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Paix ?

Écrit par : FERRINI Lola (3ème, collège Le Bérange, Baillargues)

— Ils arrivent, a dit Jules. Ses yeux brillaient d’une joie féroce.

A présent, il est presque 16h20. Les cris d’ordre et de détresse emplissent l’avenue, courent sur les toits et s’infiltrent dans les appartements. Ils parviennent jusqu’à nous, résonnent dans la pièce et dans nos esprits embués. Je vois les yeux de Chloé se serrer, fort, tellement fort. Aussi fort que pour essayer d’oublier où elle se trouve, d’où viennent ces hurlements, pourquoi elle tient ces horribles objets entre ses mains fragiles et innocentes. Les mains d’une enfant, une enfant qui subit, qui survit, une enfant qui n’a rien pu choisir ou décider. Une enfant assez grande pour comprendre le sens de la paix mais pas celui des horreurs de la guerre.

Jules, lui, garde les yeux ouverts, mais la joie sauvage qui animait son regard s’est dissipée de seconde en seconde. La fermeté avec laquelle il tenait le révolver s’est dégradée. Je crois qu’il commence à voir. A voir au-delà des volets fermés, de la porte barricadée. Au-delà de l’embout de son arme, au-delà de son enfance. Commence à apparaitre face à lui, durement, avec une implacable férocité, la réalité. Triste, horrible, dangereuse, appelez-là comme vous voulez. Elle restera toujours la réalité. Elle nous arrive dessus comme un coup de tonnerre ou avec une douceur trompeuse. Certains diront qu’elle n’arrive pas, puisqu’elle a toujours été là. Pour le rêveur qu’était mon fils, c’est à peine s’il l’avait déjà aperçue. Il vivait de l’imaginaire, jusqu’à cet instant. La guerre s’est emparée de son âme, à lui aussi.

Juliette est près de la fenêtre, dos à moi, et tient le pistolet serré contre son corps, une main bienveillante posée sur la tête de Chloé. Elle lui caresse les cheveux, ne tremble pas. Je l’admire, elle qui ne cille pas, malgré les coups de feu qui résonnent au dehors. Au début de tout ça, quand nous avons entendu pour la première fois un message d’alerte à la radio, je me souviens m’être décomposé. Je ne voulais pas, je ne pouvais pas concevoir l’image d’une guerre. La guerre est cruelle, sinistre, bruyante, mortelle. Qui ne lui attribuerait pas ces adjectifs ? Pourtant Juliette resta droite, grande et forte. Seul son sourire se fana un peu. Mais elle continua à profiter, à vivre, à rire, pendant que les autres se faisaient ronger par la peur. Nous ne serions rien aujourd’hui, sans elle, sans cette étincelle dans ce monde devenu si terne.
Un coup de feu éclate. Les enfants sursautent. Juliette ne bouge pas.

Il est bientôt 16h30. Un mouvement plus sourd, plus imposant se rapproche. Les cris sont étouffés mais encore présents. Chloé se bouche les oreilles, serre encore plus fort les yeux. J’ai envie de la serrer dans mes bras, de lui dire que ce n’est rien, que tout va passer. J’aimerai lui dire ne t’inquiète pas ma puce, c’est juste un cauchemar, rendors-toi. J’aimerai entendre un bonne nuit papa, à demain. A demain ? Je ne sais même plus si j’y crois encore. Il me semble que je ne crois plus en rien. Je veux murmurer à ma fille que nous sommes en sécurité, je veux crier sur les toits que nous nous en sortirons, je veux hurler à pleins poumons à qui voudra bien m’entendre que tout ne se finira pas ici, dans cet appartement sombre. Je veux seulement que l’espoir triomphe sur toute cette horreur.

J’entends un sanglot derrière moi. C’est Jules. Son revolver pend au bout de son bras ; l’objet de métal est beaucoup trop lourd pour lui. Il renferme la mort, après tout. Je pose une main sur son épaule, mais je ne dis rien, les bruits sont trop proches. De toute façon, je n’ai plus rien à dire. Dans le noir quasi-complet, j’aperçois le scintillement d’une larme sur la joue de Chloé. La goutte roule doucement sur son visage fin pour tomber silencieusement. Elle glisse une dernière fois sur la surface lisse de ses chaussures, puis s’écrase enfin au sol.

