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Le retour

Écrit par : CARTIGNY Lou (3ème, Collège Gérôme, Vesoul)

J’avais six ans lorsqu’il est parti. Il n’avait qu’à pas revenir comme ça, quatre ans plus tard. J’avais tellement prié, tellement espéré que la guerre le garde pour elle que je ne pensais plus le revoir, que ce jour n’arriverait jamais et qu’il resterait uniquement dans les rêves de ma mère.

Un jour nouveau dans un monde nouveau commençait au milieu de ce printemps. La guerre venait de s’achever, laissant derrière elle tous les stigmates de la désolation après l’occupation ennemie. Tout le monde commençait à ressortir des habitations en gardant encore le réflexe de regarder autour de soi à chaque instant et de baisser la tête au moindre bruit, craignant le retour de l’oppresseur et de ses vieux démons. Difficile de croire et de renouer avec la liberté quand on a vécu tant de temps dans un monde de peur et de crainte, ne sachant pas quand toute cette misère et cette cruauté allait cesser. Nous nous étions même faits à cette idée de vivre, nous étions résignés. En effet, notre seule préoccupation était de rester en vie avec comme seule consigne : « vivre pour survivre ».

Retranchés dans notre village, nous n’avions que très peu de nouvelles du front et notre quotidien n’était que travail et labeur pour parvenir à se nourrir avec ce que l’on cultivait ou ce que l’on trouvait au marché noir. Tous les matins, avant de partir à l’école, je me rendais chez la voisine pour traire ses trois vaches, nettoyer son poulailler et vider les clapiers de ses lapins. Son mari avait gagné le front des combats en même temps que mon père et elle était restée seule avec ses deux enfants en bas âge. Nous l’aidions à faire ses tâches quotidiennes. En compensation elle nous donnait du lait, des œufs et quelques fois nous réunissait autour d’une bonne table pour partager un lapin qu’elle avait cuisiné avec soin. Le soir après l’école je rejoignais ma mère dans les champs ou dans le jardin pour l’aider jusqu’à l’heure où, éreintés, nous rentrions à la maison pour diner et nous coucher. J’adorais ce moment où blotti contre ma mère pour me réchauffer, me sentant en sécurité et enfin tranquille après une journée harassante, elle me racontait des histoires, bien souvent la même. J’étais tellement épuisé que je m’endormais très rapidement, le plus souvent avant la fin, oubliant le temps d’une nuit la guerre et la vie qu’elle nous infligeait en me refugiant dans des rêves de paix et de sérénité.

Il arrivait quelquefois que nous parlions de mon père en nous demandant ce qu’il faisait, où il était ou alors tout simplement s’il était encore vivant. J’ai souvent surpris ma mère sanglotant en cachette, essayant de me cacher ses yeux rouges et humides.

Les souvenirs de mon père s’éloignaient de plus en plus avec le temps malgré le manque insupportable et inévitable au moment de la mobilisation générale qui avait séparé et déchiré tant de familles, laissant les femmes et les enfants du village livrés à leur propre destin. Essayant de le remplacer du mieux que je pouvais au fil de ma croissance, je pris petit à petit sa place dans la maison espérant, de manière un peu égoïste, qu’il ne reviendrait jamais.

Le retrouver là, devant moi aujourd’hui, provoque chez moi un sentiment d’amertume et de travail inachevé dans ma quête d’homme responsable du foyer. Pourquoi ce retour ? N’ai-je pas été à la hauteur ? Pourquoi mes prières sont-elles restées vaines puisqu’il n’est pas rentré lorsque je l’attendais encore ?

Tant de questions me viennent à l’esprit, tant de questions auxquelles il me faudrait des réponses pour m’aider à construire un chemin différent que celui que j’imaginais et finalement reprendre la bonne voie qui m’était destinée avant cette maudite guerre.

Je vais devoir réapprendre la vie familiale en partageant notre espace de vie et l’amour de ma mère que j’aurais tant voulu ne garder que pour moi.
Je vais en revanche retrouver l’amour d’une famille, l’amour inestimable d’un père qui serait finalement parvenu un jour à me manquer et ce retour restera éternellement gravé dans ma mémoire. Quelle joie de voir ma mère comblée, rayonnante, et son sourire retrouvé.

Il me faudra tout simplement tenter de retrouver mon âme d’enfant, cette âme perdue il y a quatre ans. J’ai l’avenir devant moi.

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