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La lettre

Écrit par : MARTIN-BRETEAU Chloe (6ème, Collège du Lycée Franco-Allemand, Buc)

[…] J’avais tellement prié, tellement espéré que la guerre le garde pour elle.

* * *

Le soir même, ma mère décréta qu’il était tard. Elle m’accompagna jusqu’à ma chambre et me coucha – cette chambre dans laquelle je n’avais pas dormi depuis le départ de mon père et depuis lors je dormais dans le lit de ma mère.

Que ma mère était belle dans sa robe bleu turquoise qui virevoltait autour d’elle. Elle avait ôté son tablier et ses belles boucles brunes retombaient sur ses épaules. Elle m’enlaça et me chuchota des mots d’amour au creux de l’oreille. Ma mère se dégagea ensuite de mon emprise.

— Veux-tu que ton père te dise bonne nuit ?

Je grognai de mécontentement et réclamai un autre câlin. Ma mère me déposa un baiser sur le front.

— Ton père n’est pas méchant, au contraire.

Elle se leva et se dirigea vers la porte de ma chambre.

— Bonne nuit, mon chéri.

Elle referma la porte et ma chambre fut plongée dans le noir total.

— Bonne nuit, m’man, murmurai-je.

* * *

Le lendemain matin, quand le chant des coqs retentit, je m’extirpai de mon lit et sautillai jusqu’à la cuisine. Dans la pièce, baignée de soleil, ma mère, toujours aussi rayonnante, était devant le plan de travail. Ses cheveux étaient joliment montés en chignon et sa jupe écossaise complétait son pull à laine rouge en torsade. Terriblement jolie. J’aurais pu en tomber amoureux de ma mère. Mais un fils n’aime pas sa mère comme ça. C’en est ainsi.

Je mangeai si goulûment mes tartines et mon œuf que ma mère riait, et moi avec elle. J’enfilai mon manteau. Je me jetai dans ses bras.

— Bonne journée, Arthur, me dit ma mère en m’embrassant. Et n’oublie pas de nourrir les poules !

— Bien sûr, maman. Bonne journée.

Après avoir nourri les poules, je remarquai mon père, cet inconnu, assis à la table à manger prenant son petit déjeuner. Il m’adressa un signe de la main.

— Et passe une bonne journée, Arthur !, s’exclama mon père.

Je ne répondis pas.

— Tu ne dis pas au revoir à ton père ?

Ma mère avait parlé d’un ton sec qui ne se discutait pas. Mon père était toujours assis, un sourcil levé, attendant ma réponse. Voyant que je n’étais toujours pas prêt à répondre, ma mère me fit les gros yeux.

— Au revoir, murmurai-je d’un ton à peine audible.

Je détalai sur le chemin sous le regard interloqué de mes parents.

Franchement, j’aurais aimé que le « Au revoir » soit un « Adieu », mais je ne pouvais rien y faire.

Je revins sur mes pensées. Une idée germa dans ma tête : je pouvais y faire quelque chose, mais pas avant la nuit tombée.

* * *

Le lendemain, après l’école, je m’empressai de rentrer chez moi. Une fois là-bas, je fis mes devoirs à une vitesse impressionnante.

Enfin l’heure H arriva. Je traversai le couloir et me dirigeai vers la pièce commune. J’y pris des feuilles et de l’encre. J’ouvris le buffet et pris une enveloppe et un tampon. Je retournai furtivement dans ma chambre et commençai à écrire. Je reposai ma plume et relis ma lettre, satisfait de moi. Demain, je la déposerais au bureau de poste et mon père retournerait au front. Parfait !

Pour la première fois, je me réjouis que cette guerre ait lieu et que ces Boches existent ! Maintenant, je garderais ma mère pour moi, pour moi seul.

* * *

Si tous les matins je guettais la boite aux lettres, ce n’était pas pour rien. Enfin, samedi la cloche de notre portail sonna. Je courus et sortis de la maison aussi vite qu’un lion.

— Mais où vas-tu comme ça ?, questionna ma mère.

— C’est le facteur, répondis-je à moitié.

Dehors, le vieux Marcel me tendit une lettre et toussota.

— Tiens, une lettre pour ton père, fit-il en sortant son mouchoir.

Je lui fis un clin d’œil, le saluai et rentrai.

— Une lettre pour… papa, articulai-je le plus normalement possible.

— Ah tiens ?, s’étonna ma mère. Laisse-la sur la table, il l’ouvrira à midi.

* * *

Ma mère m’appela et je rejoignis mes parents qui s’étaient déjà attablés.

— À propos, tu as reçu une lettre, Victor, dit ma mère à mon père.

Il déchira l’enveloppe et lut. Il fronça les sourcils.

— Tout va bien, chéri ?

— Étrange, murmura-t-il.

Il se leva, prétendant qu’il avait des choses à faire et regagna sa chambre.

* * *

Le lendemain, une autre lettre nous attendait sur la table de la cuisine.

