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Réminiscence

Écrit par : CLAUDE Eléonore (2nde, Lycée de Haberges, Vesoul)

— Ils arrivent, a dit Jules. Ses yeux brillaient d’une joie féroce.

Alors a commencé le combat. Nous étions tous pétrifiés, comme figés sur place. Au travers des planches de barricades fusait le son des grenades, des balles, de toutes sortes de missiles. Ils semblaient tomber de partout. Tel un feu d’artifices, tout explosait à intervalles différents. Le temps d’un instant, Jules et Chloé s’assirent l’un contre l’autre. Je les regardai longuement, empreint d’une tristesse sans pareille. Je plantai mon regard dans celui de mon fils, Jules. Le voir avec une arme dans les mains me faisait me sentir atrocement coupable de telle sorte que très rapidement mon regard, pour fuir le sien, se tourna vers celui de ma fille. Ils étaient soudés et si proches ; cela me réconfortait dans ce moment dramatique.

Ma femme, Juliette, s’approcha furtivement de moi. Elle se déplaçait sur les genoux afin d’éviter une éventuelle balle qui aurait pu franchir les planches de bois que nous avions maladroitement clouées sur les fenêtres. Une fois glissée auprès de moi, elle se blottit comme une bête blessée, la tête au creux de mon épaule. Je pouvais sentir sa respiration saccadée, et les battements de son cœur rien qu’en inclinant ma tête contre elle. Des éclats de voix venant du bas de l’immeuble me confirmèrent que le moment que je redoutais tant était arrivé.

Avant même que je n’esquisse un geste ou même que je n’ouvre la bouche pour parler, Chloé s’approcha de la fenêtre. Comme un vaillant petit soldat exécutant les ordres de son commandant, elle s’avança, planta son regard dans le mien le temps d’une seconde puis, d’une main rapide dégoupilla la grenade qu’elle lança à travers le minuscule interstice de deux planches. Elle avait agit avec tant d’assurance et de simplicité que j’en étais presque effrayé. Comme par réflexe, chacun recula dans un coin de la pièce et se boucha les oreilles. Le retentissement fut terrible et sema la panique au milieu des soldats qui commencèrent à tirer dans tous les sens, ne sachant pas d’où venait cette mystérieuse grenade. Alors, Jules, pris d’un élan de courage formidable, s’empara du revolver et tira.

La balle alla se loger dans la fenêtre de l’immeuble juste en face. Mon fils me regarda et leva son pouce en l’air en signe de victoire. Je ne pus réprimer un sourire qui illumina son regard. Le tir venait d’atteindre le chambranle de la fenêtre qui avait cédé et s’écrasait en bas de la rue. Les soldats avaient accouru de l’autre côté de la rue, interpellés par le vacarme qu’avait fait la chute de l’imposante fenêtre. A présent, ils envahissaient la bâtisse et l’on entendait les pas sûrs et martelés de leurs bottes noires sur les marches en bois du long et sinueux escalier.

Des ordres fusaient et traversaient les murs pour parvenir jusqu’à nous. Tout le monde était retourné à son poste : Chloé près de la fenêtre, Jules dans l’angle de la pièce et Juliette à ma droite. Nous attendions… Alors, après quelques instants, les soldats décidèrent de sortir de l’immeuble. Tel un taureau qui martèle le sol de ses sabots, ils descendirent les escaliers.

A nouveau, l’on entendait le bataillon au dehors et je pus facilement deviner qu’il se dirigeait vers nous ! Quelle horreur ! Une seconde fois, les tirs fusèrent sur la façade de notre chère demeure. Jules se leva d’un bond, attrapa mon bras et m’entraîna près de la fenêtre. Il pointa son arme dans un trou et m’incita à faire de même. Mon fils, mon enfant… Ce petit garçon de quatorze ans était plus courageux que son père. Je me sentais ridicule, démuni face à cette grotesque situation. Alors je pointai mon arme à côté de la sienne.

Le visage grave, la mine sérieuse, il commença un compte à rebours avec ses doigts. Trois, deux… Avant qu’il ne puisse continuer, je lui arrachai l’arme des mains. Ne fallait-il mieux pas éviter de se faire remarquer malgré l’incessante pluie de violence qui déferlait autour de nous ?

Jules me regarda d’un air surpris sans avoir l’air de comprendre ce qu’il se passait. Doucement, je m’éloignai de la fenêtre : les tirs s’apaisaient au dehors. Je portai la main à mon oreille pour l’inciter à écouter… Il me sourit. Juliette qui nous avait regardés avec effroi jusqu’alors s’approcha de l’interstice. Délicatement, elle colla son œil contre les planches et observa. Les soldats semblaient s’éloigner. Quelle ne fut pas notre joie ! Une joie pourtant contenue car il ne fallait pas faire de bruit.

Nous avions défendu nos banlieues, nos faubourgs. Nous avions défendu nos villes. Nous nous étions battus rue par rue et nous avions défendu nos maisons. Le sourire illuminait le visage de chacun des membres de ma petite famille. Cette vaillante petite famille qui avait tenu bon ! J’étais fier, extrêmement fier !