Nous savons tous que la fin est là. Proche et froide, elle nous attend. Nous l’entendons au dehors, elle nous emprisonne le crâne et nous empêche de sortir à la lumière du jour. Elle nous fait peur, à moi et à ma famille, mais aussi aux voisins du deuxième, aux porteurs des cris qui font trembler la rue, et sûrement à ceux qui les provoquent. Il n’y a pas de méchants ou de gentils dans une guerre, juste des victimes, de l’innocence et de la bêtise de la part des hommes.

Nous nous approchons de 16h40. Chaque minute est un supplice et en même temps un exploit. Je sens un liquide salé m’humidifier le coin des lèvres. Je porte une main à la peau rappeuse de ma joue. Je crois que je pleure. Pourquoi ? Je ne sais pas, je ne sais plus, il y a trop de raisons. Quand cette attente prendra-t-elle fin ?

Soudain, un bruit sec et fort passe sous la porte d’entrée et retentit à travers le noir. Je regarde Juliette, en plein dans ses grands yeux bleus. Nous savons tous les deux de quoi il s’agit et quelle va être la suite des évènements. Pour la première fois depuis un temps indéfinissable, je ressens de la peur dans son regard. Sa barrière, qui semblait autrefois être invincible, a lâchée. Sur son visage fort, se dessinent les traits de la faiblesse. Les traits d’une femme touchée et atteinte au plus profond de son être par quelque chose dont elle n’a pas le contrôle.

Juliette, écoute-moi, tout va bien, toute cette violence n’a pas de sens, mais on s’en sortira. Ma chérie, ma chérie écoute-moi…

Le son d’une porte qu’on ouvre à la volée éclate dans l’immeuble. Ils sont là.
Je les entends gravir les marches, vite, fort. Dans quelques secondes, ils seront chez ceux du deuxième, puis ils parviendront jusqu’à nous. La porte est barricadée, la porte est barricadée, ils ne peuvent pas passer, non ils ne passeront pas… Et s’ils passaient ? Ne pas y penser. N’y pense pas. Garde les yeux fermés. Respire. Jules, Chloé, Juliette ? Ils sont là. Ils sont avec toi. Calme-toi.

Des coups étouffés font écho dans tout le bâtiment. Ils frappent avec un déchaînement sans limite sur toutes les entrées des appartements. Ils abattent chaque porte, fermée ou non. Etage par étage, ils font tomber les murs sous leur élan. Je les entends se rapprocher, je crois qu’ils sont au deuxième. Ils tambourinent sur une porte, plus forte que sur les autres. Elle doit être barricadée, comme la nôtre. Puis des cris. Tout m’apparait dans un flash, la réalité fend l’air : les voisins du deuxième. Une famille cordiale, simple, une famille à qui on sourit bêtement quand on la croise dans l’ascenseur. Une famille comme les autres, avec qui on ne parle pas vraiment, peut-être un peu du temps, parfois. Comme il fait beau aujourd’hui vous ne trouvez pas, c’est vrai qu’il fait meilleur que hier, et votre rhume alors, oh je vais mieux merci, bonne journée monsieur, à vous aussi. Ces phrases qui s’enchainaient, banalement. Et maintenant ?

Ils les ont eus. Nous auront-ils aussi ? Je vois Chloé se débattre dans les bras de Juliette, elle n’en peut plus, elle a besoin d’air, besoin de crier son désespoir, besoin de faire sortir toute cette peur qui l’oppresse. Jules se tend lui aussi, je le vois en même temps que je le sens. Ils frappent de plus en plus fort à toutes les autres portes des appartements du deuxième. Puis des bruits de pas éclatent sur l’escalier de marbre. Ils vont bientôt parvenir au troisième étage. D’un côté, nous avons de la chance, nous sommes les derniers de toute la rangée de ce niveau. Mais est-ce vraiment une chance, de les entendre se rapprocher de seconde en seconde, en attendant son tour dans une pièce où seule l’obscurité domine ?

Ils défoncent bel et bien les portes de bois, c’est presque si je pourrais décrire chacun de leurs souffles à présent, ils sont si proches de nous. Leur respiration accélérée, leurs mouvements raides et brutaux, leur détermination artificielle. Trouvent-ils vraiment un but, du plaisir à faire cela ? Non, pas du plaisir. C’est impossible et je le sais bien. Ils sont prisonniers, tout comme nous. Prisonniers des ordres et de… de tout ça. Aucun mot ne me vient pour décrire ce que nous traversons. Ils n’ont pas choisi, eux non plus. Peut-être ne sommes-nous pas si différents, après tout.

