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Le siège du chaos

Écrit par : LE BESCOT Margaux (Term, Lycée de Saint-Sauveur, Redon)

Il était 16 heures lorsque leurs cris ont percé notre rue.

— Ils arrivent, a dit Jules. Ses yeux brillaient d’une joie féroce.

Ses deux mains bien serrées sur le revolver, il attendait les ennemis avec cette excitation des jeunes qui voient les batailles comme un jeu vidéo où il faut tirer sur tout ce qui bouge. Juliette m’a lancé un bref regard. Je la compris sans qu’elle n’ait besoin d’ouvrir la bouche. Mais il était trop tard pour préserver l’innocence de nos enfants. La seule préoccupation était de survivre.

Prudemment, je m’approchais de la fenêtre. Le reste de ma famille était figée, attendant mes ordres. Dans la rue, les ennemis se rassemblaient, leurs cris se faisant de plus en plus proches. Je ne pouvais pas voir leurs visages, mais il était certain qu’ils s’approchaient inexorablement.

— Chloé, tu lances les grenades à trois, ai-je dis. Un, deux...

À trois, notre fille a balancé les armes à travers la fenêtre. La vitre a éclaté en un million de morceaux de verres, qui ont voleté dans la pièce quelques instants avant de s’écraser sur le sol. Instinctivement, je me bouchais les oreilles. Le bruit de la détonation secoua l’immeuble tout en entier. Des bouts de plâtre se détachèrent du plafond à cause du choc. J’avais surestimé l’abri que pouvait nous procurer l’immeuble. Déjà fragilisé par le temps et les précédentes batailles, il ne tiendrait plus longtemps. Au moins, les cris des assaillants s’étaient tus. Étaient-ils morts ? J’ai jeté un œil au dehors. Aucun corps n’était visible, mais des bruits persistaient malgré tout.

— On descend, ai-je ordonné.

Maintenant que les ennemis étaient plus proches que jamais, j’avais le besoin de les voir, de m’assurer de leur existence. Faire la guerre contre des gens invisibles s’apparentait à être dans le noir et à chercher l’interrupteur : on ne savait pas où viser, et plus les minutes passaient, plus l’angoisse de ne jamais trouver la lumière augmentait.

— C’est de la folie ! s’est écrié ma femme. Pierre, nous avions décidés de rester cachés jusqu’à ce que tout ça soit fini !

Je tiquai au mot fini. Ce fut sa première erreur. « Ça » ne finissait pas. « Ça », c’était un diable déguisé, qui restait tapi, discret, dissimulé, puis qui ressurgissait au moment où l’on s’y attendait le moins. « Ça » était une force qui mouvait l’univers, et nous n’étions que les poupées de chair et d’os dont « ça » se servait pour parvenir à son but. « Ça » était partout, tout le temps, dans nos têtes et dans nos âmes, ancré si profondément qu’on finissait par l’oublier. Mais « ça » faisait parti de la nature humaine et finissait irrémédiablement par se réveiller pour nous détruire.

— On ne peut pas l’éviter, ai-je murmuré.

— On ne peut pas l’éviter ? Qu’est-ce qu’on ne peut pas éviter, Pierre ?

— On ne descend pas, ai-je dit.

— Mais…

Ma femme était perdue. Elle ne comprenait plus. Et moi non plus, je ne comprenais pas. Je n’avais qu’une certitude : nous devions nous battre pour ce en quoi nous croyions.

— Jules, ai-je dis. Pourquoi est-ce que tu te bats ?

Notre fils s’est figé, pistolet à la main. Il a froncé les sourcils, puis son bras est retombé contre sa jambe, l’arme toujours serrée entre ses doigts fins.
— Je crois… Je me bats pour conserver ce qui est à moi.

J’ai incliné ma tête sur le côté. Il dû prendre cela comme une approbation à ses paroles, car il continua d’une voix plus assurée.

