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La force de l’inconscient

Écrit par : BERGES Jade (1ère, Lycée de Léonard de Vinci, Montaigu)

Il était 16 heures lorsque leurs cris ont percé notre rue.

— Ils arrivent, a dit Jules. Ses yeux brillaient d’une joie féroce.

Après tant de jours à les attendre hantés par la peur, ils étaient enfin là. Nos bourreaux approchaient. Je considérai alors un à un mes proches, une dernière fois, gravant à jamais chacun de leurs traits dans ma mémoire. Je voulais ancrer en moi ce court instant, car personne n’était en mesure de prédire un quelconque dénouement.

Face à l’ennemi, nous resterons tout de même dignes car s’il le faut, nous nous défendrons maison après maison mais nous ne ploierons pas le genou. Peu importe l’issu du combat nous en ressortirions guerrier et protecteur de notre nation. Nous avions de quoi nous défendre, et de toute façon nous ne sommes que des civils, ils n’enverront tout de même pas tout le régiment. Nous étions tous déterminés à immobiliser ce mal déferlant. Nous nous devions de réussir là où notre armée avait échoué.

— Chacun à son poste, lançais-je motivé par le vacarme des pas ennemis claquant le pavé.

J’armais le fusil contre mon épaule ajustant le canon dans l’entrebâillement d’une des fenêtres. Chloé, elle, entrouvrit légèrement les volets. Elle attendait patiemment grenade à la main et goupille entre les doigts : prête à être lancée c’est elle qui donnerai le signal. Armés, Juliette et notre fils patientaient barricadés derrière la table renversée face à la porte d’entrée. Nos armes étaient chargées, nous étions prêts. Plus bas, la majeure partie des soldats était agglutinés devant l’entrée de l’immeuble.

Les militaires étaient trop nombreux, beaucoup trop et ils le savaient.
Sûr d’eux, ils fonçaient tête baissé comme si nous étions de simples gibiers à exterminer. La peur que j’avais jusque-là réussi à refouler par fierté refis surface. Cette situation était oppressante. Nous étions bloqués entre quatre murs sans aucune possibilité de s’échapper. Je me voilais la face, le désespoir m’avais aveuglé, si nous répliquions face à cet assaut nous n’aurions pas la moindre chance, ça paraissait tellement logique à présent. Comment un homme, une femme et deux enfants pouvaient-ils contrer une armada de guerriers armés ? Cela en devenait ridicule. La peur de mourir était tellement forte qu’on en était venu à espérer l’impossible. Ma fille se prépara à dégoupiller sa grenade, revenant à la raison je me penchai vers elle et arrêta son geste. Elle me regarda, l’excitation quitta peu à peu son regard faisant place à de l’incompréhension. J’attendais muet, ne pouvant guère traduire les diverses pensées qui se bousculaient dans mon esprit.

— C’est inutile parvins-je à articuler les yeux baignant dans le vide ne pouvant plus soutenir son regard.

— Mais si ! On peut y...

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase quand un bruit sourd retenti, la porte de l’immeuble cossu céda. Les murs peu épais trahissaient les moindres faits et gestes de l’ennemi. Ils approchaient, quatre à quatre enjambant les marches. Je restais figé, bloquant ma respiration. J’en déduisis, par le silence qui régnait dans la pièce, que ma famille faisait de même. Nous attendions, impuissants. D’un coup, la porte sortie de ses gonds et fût violemment projetée contre le mur, les débris de l’armoire qui la soutenait retombèrent explosés dans un bruit fracassant.

La faucheuse à notre porte, la mort était imminente. Les soldats entrèrent dans l’appartement possédés par la haine, le regard vide de sens. Ils dégagèrent la table surprenant Juliette et Jules qui étaient restés tapi derrière. Tous deux pétrifiés regardaient l’homme avancer vers eux, la force qui les habitait plus tôt les quittait peu à peu. Pris d’un élan soudain, je me jetai précipitamment devant ma femme et mon fils. Me servant alors de ce corps si fatigué et usé par ces conditions de survie extrême, comme simple protection. Des cliquetis retentirent, je levai mon regard vers eux : ils braquaient tous leurs armes sur moi.

