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Vacarme de larmes

Écrit par : SANAREN Dan (1ère, Lycée Franco-Hellénique Eugène Delacroix, Athènes)

ll était 16 heures lorsque leurs cris ont percé notre rue.
— Ils arrivent, a dit Jules. Ses yeux brillaient d’une joie féroce.

J’ai regardé ma femme. Il y avait quelque chose de dur qui lui pesait sur le visage, comme si sa peau pâle était faite de pierre. Elle fixait la fenêtre. Immobile. Elle regardait cette fenêtre qui serait son front, sa position dans cette bataille. Je l’ai appelée, mais ses pensées semblaient étouffer ma voix. Elle ne répondait pas. Chloé lui a tiré la main et ce n’est que là, que son visage a repris vie. Ses yeux, ce regard si distant, perdu, me faisaient souffrir. Ma famille, tout ce que j’avais de plus précieux, était changée, durcie et brisée. Nous attendions la fin. Nous attendions la mort.

— Venez, j’ai dit en attrapant la main de Juliette, toi aussi, Jules. J’ai embrassé chacun sur la joue et je les ai serrés contre moi. C’était peut-être la dernière fois. C’est sûrement la dernière fois.

Les premiers coups de feu retentissent. Les gens des maisons voisines ont ouvert la bataille. Les cris se sont mêlés aux bruits des balles et aux bris des vitres.

— Encore un peu et c’est à nous, a dit Jules en regardant Chloé. Elle aussi s’est rapprochée de l’ouverture pour regarder la rue.
— Des chars ? a demandé ma femme.
— Non, je n’en vois aucun, a répliqué Chloé
— Alors nous avons peut-être une chance, a dit Juliette avec un sourire amer.

Peut-être, je me suis murmuré dans la barbe. Peut-être que nous nous en sortirons vivants. Peut-être qu’un jour, ça ne sera qu’un mauvais souvenir. Peut-être que nous serons heureux, que les enfants grandiront et auront eux aussi des enfants. Peut-être qu’avec Juliette on vieillira et on profitera de l’âge en amoureux, qu’on contera des histoires à nos petits-enfants. Peut-être que nous nous en sortirons sains et saufs. Peut-être...

— Chloé, rappelle-toi, tu as 5 secondes pour lancer. Vise les pavés de l’autre côté, ils vont essayer de se cacher derrière la voiture pour se mettre à couvert.

Chloé a secoué la tête tout en regardant tantôt la voiture, tantôt les grenades. Elle n’a pas répondu. Juliette a posé sa main sur son épaule et a caressé doucement sa joue.

— Ils sont à portée, a dit Jules et enlevant la sécurité de son arme. C’est à toi Chloé.

Elle m’a regardé, cette petite fille d’hier va devoir tuer aujourd’hui. Son visage d’ange est assombri par la violence et le manque de sommeil. Elle a maigri depuis le début, elle s’est transformée en guerrière, une fille soldat.

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Chloé serre fermement la grenade dans la main droite et tire l’anneau de la goupille avec le pouce. Elle prend un profond soupir et lance l’engin de mort par-dessus son épaule. Instinctivement, elle se baisse dans la seconde suivante. On entend l’explosion, puis des cris. Des cris de douleur et d’agonie. Elle a réussi, elle les a touchés.

— Maintenant vers l’ancien bar, il y en a là-bas, dit Juliette.

Chloé hoche la tête et prépare son jet. Elle doit être rapide cette fois, car l’élément de surprise n’est plus son allié. Elle prépare la grenade, se lève, jette, et tombe par terre. Une autre explosion, d’autres cris. Je prends sa place près de la fenêtre, et je jette un coup d’œil rapide sur la rue. Assez long pour apercevoir quelques soldats qui accourent vers les portes de l’immeuble. Les balles s’écrasent contre la façade de la maison dès que je me baisse. Je prends le fusil d’assaut qui trainait dans le coin et je me positionne.

— Il faut les retarder, ils ne doivent pas rentrer dans l’immeuble, je dis en posant mon doigt sur la gâchette du fusil. Il tremble. Jules, couvre-moi, Juliette toi aussi... Maintenant !

Les balles de leurs pistolets volent vers la voiture de l’autre côté de la rue. Je me lève et je vise instinctivement vers la portière. Un, deux, trois et je suis derrière le mur. Trois balles, une cible touchée. Trois balles de douze dans le chargeur.

— Jules, tu seras le seul à tirer cette fois, lui dis-je sans détourner le regard de cette fenêtre, il ne faut pas gaspiller les balles.

