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Rendez-vous

Écrit par : DE WAAL Linnéa (2nde, Lycée Jean Macé, Lanester)
  • Ils arrivent, a dit Jules. Ses yeux brillaient d’une joie féroce.

Le premier tir est parti, atteignant la cible en plein cœur. L’homme est tombé comme une marionnette à qui on aurait coupé les fils. Peu après, les balles fusaient dans tous les sens, semant la mort.

Je me réveille en sursaut, le dos couvert de sueur et mon cœur battant la chamade. Je tourne les yeux vers le réveil et vois qu’il n’est que six heures et demie. Malgré tout je décide de me lever, je sais, de toute façon, que je n’arriverai pas à me rendormir. Mes souvenirs ne laissent aucun répit à ma douleur, pas même la nuit. Je repousse donc la couette dans laquelle je m’étais enroulé, me lève, m’habille rapidement, et sors de la chambre le plus silencieusement possible.

Je commence à sortir de quoi préparer un petit déjeuner copieux. Quand tout est prêt je dispose sur la table quatre assiettes et les couverts qui vont avec. Je me sers et laisse le reste au chaud, pour les autres, quand ils se lèveront. Je commence à manger, les yeux dans le vague, perdu dans mes pensées. Malgré tous mes efforts, les souvenirs remontent, tels une armée bien organisée. Où que mon esprit se tourne, ils ne me laisse voir qu’eux. Implacables, ils s’immiscent dans les fissures des remparts que j’ai peiné à bâtir pour me protéger. Ils me glacent le cerveau et m’empêchent de me débattre. Je ne peux rien faire contre eux, leur force écrase la mienne… Alors je me contente de resserrer mes bras autour de mon corps pour essayer d’atténuer la sensation de froid qui s’empare de moi, tout en sachant que ce geste est inutile. Le froid est à l’intérieur.

La première image qui m’assaille est celle des ruines fumantes.

La bataille est terminée et il ne reste des bâtiments autour de nous que des pans de murs tenant à peine debout. Avec la vue, vient l’odeur, et je peux sentir la cendre et le sang dans mes narines. Car le sang, si on ne le voit pas, est bien là, caché sous les gravats, sous la peau des survivants aussi. À défaut de blessures physiques graves, nous nous relevons en miettes, emportés dans la mort par ceux que les balles ont atteints. Les quelques personne encore vivantes commencent à sortir de leur cachette. Ami ou ennemi, peu importe, personne n’y fait attention. Nous ne sommes que des rescapés, à peine vivants. Je commence à marcher au milieu des débris, sans me soucier du fait que l’on pourrait m’abattre d’une balle dans le dos. De toute façon, toutes les munitions sont épuisées. Je suis seul. Malgré tous mes efforts, Juliette, Chloé et Jules n’ont pas voulu sortir. Ils ont préféré rester dans l’immeuble aux murs branlants. Il ne reste quasiment rien du bâtiment en face, qui a volé en éclats sous les grenades de ma fille. Quand je suis parti, Jules avait encore les les yeux grand ouverts et le revolver serré dans ses mains, comme s’il n’avait pas vu que la bataille avait pris fin. Juliette, elle, m’a souri tendrement quand je lui ai dit que je sortais... En repensant à son sourire si doux, j’ai un pincement au cœur et je voudrais être de nouveau au près d’elle. Mais je continue à errer dans les ruines tel une âme en peine.
Derrière une maison dont les quatre murs tiennent miraculeusement debout, je remarque un petit jardin que les bombes ont épargné. En son centre, un monticule de terre et dessus la photo d’un jeune chien qui joue avec une petite fille. Je ne sais pas qui de l’animal ou de l’enfant est enterré devant moi. Je ne souhaite pas le savoir. Je tourne les talons. Et je m’en vais.

Je ferme les yeux pour faire disparaître cette image insupportable. Mais à peine commence-t-elle à s’estomper qu’une autre la remplace.

