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L’Assaut

Écrit par : CHEVRE Clotilde (1ère, Lycée de Saint Cœur, Beaune)

Ils arrivent, a dit Jules. Ses yeux brillaient d’une joie féroce.

Jules, petit Gavroche des temps modernes, si jeune mais chaque jour moins innocent.

Oh mais qu’as-tu donc fait, Guerre, qu’as-tu donc fait ?

J’ai échangé un regard avec Juliette, ma femme, mon amour. Elle est belle ma Juliette. Ses longs cheveux étaient défaits et retombaient paresseusement à courbure de ses seins. Les joues délicatement rougies, la bouche entrouverte sur l’ivoire de ses dents, elle fixait à présent, avec un regard vide, la fenêtre d’où s’échappait le martellement sourd des bottes des soldats.

Puis, aucun bruit. Le silence comme on le percevait si rarement. Lourd, pénétrant, presque sacré. Comme un instant de recueillement où chacun était unis par une puissance qui nous échappait.

Se fut Jules qui, de sa voix claire, rompit ce fragile équilibre instauré le temps de quelques minutes :

— Lance, Chloé, lance la grenade !

Soudainement perdue, hésitante, Chloé me regarda de ses grands yeux noirs, cherchant sans doute un signe d’assentiment de ma part.

Oh ma chérie ! Que pouvais-je te dire ? Lance cette grenade, tue et vis ensuite avec cette sensation de dégoût pour toi-même qui te colle à la peau. Non. Je n’ai pas pu te le dire ce « non », il m’écorchait les lèvres. C’était alors tellement plus simple de me dire que tu oublierais. Mais je savais, je savais, moi, que tu n’oublierais pas ma fille.

Le cliquetis des fusils me ramena à la réalité. Chloé, d’un pas précipité, traversa la pièce. Elle trébucha et, arrivée à la fenêtre, elle contempla quelques instants les soldats avant de lâcher ses deux engins de mort. Elle recula vivement, comme consciente de l’atrocité de son geste, et se réfugia dans les bras de sa mère.

Deux explosions simultanées retentirent alors. Des cris de rage se firent entendre et ce fut le début de la fin.

Les soldats sont entrés dans l’immeuble. Les bruits de verre cassé, de portes brisées rythmaient leur lente progression. Puis, ils parvinrent au deuxième étage. Pas un cri, pas un gémissement, pas une supplication se fit entendre. Seul l’écho de deux balles troua le silence épouvanté où nous semblons nous complaire. Nous savions que maintenant c’était notre tour.

Je me levais et saisi le fusil d’assaut. Les pas se rapprochaient rapidement. Trop rapidement. Des ordres furent criés dans une langue inconnue puis le battant de la porte tomba à terre dans un fracas épouvantable.

A présent confronté aux regards des soldats, nous nous dévisageâmes pendant ce qui me paru être une éternité jusqu’à ce que j’entende les sanglots étouffés de Chloé. Pris alors d’une rage aveugle, j’armais le fusil et tirais sur l’ennemi. Rien ne semblait m’arrêter, les balles de riposte crachées par les canons des fusils déviaient de leur trajectoire. Aucune ne m’atteignait, j’étais comme à l’épreuve des balles.

Quand soudain, un cri stoppa l’assaut. C’était un cri rauque, un cri d’animal blessé. Je me retournais et vit ma femme, se balançant d’avant en arrière, son visage las, figé dans une expression de tristesse infinie, la bouche ouverte. Chloé, toujours dans les bras de sa mère, fermait les yeux et se murmurait les paroles d’une chanson d’enfant :

— Ani couni chaouani
Ani couni chaouani
Awawa bikana caïna
Awawa bikana caïna

Jules, lui, était stupéfait. Il lâcha son revolver et écarta ses bras dévoilant ainsi la fleur de sang qui imbibait progressivement son T-shirt de coton. Titubant, il fit trois pas en arrière et avant d’avoir pu esquisser le moindre geste, son corps frêle bascula dans le vide.

Les soldats s’écartèrent et me laissèrent descendre en bas de l’immeuble pour me rejoindre peu après avec ma femme et ma fille. Jules gisait, là, au milieu des restes sanglants des hommes surpris par les grenades. Il y avait tant de monde autour de lui, tout ce bruit, ces cris silencieux, ces ombres... J’avais l’impression de voir la scène de l’extérieur, j’étais étrangement loin de tout, ailleurs. Je me voyais agenouillé auprès de mon fils, une unique larme roulant sur ma joue. Je ressentais chacune des émotions des personnes présentes : tristesse, pitié, peur mais haine surtout. Une haine froide, implacable et chaque jour grandissante contre Guerre qui nous obligeait à nous combattre. Hommes contre Hommes.

« S’il le faut, nous nous défendrons maison après maison »

Mais pourquoi ? Pour quoi ?

La mort de Jules avait apaisé Guerre, elle était rassasiée de tous les pleurs, de tous les morts qu’Elle causait. Elle n’avait rien laissé si ce n’est de l’amertume. Elle était monstrueuse.

Je me suis relevé et ces quelques phrases me revinrent en mémoire :
« Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à Rousseau »

Mais aujourd’hui, Gavroche, aujourd’hui c’est la faute à qui ?

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