J’étais démuni, comment tout avait pu dégénérer à ce point ? Il y a seulement quelques semaines nous étions au parc tous ensemble se prélassant au soleil un dimanche après-midi. On riait de nous, on riait d’autrui. J’étais architecte dans un cabinet du centre-ville. Mes enfants réussissaient. Nous ne manquions de rien, j’arrivais à répondre aux besoins de ma famille. Nous vivions une vie paisible à l’écart de toutes violences.

La guerre était réservée aux autres.

Moi citoyen de la paix, j’ai toujours été fier de l’éducation et des valeurs que j’avais inculquées à mes enfants, les remettant dans le droit chemin quand cela était nécessaire. Et voilà que maintenant je les incitais à voler pour qu’ils puissent combler quelques creux de leur estomac. Sommes-nous redevenus des sauvages ? Sommes-nous retournés au temps où, l’insécurité ne quittant plus nos esprits, nous étions chasseurs ou chassés ? Nous avons recueilli l’héritage qui nous vient du fond des âges, cet instinct de survie enfoui au plus profond de nous refaisait surface. Tels des animaux, il nous maintenait en vie.

Mais face à eux, à ces militaires armés et sans pitié même une bête échouerait. Néanmoins, ils restaient plantés devant nous statufiés, armes en joue. Une scène figée se déroulait devant nous, on voulait s’enfuir, on voulait tirer mais non, rien. Le temps s’était arrêté. C’était à en devenir fou, nous étions enfin résignés à mourir, « les Parques étaient prêtent à couper le fil » mais nos anges de la mort, eux, n’en firent rien. L’homme face à moi semblait déboussolé, ses yeux le trahissaient. Il semblait si innocent et si en colère à la fois. Pourquoi donc hésitait-t-il à me tuer ? N’étais-ce pas ce qu’il faisait de mieux ?

Moi militaire, citoyen de la nation voisine, toutes ces années je me suis entrainé jusqu’à en être mort le soir. Comme mon père avant moi, j’avais vocation à protéger les valeurs et les citoyens de mon pays. Je n’avais que 4 ans lorsqu’il a franchi la porte de notre maison, appelé au front, il n’est jamais revenu. Jusqu’à son dernier souffle, il s’est donné sans compter à notre mère patrie lui sacrifiant sa vie. C’est en suivant les pas de ce père fantôme que je me suis engagé. Je suis arrivé dans l’armée en tant que simple aspirant. Pour devenir soldat, mes compagnons et moi-même en avons bavé mais notre motivation et notre détermination étaient plus fortes que nos souffrances physiques. Nous voulions honorer nos familles, défendre notre pays était notre fierté. Depuis notre plus jeune âge on nous avait vanté les bienfaits de nos dirigeants, nous gonflant l’esprit des idées qu’ils défendaient. Jusqu’alors, à l’entrainement, les cibles à exterminer étaient symbolisées par des mannequins, de simples cibles sans vie. Nos supérieurs s’étaient affairés rigoureusement à notre préparation. Nous formatant à la guerre, ils nous ont réduits à l’état de machine à tuer qui exécute les ordres sans broncher. J’en étais conscient mais pour moi ce n’était qu’un mal pour un bien. Nous devions tuer pour sauver. Je m’étais donné corps et âme à ce pays, auquel j’ai toujours donné raison sans me poser de question.

La malveillance était réservée aux autres.

Et voilà qu’après toutes ces belles paroles on nous envoyait déblayer pour la première fois, non pas des nuisibles comme ils le prétendaient mais bien des civils. Ils nous avaient assuré que nos actes seraient décisifs et préserveraient la paix. Mais en quoi le fait d’enlever la vie d’un innocent peut-il en sauver une autre ? En quoi cette famille était-elle différente de celles que nous avions laissées derrière nous ?

Tour à tour mes compagnons se rendaient compte de la situation. Je les sentais se raidir autour de moi, leurs yeux quittant les viseurs, ils se redressaient. Les œillères qui entravaient nos pensées depuis toujours tombèrent une à une à nos pieds. Nous ne savions que faire face à cette famille démunie qui aurait très bien pu être la nôtre.