Mes chers amours,
J’ai reçu l’ordre de retourner au combat. Veillez sur vous. Nous nous reverrons, j’en suis sûr. Mais d’ici là, j’espère que toi, Arthur, tu auras appris à m’aimer. Ne te renferme pas sur toi-même. Je vous embrasse fort. A bientôt,
Papa.

Ma mère, toute pâle, me regarda les yeux rouges, des larmes coulant sur ses joues.

— Il, il, il est parti ?, dit-elle entre deux sanglots.

— Oui, je le sais, répondis-je en cachant ma satisfaction.

* * *

— Si tu tiques la bille de cette façon, à tous les coups tu gagnes. 300 % sûr !
Le nouveau surveillant de l’école me gratifia d’un regard entendu avant de rejoindre Jacques pour lui expliquer comment manier les osselets avec précision. Vraiment sympa, ce nouveau surveillant, pensai-je.

Son mode vestimentaire me rendait hilare : béret à l’envers, chemise boutonnée samedi avec dimanche, bermuda délavé, ses bretelles mises n’importe comment, ainsi que ses grosses chaussettes qui n’étaient pas remontées à la même hauteur, et un seul de ses souliers ciré. Il avait une grosse barbe ébouriffée.

Je n’étais pas au bout de mes surprises. Le lendemain, le surveillant organisa une petite fête dans la cour pour mon anniversaire des 10 ans. Il m’offrit un livre intitulé Loup blanc, l’histoire d’un petit loup au pelage blanc qui n’aime pas son père.

* * *

Le nouveau surveillant de l’école n’était pas la seule personne avec laquelle j’avais sympathisé. Le vieux facteur, Marcel, était maintenant bien trop vieux pour continuer son boulot. Son remplaçant avait toujours la même bonne humeur, même en temps de guerre. « La guerre, j’y chuis pas, alors faut qu’ch’profite de ma vie tant qu’j’en ai une », disait-il toujours. Sa grosse moustache, sa salopette sur son vieux pull trempé par la pluie lui donnaient un faux air important et son bonnet en forme de banane le rendait clown de cirque. Il m’apportait des cadeaux secrets.

— Ah tiens ! Tu as encore reçu un cadeau mais je me demande c’est de qui…, blaguait-il malicieusement.

Alors, je me jetais en riant dans ses bras, en le couvrant de mille mercis.
Pourtant, quelque chose m’échappait. Son visage me faisait vaguement penser à une personne que je connaissais. Mais je ne savais pas qui.

* * *

Ma mère était sûrement lasse de m’entendre parler jour et nuit de mon surveillant par ci, de mon facteur par là. Pourtant, cela avait l’air de l’amuser et si cela l’ennuyait, elle le cachait fort bien. Le départ de mon père était à l’origine de mes jours heureux. Je me sentais aussi léger qu’une plume et j’avais pu retrouver ma place auprès de ma mère.

Ma mère était aux petits oignons pour moi, s’assurant que le départ de mon père ne m’avait pas trop choqué. C’était plutôt le contraire, et j’avais du mal à le cacher. Deux mois ainsi se déroulèrent.

* * *

Je m’ennuyais ferme depuis le début des grandes vacances. Mes amis étaient soit partis chez leurs grands-parents en prenant le premier train, soit aidaient leurs parents aux champs. Pour moi, ma mère avait assuré ne pas avoir besoin de mon aide pour étendre le linge, alors je déambulais dans notre maisonnette.

C’est alors que je vis un monsieur nourrir les poules dans la basse-cour. Je sortis dehors et le menaçai :

— Vous n’êtes pas ici chez vous ! Sortez immédiatement !

Il ne répondit pas et au bout de quelques secondes, il releva la tête vers moi. C’était le facteur ! Il marmonna qu’il voulait juste nourrir les poules et qu’il pensait bien faire. Il me dit ensuite d’approcher vers lui. Je m’exécutai.

— Je suis venu aussi pour autre chose. Il est temps que tu saches qui je suis.

Il arracha sa moustache d’un geste leste et ôta son bonnet banane.

— Me reconnais-tu maintenant ?

* * *

— Tu dois comprendre que c’était impensable cette lettre, affirma mon père.
J’étais encore sonné : le facteur n’était autre que mon père. Mon père n’était plus celui que je détestais mais une personne souriante qui m’offrait des cadeaux.

— La guerre était gagnée et je n’avais aucune raison de repartir au front, enchaîna mon père. C’était aussi une écriture maladroite d’enfant. Donc je n’eus aucun mal à savoir que c’était toi. Arthur, tu ne m’aimais pas, alors tu voulais que je parte. Je suis parti, je me suis déguisé en facteur et en surveillant pour t’approcher et pour que tu m’aimes. J’espère que cela a réussi.

Il fit une pause pour me laisser digérer l’information.

— Oui… oui, ça… a… réussi, bégayai-je.

J’hésitais mais je m’étais quand même jeté dans les bras de mon père tout souriant. Ma mère s’était jointe à notre câlin et nous restâmes comme cela de longues minutes. Je me dégageai enfin et dis à ma mère, qui savait tout depuis le début :

— Maman, je crois que papa n’est pas méchant, au contraire !

Et nous éclatâmes de rire.

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