Je regarde mon camarade droit dans les yeux. Ou du moins j’essaie, car je voix bien que ses regard se voilent de plus en plus. Je ne peux m’empêcher de voir sur son ventre une tache rouge s’élargir rapidement. À la vue de son sang qui s’échappe de la plaie béante, mon estomac se tord et je sens comme un nœud qui empêche l’air de passer dans ma gorge. Il y a des choses auxquelles on ne peut s’habituer. Pour moi, la vision de la mort s’emparant lentement d’un corps en est une.

-Ça va aller.
Les mots qui franchissent ma bouche à ce moment-là sonnent faux, et je le sais.
-Oui ça ira, je vais pouvoir me reposer à présent…

J’ai conscience de ce que l’effort d’articuler ces mots représente pour mon camarade, et je sais que ceux-ci vont lui arracher ses dernières forces. Je n’essaie pourtant pas de le faire taire. Il existe des moments où le besoin de parler est plus fort que tout, et je sens au plus profond de mon âme que nous vivons un de ces instants. Alors j’écoute simplement ces mots qui, je le sais, sont les derniers avant son ultime souffle.

-Toi aussi, un jour, tu pourras te reposer, mais pas maintenant. Tu as encore des choses à faire dans ce monde, des choses qui rendront le bonheur possible pour les générations futures. Parce que c’est pour ça qu’on ce bat, non ? Pour éviter à nos enfants d’avoir à le faire plus tard. »

Même si je ne suis plus sûr de la vérité de cette phrase, après toutes les choses que j’ai vues, j’acquiesce lentement, mesurant tout le poids de cet acquiescement. En voyant l’étincelle de paix et de soulagement dans son regard, je comprends que j’ai eu raison.

-Merci... et… adieu…

Sa main se serre autour de la mienne, ses yeux se ferment. Je n’ai plus de larmes à verser pour lui, mais sur mon cœur se grave une nouvelle blessure. Je sais qu’il faut que je me lève et que marche pour rejoindre les autres, mais avant je dois faire quelque chose pour cet homme qui m’a accompagné dans l’horreur de la guerre. Pour lui qui n’était qu’un simple inconnu et qui est devenu un camarde, puis un ami. Alors je saisis la première pierre que je trouve, et commence à recouvrir son corps.

Les souvenirs continuent de m’attaquer. Chaque fois que l’un faiblit, un autre le remplace.
C’en est trop pour moi, il faut que je sorte de cette pièce où ils sont si présents. Je saisis mon manteau et me lève. En passant devant les chambres des enfants, je ne peux m’empêcher de ralentir et de tendre l’oreille. Silence. Ils doivent dormir, encore… Je pousse la porte et sors dans la rue.