Ils se rapprochent de plus en plus, l’angoisse nous étouffe. Je pose ma main sur l’épaule de Jules lorsqu’un bruit, fin au début, s’alourdit et termine en un coup sourd et intense. Je comprends rapidement : un bout de plafond s’est fissuré, pour venir s’éclater avec violence sur le sol de ce qui fut une habitation. Les bâtiments s’effondrent sous leur force, maintenant ?

Mais la forte détonation est la goutte de trop, celle qui fait déborder le vase, l’étincelle qui déclenche l’incendie, la fausse note dans cet orchestre du désastre. Chloé lâche prise. Et elle hurle. Elle hurle d’angoisse, de désespoir, de détresse, elle hurle de toutes ses forces pour leur prouver, à tous, que plus rien n’a de sens à part son appel à l’aide. Que plus rien n’a de sens à part la paix. Les pensées d’une gamine, des pensées simples mais profondément sincères, et surtout, vraies. Chloé hurle. Elle regarde sa mère, me regarde. Je vois du désarroi traverser son regard. Oui Chloé, ils nous ont repérés. Mais ils l’auraient fait, de toute façon.

Un bref instant, le silence s’impose dans la bâtisse. Chaque homme retient sa respiration, toute vie se tait, le temps se fige. Le hurlement a transpercé l’air et les esprits. Puis, lentement, sûrement, tout se remet en marche. Un point d’orgue, et la musique s’est gelée pour reprendre doucement le bon tempo. Les pas se transforment en course, les respirations en essoufflements. Ils savent où nous sommes, ils arrivent.

J’ai compté six coups avant que notre barrière ne lâche.

Tout s’enchaine brutalement, s’accélère, se brise. Ils sont dans l’appartement, nous y sommes aussi. Il n’y a pas d’issue mais nous le savons tous. Des coups, des respirations, des cris, des pleurs, et moi qui veux hurler, moi qui veux détruire, tout défoncer, moi qui veux sortir pour déchirer cette obscurité oppressante. Il n’y a plus rien à faire. Juliette, je t’aime.

J’allais fermer les yeux lorsque des pas, doux et comme effacés, traversent la pièce. C’est Chloé. Chloé qui s’avance alors qu’ils se rapprochent. Chloé qui tient fermement les grenades, dans ses poings repliés. Je lâche l’épaule de Jules et cours vers elle, je crie, Chloé, Chloé ne reste pas ici, Chloé, mais qu’est ce que tu fais bordel ? J’avale mes larmes, je me noie dedans. Mais Chloé ne bouge pas.
Enfin elle me regarde. Et elle sourit. Je la vois lever une main, puis une autre. Au sol, les deux goupilles roulent. Ils ouvrent la porte de la chambre. Mon regard transperce celui de Chloé, mais à présent je souris moi aussi. Ma peur et mon désespoir se sont transformés en force. Nous nous battrons jusqu’au bout et ensemble, c’est ce que ma fille a décidé en se mettant au centre de la pièce, ses grenades en mains.

Elle descend légèrement ses mains, les remonte, déplie ses doigts. Cette seconde me parait durer une éternité. Puis les engins de mort s’envolent et brisent cette attente infernale. J’attrape ma fille par le bras et nous projette contre ma femme et mon fils. Nous sommes là, tous les quatre, serrés les uns contre les autres en attendant la fin. Quelle fin, nous n’en savons rien, la nôtre, la leur, la fin d’un carnage ou juste la fin de cette course qui n’a plus ni sens ni ligne d’horizon. Mais nous savons une chose, une chose essentielle que trop de victimes ont oubliée.

La guerre, tout comme la douleur sont des ombres superficielles. Mais l’amour, l’amour de la vie ou l’amour de ses proches, est indestructible lorsque l’on y croit vraiment. Ma fille m’a fait ouvrir les yeux, avec un regard de gamine et une détermination que je n’aurai jamais eue. Aujourd’hui elle lance la mort du bout des doigts en y croyant toujours. Nous triompherons en emportant cet amour avec nous.

Cela peut paraître bête, simple et enfantin. « Oh vous savez, une guerre, c’est bien plus compliqué que ça ! On ne remporte pas une guerre avec de l’amour. On la remporte avec des armes. » Vous savez quoi ? Je le sais. Et je m’en fous.

Les grenades arrivent au sol, se posent avec une délicatesse inouïe. Une fois de plus le temps se fige.

Puis tout explose.

Je souris une nouvelle fois, et dans un murmure, trois mots. « Je vous aime ».

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