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Le bon, la brute et le régiment

Écrit par : NORMAND Hélèna (1ère, Lycée de Saint-Jean et La Croix, Saint-Quentin)

Ses yeux brillaient d’une joie féroce.

Quel était ce Jules ? Était-il seulement mon fils ? Ce patriote aguerri n’était qu’un petit garçon effrayé à l’idée de manger un faux-filet il y a quelques semaines. Il avait fait ses premières armes plus vite qu’à Saint-Cyr. Ses cheveux se sont décoiffés, sa peau rougissait de la furie guerrière. Et que dire de la petite Chloé qui était passée, en l’espace d’un mois, du pistolet à eau au pistolet à sang ? J’avais perdu mon adorable poupon qui ne faisait pas de mal à une mouche ; j’ai retrouvé un soldat avec une fièvre de cheval. La guerre a volé leur enfance.

« S’il le faut, nous nous défendrons maison après maison. »

C’était le moment. Nous le savions sans nous parler. Juliette a soulevé les volets, juste assez pour que Chloé lance la grenade.
Avant même de porter les mains à mes oreilles, une explosion surpuissante a retenti dans toute la ville. Mon tympan est réduit à de la bouillie. Je me suis cru sourd pendant quelques instants. C’est le rugissement de l’ennemi qui m’a persuadé du contraire.

— Ils arrivent ! Ils sont encore là ! a crié Chloé.

J’ai jeté un œil au spectacle qui s’offrait au-dehors, en bas de l’immeuble, à travers les lattes des volets. La rue grouillait d’un mélange de mignonnes souris, de corps inanimés moins mignons et d’individus en un seul morceau. Eux bougeaient. Les ennemis. Mon cœur a battu si fort que j’en ai eu la nausée. Je me suis détourné du massacre et j’ai couru vomir dans l’évier. Cette image… cette image… elle hantera pour toujours mes nuits. La guerre a volé mon repos.

Tout s’embrouillait dans ma tête. J’entendais les détonations des bombes – des pétards XXL, disais-je à mes enfants. Je sentais l’odeur malvenue de la putréfaction – du fromage humain, disais-je encore. Je goûtais aux remontées acides des restes avariés que j’avais avalés – du fromage mal assaisonné, me rassurais-je moi-même. Je touchais au désespoir qui s’amplifiait de jour en jour – là, difficile de se rassurer. La guerre était partout. Ma symphonie intérieure, et celle de notre ville, s’apparentait au Vol du bourdon.

Je priais, comme toujours quand il n’y a plus d’espoir. Je priais pour que les envahisseurs cessent d’arriver en masse. Ils martelaient le trottoir d’un pas dissonant. Je priais pour les arrêter, les repousser. Mais l’effroi me saisissait à la vue de ces bêtes farouches deux fois plus grandes, dix fois plus lourdes que moi et infiniment sanguinaires. Leurs armes consistaient en des cornes acérées, brandies avec une force inimaginable. Oui, littéralement des bêtes. Des bêtes brutes qui faisaient mordre la poussière à quiconque se trouvait ou non sur leur passage. Si seulement il existait un pesticide contre l’ennemi. Un simple pschitt et la guerre serait terminée.

La porte de l’immeuble a retenti de ses coups.

Le silence s’est installé entre nous quatre. Nous échangions nos pensées par des coups d’œil furtifs. Des pensées ? Non, juste la peur, le désarroi, le désespoir. Nous ne nous attendions pas à ce qu’il arrive aussi proche. Plus vite qu’un TGV.

La porte de l’immeuble a retenti de ses coups.

Nous nous sommes contemplés, interdits. Notre vie défilait devant nous. Nos amis que nous retrouvions chaque samedi soir. Notre parc où nous nous promenions tous les dimanches. Notre café où nous aimions nous réchauffer. Notre appartement où les enfants ont grandi. Notre lit où nous avions rêvé de tout et de rien. Nos soirées au coin du feu. Notre photo de famille… Tout cela perdu à jamais ? Tout cela anéanti ? La guerre a volé notre vie.
Boum. Un coup contre la porte blindée de l’immeuble a suffi pour tout faire basculer.

« S’il le faut, nous nous défendrons maison après maison. »

J’ai pris mes enfants par la main. J’ai empoigné Juliette par la hanche. J’ai saisi le fusil. Nous nous sommes cachés sous le bureau. Seules nos suffocations se faisaient entendre dans la pièce. Ses sabots ont résonné dans le hall de l’immeuble. J’imaginais le sauvage tourner sa tête d’un œil hagard.