Il était dix-neuf heures. Notre bataille n’avait pas été longue mais elle avait été dense. Nous étions soulagés. Pourtant, la guerre n’était pas finie ! Je ne savais pas quand cette malheureuse guerre allait se terminer ! Peut-être le plus dur était-il fait ? Nous n’étions qu’une famille de plus parmi les autres et nous avions survécu à cet assaut.

C’est alors que je me souvins de l’autre famille. J’ordonnai à Chloé, Jules et Juliette de trouver quelques vivres afin de nous sustenter puis je repris mon fusil d’assaut. La porte était barricadée. Je dus enlever une partie des meubles tout en prenant garde à ne pas faire de bruit. Nous n’étions pas à l’abri du danger et la menace planait toujours.

Quelques minutes plus tard, je réussis à dégager la porte. On pouvait tout juste y passer mais je ne voulais pas prendre le risque de tout enlever. Il n’y avait plus un bruit dans l’immeuble et les soldats avaient quitté la rue une heure auparavant. Nous avions attendu dans le silence pour s’assurer qu’ils étaient bien repartis.

Tel un félin je me glissai hors de l’appartement pour descendre à l’étage du dessous. Arrivé devant la porte de nos voisins, je frappai successivement un coup bref suivi d’un coup long puis d’un second coup bref. Nous avions appris le morse pour pouvoir communiquer entre nos deux appartements. R était notre lettre de reconnaissance : c’était l’initiale de nos deux noms de famille. J’attendis quelques instants. Si j’entendais la même série de coups, alors je pouvais entrer. Les minutes passèrent, cinq, dix… Aucune réponse.
L’angoisse commençait à m’envahir : que leur était-il arrivé ?

Alors, trois imperceptibles coups me répondirent. Quel ne fut pas mon soulagement d’entendre cette faible réponse. Trois coups de réconfort, trois coups d’espoir ! J’entendis que l’on déplaçait un meuble pour me permettre d’entrer. Alors j’ouvris la porte.

Jeanne me regardait de ses grands yeux gris. Elle pleurait.

Je pris la fillette dans mes bras et j’entrai dans le séjour. Etienne était recroquevillé sur sa femme, Hélène. Des sanglots étouffés secouaient son corps de part en part. Il semblait si fragile, si vulnérable.

Dans un sanglot il me dit : « elle est morte. »

Il tenait son corps frêle entre ses bras. Une balle l’avait touchée à la tempe et elle s’était effondrée contre le sol. Jeanne blottit sa tête au creux de mon cou : elle sanglotait en appelant doucement sa mère.

Cette triste scène me fendait le cœur et une larme perla sur ma joue. Avec Etienne, nous déposâmes délicatement le corps sur la table et nous le couvrîmes d’un drap. Alors nous sortîmes de l’appartement et nous remontâmes dans le mien.

La guerre n’était pas finie. Ne cesserait donc-t-elle jamais ? Maudite guerre ! Il me fallait annoncer la triste nouvelle. En passant la porte de chez moi, j’eu à peine le temps de croiser le regard de mes enfants : ils avaient compris.

« Antoine ! ». Cet appel me fit sursauter. Nous étions samedi, il faisait beau et tout était paisible. Dehors on pouvait entendre la brise dans les arbres, quelques gazouillements provenant d’un nid un peu plus loin et les cris de joie de mes frères et sœurs…

Je venais de finir la lecture du carnet de mon arrière-grand-père, Bon-Papa. Je ne m’étais pas aperçu que de grosses larmes coulaient le long de mon visage. Ce carnet, je l’avais retrouvé au fond d’une malle lors du déménagement. On avait vidé la chambre de Bon-Papa après sa mort et toutes ses affaires avaient été remisées au grenier.

Il m’arrivait parfois de venir ici pour échapper aux cris de mes frères et sœurs qui jouaient dehors. C’était comme un jardin secret. Certes il faisait chaud mais j’aimais passer des heures dans ce grenier rempli de vieilleries où je dénichais des tas de souvenirs… Ma dernière trouvaille était un uniforme de soldat ayant appartenu à mon oncle.

Cet après-midi là, j’avais soulevé un drap et trouvé cette malle grise, poussiéreuse, craquelée : le reflet d’un passé douloureux. J’avais alors déniché un petit carnet noir dont j’avais entamé la lecture. Un carnet qui renfermait un terrible souvenir : le souvenir d’une guerre.
Bon-Papa, mon cher Bon-Papa ! Jamais il ne nous avait parlé de cette triste période !

Ô quelle avait dû être sa douleur ! Les séquelles d’une sombre période suivies d’un retour à la vie. Peut-on réellement revenir à la vie lorsque l’on a vécu l’enfer d’une guerre ? La douleur de la perte d’êtres chers ?
Encore bouleversé je descendis de l’échelle. Dehors le soleil brillait de mille feux, l’air était chaud…

Mon arrière-grand-père en était revenu. Qu’en était-il des autres ?

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