— Cet appartement, ces meubles… (il fit un geste qui engloba la pièce). S’ils nous les prennent, on aura perdu. Je veux me battre pour ne pas qu’ils me volent ma vie.

— Parce que ta vie, c’est la tienne ? Tu es le maître dans ta vie ? Est-ce que c’est toi qui décide de tout ? Est-ce que tu choisis les pulsions qui te secouent ? Ou est-ce que tu es dirigé par quelque chose d’encore plus puissant ?

— Pierre, m’a avertit Juliette.

Je ne pouvais plus m’arrêter.

— Et toi, Chloé ? Pourquoi tu te bats ?

Elle m’a regardé, effrayée par ma soudaine hausse de ton.

— Parce qu’il faut se battre, sinon on meurt.

— FAUX ! ai-je hurlé. C’est parce qu’on se bat qu’on meurt.

— Pierre ! a répété ma femme.

— Il faut que je les voie.

Je me suis approché de la fenêtre. Ils étaient là. Je ne pouvais pas les voir, mais je le savais. Leurs présences pesaient dans l’air, une mélasse lourde et grasse qui s’infiltrait dans mes poumons à chaque respiration. L’odeur n’était plus la même. Ils avaient pollué la ville, notre ville. « S’il le faut, nous nous défendrons maison après maison. »

— Ils sont en bas, ai-je grogné. Ils nous encerclent. On est des animaux. On est seulement des putains d’animaux qu’ils veulent capturer. Mais ils n’entreront pas. Ils attendent qu’on en puisse plus, qu’on ai épuisé les vivres, pour nous cueillir à la sortie.

— Pierre, je ne suis pas sûre que…

— Arrête !

Ma tête me faisait mal. J’ai titubé jusqu’à la table, j’ai attrapé un couteau et l’ai pointé sur ma femme. Elle m’a regardé, ses yeux verts fatigués par les ans plantés dans les miens. Elle n’a pas tressailli. Elle a juste continué à me fixer, de son regard ensorcelant.

— Et toi, mon amour ? ai-je dis d’une voix rendue rauque par les hurlements.

Je me suis approché, de plus en plus, jusqu’à ce que la pointe du couteau touche la gorge de ma femme.

— Pourquoi est-ce que tu te bats ?

Elle a eu un sourire très doux, et l’espace d’un bref instant, ses yeux semblèrent briller un peu plus.

— Parce qu’il fallait que je te sauve.

La détonation d’un pistolet plongea mon monde dans le noir.

  •  

Dans la chambre d’une blancheur immaculée, la jeune femme allongée sur le lit commença à se redresser doucement. Précautionneusement, elle ôta le casque qu’elle portait sur la tête, libérant une cascade de cheveux bruns. A l’autre bout de la pièce, un homme en blouse blanche leva les yeux de ses graphiques.

— Juliette !

Quand il s’approcha, il nota les trainées humides sur les joues de la jeune femme.

— Ça n’a pas … ?

Il n’y avait pas besoin de terminer sa phrase. Le regard de la femme en disait long.

— Est-ce que c’est vraiment ce qu’il y a dans sa tête, Marc ?

Elle leva vers lui son visage contracté de douleur.

— Est-ce que c’est ce qu’il a vécu, tout ce temps ? Durant cette…

Elle n’osait prononcer le mot. Le médecin hocha la tête, désolé.

— J’ai cru qu’envoyer les personnes qu’il aimait le plus au monde avec lui dans cet enfer l’aiderait à mieux le supporter. C’est un programme que nous utilisons régulièrement dans le service psychiatrique, pour aider les malades à surmonter leurs traumatismes. Pierre revit sans cesse ce qu’il a vécu là-bas. Avec ces nouvelles améliorations, vous pouviez tous vous retrouver dans sa fantaisie pour l’aider à affronter ses peurs. Mais il est prisonnier de son propre esprit, Juliette. Il n’y a pas de remèdes quand les blessures sont à l’intérieur. Je suis vraiment désolé. Dans son cerveau, ce sera la guerre pour toujours.

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