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Arthur a grandi

Écrit par : HOUDE-BAZILE Chiara (5ème, Collège de Camille Claudel, Lastrene)

J’avais six ans lorsqu’il est parti. Il n’avait qu’à pas revenir comme ça, quatre ans plus tard. J’avais tellement prié, tellement espéré que la guerre le garde pour elle.
Une envie soudaine de lui dire… qu’il… qu’il n’était pas le bienvenu m’a saisi. Elle est repartie aussi vite qu’elle était apparue. Alors, au lieu d’affronter la réalité, j’ai couru jusqu’à ma chambre sans regarder ma mère et l’homme qui prétendait être mon père.

Deux longs jours se sont écoulés sans que je descende de ma chambre. La fièvre s’était emparée de moi comme quand j’avais eu la grippe l’hiver dernier. Mais cette fois, je ne pourrais pas m’endormir dans les doux bras de ma mère. Un bruit de pas lourd s’est fait entendre dans le couloir. La porte s’est entrouverte avec un grincement pénible. Une ombre est apparue et comme je faisais semblant de dormir, la porte s’est refermée tout en douceur.
Plus tard dans la nuit, je me suis levé pour aller aux toilettes. Dans la cuisine, il y avait des sanglots et des chuchotements. C’était mon père et, je crois, le vieil Harold. Je ne l’avais pas reconnu du premier coup : il avait l’air d’un fantôme. Sans faire de bruit, j’ai écouté leur conversation. Les sanglots venaient du vieil homme : son fils Louis n’était pas revenu. A ce moment-là, je me suis dit que cette personne en avait de la chance et je me suis rendu compte de ce que je venais de penser : j’étais une horrible personne qui ne ressentait aucune pitié pour ce pauvre vieillard qui venait de perdre son fils d’à peine 20 ans.
Je l’aimais bien moi son drôle, il me gardait avant que la guerre ne le prenne pour elle. Des gouttes ont commencé à couler sur mes joues. Des larmes de tristesse ou de pitié pour Harold, je ne le saurais peut-être jamais. Alors mes jambes, sans que je leur demande quoi que ce soit, se sont mises à trembler et petit à petit mon corps s’est laissé tomber dans le néant.

Etait-ce le matin ? Je ne le savais pas, même si une faible lumière dansait à travers les volets. Ça aurait pu être celle du soleil chantant comme celle de la lune aux milles voiles. Un pas régulier s’est fait entendre. Il ne semblait rien y avoir dans cette pièce. Ce qui était certain c’est que je n’étais pas dans ma chambre mais autre part. Soudain une silhouette est apparue dans la salle.
— Alors mon petit, voilà que tu nous fais des frayeurs, dit l’ombre d’une voix rauque.
Par peur de répondre ou sans doute par faiblesse, j’ai fait comme si je n’avais rien entendu.
— Tu as perdu la parole ? Tu ne me reconnais donc pas ?
Un silence lui fit comprendre que non.
— C’est moi, papa…
Mon visage s’est figé semblable à celui d’une de ces statues devenues rares par nos temps et que l’on trouvait à un moment sur la place G. de N.. Il s’est approché de moi tout doucement, sans doute pour ne pas m’effrayer. Sa blessure était toujours présente sur son front. Plus je la voyais, plus elle me dégoutait. Je me disais : pourquoi une simple égratignure ? pourquoi pas la mort ? Un bruit m’a ramené à la réalité. C’était ma mère, mon père était reparti. Elle s’est penchée vers moi :
— Arthur, mon chéri, comment vas-tu ? Je me suis fait un sang d’encre !
— Que s’est-il passé ?
— Tu ne te souviens donc de rien ?
— Non, mis à part que je me suis levé pour aller aux toilettes et après ça… trou noir.
— Tu es tombé dans les pommes. Mon Arthur, quand on est malade, on fait plus attention, dit-elle d’une voix inquiète.
C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que j’étais dans la chambre de ma mère. Comment avais-je pu ne pas la reconnaitre ?

