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Poème 1941

Écrit par : RAULINE Adrien (4ème, Collège Saint-Joseph, Auxerre)

Prélude à un voyage d’hiver

J’avais six ans quand il est parti. Je me souviens de ses derniers mots. Ses derniers mots avant l’horreur. « Niezapominajka », dans la langue de ma mère : ne m’oubliez pas. N’oubliez pas les rires, n’oubliez pas les pleurs, et n’oubliez pas les baisers. N’oubliez pas ces quelques accords de jazz, qui étaient comme des fleurs sur la pluie, un soir gris baigné d’alcool et de folie, à six heures du matin. N’oubliez rien.

Je me souviens de ma toute petite enfance. Mon père et ma mère étaient Tziganes. J’étais le fruit d’une soirée de bonheur, de quelques instants d’oubli. J’avais été nommé Franz, en souvenir de Schubert, le compositeur favori de mes parents. Ma mère, à ce qu’on m’avait dit, avait failli mourir en couches. Un lied avait résonné dans l’hôpital sombre. J’étais né. Je porte la marque de cette douleur infinie dans mon ventre d’enfant, cette sensation d’être encore agité, parfois, au beau milieu d’une partie de marelle, par l’horreur.

Par le silence aussi. La dernière fois que je l’ai vu, c’était en 1936. Il y avait eu une rafle de Bohémiens. Mon père n’avait eu que quelques minutes, avant l’arrivée des ogres, pour me laisser à Mme Cary, la voisine, une vieille Anglaise amoureuse des chats. Il m’avait laissé, comme un minuscule oiseau dans ce ciel d’aigles noirs.

Heinrich et Liena Nuchstens, nos voisins. Ils m’avaient réchauffé de leurs ailes blanches. Puis ils m’avaient adopté. Deux cygnes face aux nuées salement violentes. Heinrich était un pianiste de jazz retraité. Il jouait encore parfois au cabaret « Die weiBe Rose ». Quelques froids accords qui faisaient chaud au cœur, souvent accompagnés d’une dizaine de liqueurs hallucinantes, et trop exotiques pour son épouse. Comme ma mère, Liena était polonaise, et beaucoup plus sage que mon père. Mais sa sagesse était une folie du « tout petit » : elle vivait de plaisirs simples, de menus travaux et de quelques désirs refoulés, qui ne subsistaient que dans ses rêveries du dimanche soir.

Nous étions trois, dans la vieille rue Frühling de Berlin, serrés les uns contre les autres, jusqu’à ce que l’hiver arrive.

I. 1941
Je me souviens du premier jour de l’absence d’Heinrich, qui était devenu mon papa. Nous avions reçu une lettre : étant donné les caprices de « notre bien-aimé Führer », mon père devait partir. Verdict final : le front russe. Hitler m’avait séparé d’une partie de moi-même.

Ce jour-là, j’étais allé à l’école Winterreise, comme tous les autres jours. Mais mon cœur était troué. Les nuages pleuraient une pluie chaude, qui noyait la cour comme la vague d’une estampe japonaise. Nous apprîmes à calculer des multiplications à deux chiffres, alors que l’Europe mourait sous les bombes et le sang.

Mme Widerstand, une grosse femme aux cheveux bruns, était notre maîtresse. Elle était comme une Antigone qui réussissait encore à chanter, sous les obus et les gaz meurtriers. Un jour, elle avait dit que la tête du Führer était comme une horrible fesse géante, et que sa petite moustache ressemblait à une aquarelle d’un peintre abstrait, totalement ivre. Un autre élève, Mark, avait alors demandé si le chancelier allait aux toilettes sur la tête. Mme Widerstand n’avait pas répondu.

Je m’endormais presque, bercé par le tic-tac de l’horloge, qui rythmait notre journée d’école, quand soudain, un crissement me tira de ma rêverie. C’était la voiture des hommes de pierre, habillés comme des cailloux verdâtres, avec de grosses croix dessinées partout sur les bras et la tête. Ils étaient sans doute les amis de l’aigle affreux, qui avait emprunté papa et maman : j’avais vu un dessin de lui sur leur casquette. Leurs ronflements résonnèrent dans toute la salle : « perquisition des sous-sols … au nom du Führer » Le Führer, le Schwein, ce cochon, dont papa me parlait.

J’avais peur. Peur pour Friedrich, l’homme que nous avions réchauffé, en secret, dans la cave de l’école, depuis une après-midi d’orage. Mme Widerstand m’avait mis dans la confidence, parce qu’elle avait confiance en moi : elle savait que j’étais moi-même un rescapé. Entre ce Juif et moi, le Tzigane, elle avait compris qu’une solidarité pouvait naître. Elle avait eu raison de me faire confiance, car je n’avais jamais parlé. J’avais discrètement tenu compagnie à Friedrich, après l’école. Nos instants de bonheur, nos dessins sur son étoile jaune, nos sanglots de plaisir, tout allait être anéanti. J’avais peur.

Un cri sourd résonna. C’était la voix de Friedrich. Ils l’avaient trouvé. Ils l’emmenèrent, avec leurs mains couvertes du sang de l’horreur, leurs regards gros d’une géante avidité. Ils voulaient manger sa vie, la détruire. Les fleurs des pensées mourantes de Friedrich tintaient dans le noir.

Je courus hors de l’enfer de l’école. Mon enfance venait de s’achever.

II. Smorzando

Après cet événement funeste, les jours semblèrent s’égrener sans fin. Les années n’existaient plus pour nous. L’Allemagne, aux apparences d’aquarium sordide, refermait sur nous son étreinte de verre. Nous étions ses poissons, et un couteau se promenait sur nos écailles, qu’on exhibait dans les soirées mondaines.