Cette fois je vise vers la voiture. Si je peux, je vais abattre deux de ces chiens. A mon signal nous nous levons tous les trois, Jules tire, puis je fais de même. Je serre les dents et je vide le chargeur. Deux sont tombés, un a crié, le reste des balles s’est écrasé contre la voiture.

Il me reste un chargeur. Rien que douze balles. Juliette en a encore six dans son 9mm et il n’en reste que trois dans le revolver de Jules. Il y a encore une grenade. On manquera de munitions tôt ou tard.

— On ne peut pas continuer à tirer comme ça, fait ma femme en se retournant vers moi, on n’a pas assez de balles.
— Quelle autre option avons-nous ? je demande, cette fois c’est toi qui ouvriras le feu, vise la voiture et je m’occupe de la porte.
Je recharge. Le magasin est à sa place. La première balle attend le coup d’envoi. Je prends une inspiration profonde et je donne le signal. Juliette se lève et tire. J’ouvre le feu.
— Merde ! Je crie en tombant par terre. Quel con ! Merde !
Juliette se jette à terre près de moi et regarde mon épaule.
— Ce n’est pas bien méchant, déclare-t-elle, la balle t’a juste effleuré. Chloé ramène le pensement !

Jules observe la scène d’un regard froid. Il ne bouge pas, il regarde et serre les dents. Chloé accourt avec un pansement et mes deux femmes chéries s’occupent de ma blessure. La douleur passe mais j’ai envie de vomir. Je m’assois et je donne un baiser à Chloé. Les soldats devant l’immeuble crient et essayent de faire céder la porte.

— Il faut qu’on résiste, dis-je, si cette porte tombe il ne nous restera pas beaucoup...
— Tu peux encore tirer ? demande Juliette, ça ne te fait pas trop mal ?

Je ne réponds pas. Il faut que je continue de tirer. Il faut que je protège ma famille. Il faut combattre. Je reprends le fusil et j’enlève le chargeur pour compter les balles. Six. Plus que six balles. Chloé va devoir jeter la dernière grenade et nous, nous allons en profiter pour en abattre autant qu’on peut. Après on va attendre.

— Prêts ?

Ils hochent la tête. Chloé lance l’explosif. La grenade explose. Nous commençons à tirer à travers la fumée. Encore des cris. Des cris d’âmes qui quittent leur corps. Quand tous les chargeurs sont vidés, nous nous asseyons derrière la table de la cuisine. Chloé et Jules regardent les chips qui s’y trouvent et je ne peux m’empêcher d’ouvrir le sachet et de le leur donner. Personne ne parle. Rien que la mélodie des balles, des cris et des chips qui remplit l’appartement. Je joins les mains et je commence à réciter. Les mots du Coran coulent. Je n’ai pas prié depuis mes 13 ans. Je ne sais même pas comment les versets sont restés dans ma mémoire. Quand tout semble perdu, je prie.

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Il était près de 22 heures quand leurs pas se sont arrêtés devant la porte de notre appartement. Les portes de l’immeuble ont cédé 10 minutes plus tôt. Ils allaient nous avoir.

J’ai serré l’un des couteaux dans la main. Jules avait l’autre. Les filles se sont assises près du mur en s’enlaçant. Les coups sur la porte résonnaient, l’armoire bougeait en tressautant. Ils allaient entrer. Ils allaient nous tuer. Si nous pouvions, nous en ramènerions quelques-uns avec nous en Enfer.

L’armoire s’est renversée et la porte s’est ouverte. Le premier homme est entré. Jules s’est lancé sur lui et je l’ai suivi. Une crosse m’a frappé à la tête et tout est devenu flou autour de moi.

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Quand je recouvre mes esprits nous sommes devant l’immeuble. Il est déjà tard et la seule lumière provient des phares des voitures. Juliette, Chloé et Jules sont à genoux, par terre.

  • Alors c’est toi le rat qui a tué une dizaine de mes hommes hein ? me dit un homme en uniforme. Toi et cette famille de vermines. Vous êtes des parasites ! Je vais te faire souffrir, tu verras.

Il se rapproche de mon visage de sorte que je peux sentir son haleine qui empeste la viande pourrie.

  • Alors pourquoi pas un spectacle ? Vous deux, il désigne deux soldats, prenez la petite.

Deux soldats s’avancent vers Chloé. L’un d’eux la gifle et elle tombe par terre. Ils la relèvent. Ils glissent leurs mains sales sur la peau douce de son visage. Ils rient. Je crie. Je crie de tous mes poumons. Jules essaie de se débattre et des larmes coulent sur le visage de Juliette. L’homme en uniforme me frappe. Le sang chaud coule sur mon visage. Je crie encore. Les insulte.