Le soleil agresse mes yeux et je me rends compte qu’il est déjà huit heures. Il ne me reste qu’une demi-heure avant le rendez-vous et il n’est pas question que je le manque. J’avance lentement et regarde les gens qui commencent à sortir de chez eux. Les sourires sur leur visage et les rires enfantins qui résonnent dans l’air contrastent avec les sombres pensées qui peuplent mon esprit. Le guerre est partie si vite, aussi vite qu’elle était arrivée, ou peut être même plus encore. Quand les combats ont cessé, les gens sont revenus. D’abord de façon timide, puis rapidement, de plus en plus sûrs d’eux. Ils ont commencé à reconstruire des maisons pour remplacer les ruines, et les maisons sont à nouveau devenues villages, ou villes. Un touriste qui ne connaîtrait pas l’histoire de notre pays ne pourrait se douter que cette terre était déchirée par la haine il y a un an à peine. Car il est vrai que la guerre semble avoir disparu sans laisser de traces. Mais pour un œil attentif, il est simple de trouver des signes témoignant de notre violent passé. Comme cette maison au coin d’une rue, un peu plus vieille que les autres, dont l’un des murs est marqué par des impacts de balles. Ou encore ce trou au milieu d’un champ, où les enfants aiment tant s’amuser, et qui pourtant a été causé par un obus assassin. Mais les marques les plus présentes que la guerre a laissées dans son sillage sont aussi les moins visibles. Ces marques, ce sont les gens eux-mêmes, car si la plupart de leurs blessures ont eu le temps de cicatriser, certaines, les pires, saignent encore et ne se refermeront sûrement jamais. On ne les remarque qu’à de rares occasions, dans un regard ou le tremblement d’une voix. Ces blessures, la guerre en a laissé partout, dans le cœur de chacun d’entre nous, elle n’a épargné personne... pour ne pas faire d’injustice. Seulement les gens préfèrent les camoufler sous un masque de bonheur, faire croire à leurs proches que tout va bien. Et même si nous voyons tous ce mensonge, on le tait, car il nous laisse croire que la guerre est finie, voire , parfois, qu’elle n’a jamais existé. Mais certains semblent avoir été plus marqués que d’autres par les combats, ceux-là il me suffit d’un coup d’œil pour les reconnaître car je suis l’un d’eux, ceux-là, ce sont ceux qui étaient en première ligne et qui ont vu toutes les horreurs imaginables, des images qui ont marqué nos âmes au fer rouge à jamais. Ces images, peut-être, sont celles de notre force, car elles montrent ce à quoi nous avons survécu, mais elles sont aussi nos plus grandes faiblesses. Elles nous rendent différents des autres, plus absents, plus lointains. C’est cette légère modification dans nos comportements qui nous fait nous reconnaître entre nous et échanger des sourires tristes, désolés, mais sincères, car nous avons tous vécu la même chose, ou à peu près. Nos souffrances sont les mêmes.

Je passe devant la terrasse d’un café. Une connaissance me fait signe de la main et je réponds, sans pour autant m’arrêter, car il faut que je me dépêche si je ne veux pas être en retard à mon rendez-vous. Je m’engage dans une petite ruelle où les parfums invitent à s’asseoir et à rêver. C’est pour ça que je viens prendre mes fleurs ici à chaque fois, pour leur odeur.

En me voyant arriver, la fleuriste sourit et me demande :
-Alors ce seront lesquelles cette fois ?
-Je vais prendre ce bouquet. Le bleu est sa couleur préférée et avec les fleurs rouge-orange, on dirait les lueurs du crépuscule, le moment de la journée qu’on préfère.

  • Je pense que c’est un bon choix effectivement, dit la jeune femme en attrapant le bouquet.

Après l’avoir payé, je ressors dans la rue et recommence à marcher. Plus mes pas me rapprochent de ma destination, plus je sens mon cœur qui s’alourdit. Et si les fleurs ne leur plaisent pas ? Je me sentais si sûr de moi sur le moment, mais maintenant que je regarde le bouquet entre mes mains, le doute me ronge. L’envie de faire demi-tour et de m’enfermer chez moi me saisit, pourtant je me force à continuer, à avancer. Mes hésitations sur le bouquet ne sont qu’un prétexte, je le sais, il leur plaira de toute façon.

En arrivant devant les grilles et avant de m’engager dans l’allée, je reprends mon souffle. La fraîcheur qui emplit l’air à l’ombre des arbres est agréable, et le crissement des graviers sous mes pas me semble presque amical. Ce son qui au début me glaçait les os, résonne maintenant dans mes oreilles comme une douce mélodie de bienvenue. Je laisse la paix des lieux entrer en moi et ferme les yeux pour profiter de l’un de ces rares moments où je me sens vraiment bien. Je reprends ma marche le long de l’allée, puis la quitte pour m’avancer sur la pelouse. Je ne regarde pas vraiment où je vais, mais quand je m’arrête, je sais que je suis au bon endroit. Impossible de se tromper, je connais le chemin par cœur à force de le refaire chaque semaine. Je me tourne vers la pierre face à laquelle je me suis arrêté et lis les mots qui me percent le cœur chaque fois que je les vois :

Ici reposent Juliette BRUNET
et ses enfants Jules et Chloé.

-Bonjour. Je vous ai apporté des fleurs. Elles vous plaisent ?

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