Mon père était parti pour un voyage d’hiver, depuis maintenant quelques semaines. Il y a quelques jours, j’avais aperçu un graffiti qui m’avait intrigué. Soyez courageux, tuez et vous serez glorifiés, disait-il. C’était l’écriture des ogres : ils avaient dessiné leur croix étrange à côté. Cette croix, leur fierté, le symbole de cette église sans dieu, qui voue son culte à la mort.

Mon père, mon papa, faisait partie de ces hommes, de ces prêtres noirs qu’on vénérait ! Je savais qu’il n’y pouvait rien, mais il était impossible qu’il nous abandonne comme il l’avait fait, pour briser des vies. C’était impossible ! Aujourd’hui, plusieurs innocents mouraient par sa faute. Demain, plusieurs hommes mourraient encore ! Le monstre avait posé un cachet de mort sur son corps. Ce mot était pesant…Heinrich avait tué.

Papa ne pourrait plus vivre après avoir tué des innocents. Il ne le supporterait pas ; je ne le supporterais pas. Que la guerre le mange, lui aussi, que sa vie aussi soit happée par le monstre ! Il ne devait pas être déshonoré ainsi. Pour lui, la mort n’était-elle pas une échappatoire ? Dieu ne m’avait-t-il pas appris qu’il valait mieux mourir plutôt que supporter les douleurs de la Faute ? Cette sinistre idée s’imposait maintenant comme une évidence : il était préférable, pour lui comme pour nous tous, que mon père meure.

J’ouvris la porte grinçante de la maison. Cette comédie tragique ne pouvait plus se poursuivre. Le moindre bruit me paraissait étouffant, et je voulais m’extirper de cette boue de nuages et de lueurs. J’allais devenir fou ! Je m’étendis sur le plancher sale, comme assourdi par le silence.

Le soir, maman vint auprès de moi. J’étais couvert de sanglots. Ma mère me fit un regard mièvre, et je lui répondis en un grognement agacé. Après ce combat mélancolique, ma mère se mit à me lire des vers, comme elle le faisait tout le temps, le soir :

Ils vivaient en connivence
Avec la grasse terre,
Douce comme une mère ;
Ils criaient, voix immenses,
Qui brillaient dans l’ombre,
Ivres d’un calme sombre.

Quelques mots, lus à une pâle lumière. Ces mots fragiles, comme une petite résistance. Des mots de paix, pour éviter d’affronter l’indicible.

Je regardai le livre : Préludes, de Franz Eranuli. Un poète allemand, à la réputation de vagabond rêveur, qui était devenu une légende de bohème. Je connais encore le Dernier prélude- harmonie du sonnet : « quand la mort verdit sur nos jeunes pentes d’amoureux … »

Soudain, un léger ronflement se fit entendre. C’était ma mère. Un dernier mot sortit de sa bouche endormie, comme une supplication : « Frieden ».

III. 1945

Un jour, alors que j’errais dans la rue, je vis le ciel pleurer des larmes de métal. De brûlantes nuées de fer éclataient dans le ciel. D’infâmes rugissements résonnaient, et faisaient vibrer jusqu’à mon maigre corps. Les sirènes mugissaient d’une voix stridente, et la rue entière semblait hurler. Soudain, un éclat d’obus s’enfonça dans mon bras, et laissa entrevoir ma chair rose. J’étais étendu dans la rue, et vomissais ma douleur affreuse.

Je regardai ma montre : quatre heures vingt- huit de l’après- midi. 2 janvier 1945, année zéro. La guerre, poison des plus beaux oiseaux. Vous observez quelques cygnes : ils ont de la boue sur leurs ailes. Vous humez le parfum d’une fleur : elle pue.

Telles ont été ces quatre années sans mon père. Quatre années de sanglots, quatre années de douleurs aussi.

Mais aujourd’hui, papa était de retour. Il était revenu, hier, dans une tenue d’homme simple. Son retour avait été amer. Aucune larme n’avait été versée, aucun rire n’était venu. Tous, dans notre intérieur, nous pensions à nos douleurs lointaines, maintenant enfouies dans nos corps. Comment raconter ce que nous avions vécu, et comment briser le mur que la guerre avait construit entre nous ?

Je pouvais tourner la page. Après tout, pourquoi ressasser le passé ? Le meilleur moyen de panser ses plaies n’était-il pas de les ignorer, et de vivre comme avant ? Le fantôme de nos morts ne devait pas nous hanter pour l’éternité.

Requiem pour une âme en paix

Notre famille était réunie. À table, mon père mangeait de bon cœur, et nous racontait lui aussi ses années, qui maintenant vieilles, lui faisaient un peu honte, des années auxquelles il voulait tourner le dos. Mais je sentais encore des souffrances dans son cœur fatigué, même s’il souriait doucement, comme un ange déchu.

Après une journée calme et paisible, le printemps semblait se lever sur notre maison. Le soleil, rouge du sang que nos frères, nos fils et nos pères avaient versé, paraissait calme. Les évènements d’hier seraient peut-être comme l’aube d’une nouvelle époque, d’une nouvelle vie.

Il était tard et je pouvais trouver le repos. Je me dirigeai vers la chambre de mes parents, plein d’espoir et d’amour renaissant, pour leur souhaiter bonne nuit.

Soudain, mon cœur se bloqua dans ma poitrine. L’hiver s’abattit à nouveau sur moi. Sur la table, je lus un seul mot :

Pardon.

Liena et Heinrich étaient morts, le sourire aux lèvres. En paix.

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