tous occupés à creuser dans l’amas de débris, avec des pelles ou les mains nues, pensant qu’en dessous ils allaient retrouver les bribes de leur vie d’avant. Ils ne parlaient pas. On m’a tendu une pelle.

Je me suis mis à creuser. Un blizzard froid s’est mis à souffler et j’ai vu d’un coup des flocons flottant dans l’air. La guerre était finie mais l’hiver venait de commencer. L’hiver de ma vie. J’ai fait une pause. J’ai regardé mes mains noircies. Une petite plume était encore collée au creux de ma main. En la regardant, ma tête serrée dans le bandage crasseux s’est mise à me faire mal, comme si quelqu’un m’avait soudainement enfoncé un clou dans le crâne. Je suis resté longtemps avec ma main ouverte à regarder la petite plume qui s’agitait dans le vent. Des flocons blancs tombaient de plus en plus et ils se déposaient un par un sur mon visage et sur ma main ouverte.
J’ai tourné le regard vers le ciel gris et, d’un coup, j’ai aperçu un sourire. Comme un rayon qui pénètre le rideau de ténèbres. Une fillette me regardait de loin, avec les yeux comme deux grandes émeraudes. Je l’ai reconnue. J’ai tendu ma main en criant son nom : Chloé ! Chloé ! Ma petite fille ! Puis les autres noms sont venus à moi : Juliette et… Jules… J’ai repris la pelle... Un par un les souvenirs prenaient vie pendant que je creusais. La couche de neige qui recouvrait le sol m’a rendu le travail difficile. Mais il me fallait continuer. La tombée de la nuit n’a pas interrompu ma tâche.

Je continue de creuser, chaque jour, chaque minute, je creuse dans ma mémoire et dans mon cœur.

Il me faut, comprenez-vous ? Il me faut retrouver ma famille, mes amours….Ma vie.

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