Comme tous les lundis, je me levais à 6 heures pour aller à l’école. Normalement c’était ma mère qui m’accompagnait car c’était très dangereux de sortir par les temps qui couraient. Mais ce matin, mon père se porta volontaire.
— Il est hors de question que tu sortes tout seul.
— Mais je ne veux pas qu’il m’accompagne ! dis-je à ma mère tout bas pour ne pas qu’il ne puisse pas nous entendre.
— Ce n’est pas parce que ton père est revenu que la guerre est finie !
— Mais… mais…
— Il n’y a pas de « mais », jeune homme !
Sur une partie du chemin je n’ai pas adressé la parole à mon père : je ne voulais pas l’appeler papa... Jusqu’à ce que je lui demande :
— Comment c’était la guerre ?
Il y eut un silence qui m’a fait aussitôt regretter d’avoir dit ces mots. Il m’a regardé du coin de l’œil.
— Oh…Tu sais, tu as le temps, mon grand.
— Le temps de quoi ?
— De connaître toutes les atrocités que peut provoquer une guerre.
— Elle crée quoi, la guerre ?
— Des mons… Je pense, Arthur, que de savoir comment se passe la guerre ne te sert à rien pour ton si jeune âge.
Me prendrait-il pour un bébé ? C’est vrai que j’étais encore petit quand il est parti mais maintenant j’étais grand. J’avais appris à lire.

On avait école deux fois par semaine à cause de la « tueuse ». La maîtresse appelait la guerre comme ça, parce qu’elle voulait nous faire comprendre que ce n’était pas un jeu pour les hommes et femmes qui y partaient. Elle nous lisait souvent ce poème… Le Dormeur du Val d’Arthur Rimbaud. Elle disait que c’était une autre façon de voir la guerre, sans mort, mais avec juste un jeune soldat qui « dort ». A chaque fois qu’elle le récitait, j’étais toujours émerveillé de la façon dont Monsieur Rimbaud racontait ça avec tant de simplicité, comme s’il faisait juste un somme. En l’écoutant réciter le poème, J’imaginais Louis, allongé dans l’herbe, dans ce « trou de verdure où chante une rivière », tout pâle, avec « deux trous rouges au côté droit ». Et ça m’a semblé horrible.
Puis est arrivée la fin des cours, mon père m’attendait devant le portail de l’école.
— Alors ton papa est revenu ! a dit Mathieu d’une voix moqueuse.
Mathieu, c’était la brute sans cervelle de l’école. Il trouvait toujours à embêter les autres. Ma mère disait que c’était parce qu’il devait avoir des « problèmes familiaux » qu’il était aussi méchant avec les autres. Alors moi je laissais couler.
J’ai rejoint mon père et je lui ai reposé la même question que ce matin. Au lieu de me répondre, une nouvelle fois, il m’a demandé ce que j’avais fait à l’école.
— La guerre, ai-je répondu par provocation.
— Tu veux apprendre des choses dessus et bien lis un livre, si cela t’intéresse tant, répondit-il brusquement.
— J’ai essayé mais je ne veux que des histoires vraies ! Et les histoires que l’on trouve dans les livres sont écrites pour les grands. Tu n’as qu’à me les lire : c’est ce que fait un père !
C’était méchant. Mon père a détourné la tête avec un air triste et n’a plus rien dit jusqu’à ce que nous arrivions à la maison. Il est monté dans sa chambre. Une fois de plus, son silence m’avait déçu. Alors je suis allé voir ma mère et je lui ai demandé pourquoi il ne répondait jamais à mes questions.
— Tu sais on n’est pas toujours obligé de répondre aux questions qui nous effraient.
— Mais pourquoi il en a peur ?
Encore un silence…
— Mais arrêtez avec ça ! Vous avez tous peur de répondre à mes questions ou quoi ?
— Je ne te réponds pas parce que je ne sais pas de réponses… Et lui non plus ne sait pas.

Le lendemain, je suis allé chercher des livres sur la « « tueuse » auprès de la maîtresse. Et je lui ai demandé en plus le poème d’Arthur Rimbaud. Je voulais qu’il me lise tous ces textes qui étaient encore trop difficiles pour moi. Il me les aurait lus comme l’aurait fait le père que je n’ai jamais eu. Enfin rentré chez moi, j’ai déposé les livres et pris le poème, puis j’ai couru jusqu’à mon père.
— Lis-le-moi ! Raconte-moi la guerre !
— Arthur, je n’ai pas les mots pour te le dire.
— Comment ça ?
— Je n’ai pas les mots… je ne sais pas lire !
Tout à coup, J’ai compris pourquoi les réponses étaient aussi difficiles à trouver. Cet homme dont je ne voulais pas comme père, je voyais tant qu’il avait souffert dans cette guerre qu’il ne pouvait décrire. Je me disais que si je lui lisais Le dormeur du Val, Arthur Rimbaud saurait trouver les mots qui nous manquaient, des mots doux pour parler de la « tueuse ». Alors je lui ai dit :
— Si tu veux, papa, je t’apprendrai à lire.

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