  • Tu vas la fermer, oui ? rugit l’homme en serrant mon cou.

Les deux soldats essaient d’enlever les vêtements de Chloé. Ils rient encore. Je crache au visage du général.

  • Connard ! Gueule-t-il en me frappant de revers de la main. Foutez-lui une balle dans la tête !

Je sens le métal froid sur ma nuque. Je ferme les yeux.

Un coup de feu. J’ouvre les yeux. Le corps de Chloé est allongé, couvert de sang. L’un des soldats saigne de l’oreille. Elle l’a mordu. Elle lui a arraché l’oreille. Elle est morte.

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  • Chérie, c’est moi, j’annonce en ouvrant la porte.

Aucune réponse. J’entre dans la petite chambre dénuée de charme. Juliette est assise sur le lit et regarde la télé. Je m’assois près d’elle et je l’embrasse. Elle est tendue, froide et son regard est absent. Encore plus absent que d’habitude.

  • J’ai vu Jules ce matin, il nous rejoindra dans l’après-midi. Il est surchargé avec le boulot et l’université. Il t’embrasse.

Je jette un œil à l’écran de télé et je regarde l’heure. 10 heures 59.

  • Chérie, ça commence, je lui dis en posant ma main sur la sienne.

L’image montre le tribunal, l’un des juges, celui aux cheveux et à la moustache blanche prend la parole. « Le verdict rendu par le Tribunal International pour les crimes du Général… » Il est interrompu par des cris venant de l’autre côté de la salle. La caméra se focalise sur l’accusé. Je serre la main de ma femme en apercevant l’homme. L’homme en uniforme, vieilli, le monstre qui a tué ma fille, se tient debout et crie. Sa voix perce mes oreilles.

« Menteurs, tout ce que vous dites n’est que mensonge ! »

Il pointe les juges du doigt.

« Menteurs ! Honte à vous ! Traitres ! »

Deux policiers le saisissent et le sortent de la salle. Le juge poursuit son verdict : « Vous êtes reconnu coupable des chefs d’accusation suivants : génocide, persécution, crime contre l’humanité, assassinat et exécution sans sommation ni jugement, … »

Les larmes coulent sur mes joues. J’ai vu. J’ai vu ce que cet homme a fait. Les images défilent devant moi ; le corps immobile de Chloé, le sang qui couvrait la route, les camps, les vieux bus sales sur lesquels on nous a jetés. Nous et tous les autres. Toute la mort, toute la violence, tout le sang, toute la douleur. La peur que ma famille a subie, toutes les blessures que nous portons encore. Je touche mon épaule et je sens la cicatrice de cette balle, ce souvenir qui me rappelle à chaque instant Chloé. C’est à cause de lui. C’est à cause de lui qu’elle est morte. Il a détruit ma famille.

« Pour déterminer la peine qu’il convenait de vous imposer, la chambre a tenu compte de la gravité des crimes dont vous avez été reconnu coupable. Les crimes que vous avez commis figurent parmi les crimes les plus odieux qu’a connus l’humanité et incluent le génocide et l’extermination, constitutifs du crime contre l’humanité. Pour ce qui est des facteurs atténuants, la défense a cité votre état de santé fragile, votre bonne moralité, l’altération de vos capacités mentales et votre âge avancé. Par ces motifs constitués dans le jugement, la chambre considère que ces facteurs cités au titre de circonstances atténuantes n’ont que peu de poids, voir aucun poids. Pour avoir commis ces crimes, la chambre vous condamne, monsieur à l’emprisonnement à vie. Le prononcé du jugement est terminé, l’audience est levée. »

Je sens mon cœur battre la chamade. Après 23 ans ce monstre a enfin été condamné. J’essuie mes larmes et je serre Juliette contre moi. Elle est silencieuse mais elle pleure aussi.

On frappe à la porte. Je me lève et je pars ouvrir.

  • L’infirmière a ramené ta dose de fluphénazine et d’antidépresseurs. Je vais m’en occuper plus tard.

Je reprends ma place près de ma femme et je l’enlace de mes bras. Nos deux regards se perdent sur le mur. Il n’y a qu’une seule photo accrochée, une photo d’avant-guerre. La photo d’une famille heureuse, qui profite de ses vacances au bord de la mer, insouciante. D’une famille que la vie a brisée, anéantie. Je m’attarde sur le visage de Chloé, ce visage d’ange, innocent, souriant et ravissant. Le visage de ma fille. Ma fille, qu’on m’a arrachée...

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