— Chéri, tu ne vas quand même pas… a sangloté Juliette à bout de voix.
— Mon cœur, tu crois que j’ai le choix ? ai-je soupiré.
— Mais, tuer ceux qui t’ont nourri, tuer ceux qui t’ont donné le lait et la chair comme une mère…

Juliette pleurait en silence. À la stupéfaction des enfants qui me regardaient, interdits. Mon cœur en a pris un coup. La guerre a volé mon humanité.
C’est vrai. Tout est de notre faute. Nous les persécutions depuis des milliers d’années, depuis le début du néolithique. Nous les tuions en masse, sans excuse, au gré de notre volonté. Ils étaient le berceau de l’Humanité, l’Humanité les prenait pour des jouets. Les tuer, c’est perdre notre Humanité. C’est devenir comme eux, comme l’ennemi. C’est le début de notre perte et de leur révolte. Les tuer conduit inévitablement à la guerre. Tuer, c’est accepter la guerre. La guerre avait commencé par ce meurtre.
Il a martelé l’escalier en cadence comme la marche rythmée d’un régiment. À croire qu’il avait préparé ce moment toute sa vie.

La porte de l’appartement a retenti.

— Papa ! a hurlé Chloé en s’agrippant à moi.
— Chut !

Trop tard. L’ennemi avait détecté notre présence.

Boum. L’ennemi tentait d’enfoncer la porte. L’armoire tanguait dangereusement.

Crac. L’ennemi a défoncé la porte.

Boum. L’armoire est tombée. Elle est défoncée. Nous aussi.

Devant nous, le martyr se dressait, imposant, musclé, effrayant. Son regard bouillait de colère. Il frottait le sol comme un taureau. Il avait faim de nous.
Depuis le début de cette guerre, je me trouvais confronté à un dilemme cornélien : tuer ou mourir ? D’un côté, la guerre m’obligeait à tuer des individus pour survivre. Pour protéger ma famille. Pour défendre ma patrie. De l’autre, un reste de dignité et de compassion se réveillait. À chaque grenade projetée. À chaque cartouche utilisée. À chaque cri de guerre lancé. Je me sentais une bête sanguinaire, à anéantir cet « ennemi » qui ne m’avait rien fait. Si ce n’était me nourrir. Quel que soit le choix, il me paraît toujours mauvais. Quelle que soit l’issue, le remords et la honte me démangent. Dans tous les cas, la mort rôde. Voilà ce qu’il y a de pire dans la guerre : la guerre contre soi-même. Elle vous hante pour toujours et vous détruit, fatalement. Et si vous êtes épargné de cette tragédie spirituelle, alors vous n’êtes plus un homme : vous êtes une bête.

« S’il le faut, nous nous défendrons maison après maison. »

Je ne sais ce qui m’a pris. J’ai vu mes mains se saisir du fusil et viser l’individu. Bang. Touché. Il a passé l’arme à gauche. Il s’est effondré silencieusement sur le sol. Tout s’était passé très vite, en un éclair.

— Mon chéri… a gémi Juliette.

Le fusil était toujours dans mes mains. J’ai avalé ma salive. Un mort dans ma maison. Il aurait suscité en temps normal une faim de loup. Mais cette fois-ci, le goût de la victoire était amer.

La guerre m’a volé, a volé ma famille, a volé nos vies, a volé nos villes, a volé toute l’Humanité.

Le calme s’est installé, effrayant.

— Ils sont où ? a chuchoté Jules. Ils ne font plus de bruit.
— Ils ont disparu ! s’est écriée Chloé.

Nous avons attendu encore, jusqu’à ce que ma femme soulève timidement les volets. Rien ne bougeait. Les ennemis n’étaient plus là. Juste des corps.

— Tout le monde dort, susurra Chloé.

C’est vrai. Il ne faut pas les déranger. Ils dormiront pendant longtemps, très longtemps. Après l’enfer de la guerre, ils connaîtront le paradis.
Nous nous sommes rassemblés en silence autour de celui que j’avais tué. Un magnifique bœuf qui méritait aussi le droit de vivre. Mais j’ai tué pour survivre. Je suis une brute maintenant. Simple transmission. Nous l’enterrons dans le cimetière qui sera bientôt construit, en hommage aux combattants de la première guerre déclarée entre Homme et Animal. Il sera enterré en humain. Moi, je suis condamné à vivre en bête.

La vie renaîtrait désormais. Nous reconstruirons tout. Ceux qui ont combattu tenteront toute leur vie de redevenir humain, tandis que les enfants purs qui naîtront construiront un monde meilleur. Chaque être vivant sera traité avec amour. Oui, le passé est sombre mais l’avenir plein d’espoir. Et nous
retiendrons la leçon :

— Qui vole un œuf, vole un bœuf !
— Non Chloé, ai-je rectifié. C’est : qui vole un bœuf, vole un homme.

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