Ils avaient l’air aimant et sans histoire, une famille qui n’aurait jamais dû se retrouver face à des mains armées. Leur vie paraissait si similaire à la nôtre. L’homme à terre me fixait de ses yeux fatigués, il semblait tout aussi perdu que moi. De son large dos, il essayait tant bien que mal de protéger son épouse et son fils. La femme pleurait silencieusement derrière son mari, ses fines mains entouraient maladroitement le 9mm. Tandis que le jeune homme, lui, se détachait légèrement de la protection que lui offrait son père, il restait cramponné à son révolver comme si lui seul pouvait le sauver. Il tremblait de peur mais son visage traduisait une rage monstrueuse. C’était un enfant innocent issu d’un quartier aisé que la guerre avait transformé en bête enragée. Quel gâchis. Tout à coup, un mouvement sur la gauche attira mon attention je brandis automatiquement mon arme dans cette direction. La jeune fille, que j’avais jusque-là jugé inoffensive, avait ramassé un fusil d’assaut et essayait tant bien que mal de le pointer dans notre direction, elle avança vers sa famille. Le poids trop important de l’arme faisait trembler ses petits bras frêles. Les larmes déferlèrent sur sa peau rougie mais elle se forçait à garder l’arme en joue. Quel tableau pathétique, l’instrument du diable dans les mains d’un ange. Je me demandais si oui ou non elle serait capable de presser la gâchette, malheureusement ce petit bout de femme avait l’air déterminé.

— Chloé, pour l’amour de dieu baisse cette arme ! murmura le père désespéré
Les larmes aux yeux, il se redressa et avança vers sa fille avec précaution. Il attrapa le canon tout doucement.

Mes frères d’armes et moi-même tenions les rangs comme nous l’avions appris et chacun visaient un membre de la famille pour riposter rapidement si cela venait à dégénérer.

— Que vas-tu changer en tirant sur eux ? Continua le père en prenant le fusil des mains de sa fille. Rien, tu ne changeras rien, notre sort est scellé il faut simplement s’y résigner.

Il posa le fusil à terre avant de le faire glisser quelques mètres plus loin.
Un coup de feu retenti, des cris aigus et tranchants me glacèrent le sang. Puis plusieurs autres coups de feu suivirent. La jeune fille sauta dans les bras de son père en éclatant en sanglots, lui, avait son visage qui se décomposait, il regardait sa femme et son fils impuissant et désolé.

En dessous de nous, au deuxième étage, l’équipe Alpha n’avait donc pas hésité longtemps. Baissant notre garde nous nous regardions un à un, nous l’équipe Delta étions une quinzaine de soldats dans cette pièce mais nous ne formions qu’un. Si l’équipe Alpha avait réussi à commettre l’irréparable alors nous nous devions de faire de même, c’est bien ce qu’on attendait de nous ?
Nous étions ici pour les tuer afin de protéger notre nation. Après un hochement de tête commun chacun arma son fusil contre son épaule, un œil dans le viseur, un doigt sur la gâchette, nous étions prêts à tirer. Mais aucun de nous ne le fit. Nous semblions tous hypnotisés par les yeux ravagés de peur qui se dressaient devant nos canons. C’était insoutenable. Pourquoi étions-nous ainsi figés ? Nous avions enduré toutes ces épreuves en vain. Nous avions juste à presser la détente, ça ne demandais aucun autre effort. Néanmoins, ce simple geste, nous étions tous incapable de l’exécuter. Quelle ironie ! Des machines à tuer sans pitié et sans cœur, mais qui, face à la réalité, voient leurs armures s’effriter. Incapable d’ôter la vie nous baissâmes tous nos armes.

Mais comme connectés, les soldats de première ligne vidèrent leurs chargeurs simultanément sur le mur d’en face, prenant soin d’éviter les membres de la famille recroquevillés sur eux-mêmes.
Les tirs retentirent comme des échos dans l’immeuble tout entier faisant place à un silence de mort.

« — Delta à Base. Deuxième étage. Clair pour nous. »

L’équipe Delta tourna les talons.

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