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Survivre à la paix

Écrit par : VERNHES Marianne (1ère, Lycée de Bagatelle, Saint Gaudens)

J’avais six ans lorsqu’il est parti. Il n’avait qu’à pas revenir comme ça, quatre ans plus tard. J’avais tellement prié, tellement espéré que la guerre le garde pour elle.

— Augustin

Le souvenir de l’amour que j’avais eu pour mon père me semblait bien loin, effacé par le brouillard obscur qu’engendrent les années qui passent. L’homme qui se tenait à présent devant moi ne m’était plus familier ; ce n’était pas le même homme que j’avais serré dans mes bras maintes fois, ni l’homme avec qui j’avais ri il y a si longtemps. Il ne s’appelait plus Papa. Il s’appelait Edouard ; le nom qu’employait tout étranger s’adressant à lui. Ce n’était plus que l’objet du même moule qui avait confectionné l’homme de mes souvenirs ; un homme familier à mes yeux mais que mon cœur ne reconnaissait plus.
C’était lui qui était parti il y à quatre ans. Qui s’était arraché des bras de ma mère et des miens, et qui avait disparu parmi la foule de jeunes hommes qui, comme lui, s’empressaient de rejoindre le train qui les amènerait au monde des champs de bataille, de l’odeur de poudre et de fumée noire. C’était lui qui s’en était allé, et bien maintenant c’était à lui de m’apprivoiser. Non, le mot apprivoiser n’est pas approprié, car celui-ci indique la domestication d’un animal sauvage et barbare. Je ne suis pas un animal sauvage. C’est lui. Lui, avec sa barbe piquante et mal taillée, avec ses cheveux ébouriffés —auparavant couleur ébène mais qui maintenant étaient parsemés de mèches grises— et son bandeau brun qui lui couvrait le front. Lui, dont la peau grise tentait de recouvrir les creux de ses joues, les cratères que formaient ses yeux et les arêtes saillantes, comme tranchantes, de ses pommettes. Lui, avec sa veste brune, trop grande pour son corps si maigre et pourtant si grand, et ses chaussures boueuses. Cette guerre brutale et impitoyable avait englouti mon père, l’avait mâché et digéré pendant quatre ans, et m’avait recraché Edouard, aussi maigre qu’un pauvre moineau en plein hiver, vulnérable et étrange, voir étranger. Comment un homme comme lui avait-il pu survivre aux attaques d’obus et aux tirs de fusils ? C’est sûr, il avait dû tricher. Car un vrai soldat serait rentré la tête haute, les larges épaules droites et en arrière, dans un uniforme couvert de médailles et un casque à la main. Mais la main que me tendait l’homme, accroupi devant moi, dans le cadre de la porte d’entrée, ne portait rien d’autre que des ampoules et des plaies purulentes.

À table, le bruit des conversations de mes parents se dissipa vite, remplacé par le raclement des cuillères contre les bols de porcelaine. Mon père avalait bruyamment sa soupe tel un chien lapant sa gamelle. Quand je vous dis que c’est lui l’animal ! Ma mère le regardait, mains croisées. Son regard heureux et nostalgique était néanmoins tinté d’une profonde mélancolie bleue qui lui serrait la gorge et lui nouait le ventre. Je le voyais bien, moi. Moi, qui avait vécu tout ce temps à ses côtés, qui l’avait soignée et qui m’était occupé d’elle quand la tristesse semblait sur le bord de la faire chavirer. Mais l’homme qui se disait son mari semblait aveugle à cette tristesse et cette douleur interne et avaient les yeux rivés sur sa pitance.

Cette nuit-là, le sommeil me parvint bien difficilement. Mon lit, privé de la présence habituelle et rassurante de ma mère, me semblait bien froid et immensément vide. Je me sentis comme noyé dans l’obscurité et le silence. Je restai donc moi-même silencieux, priant désespérément pour que le matin arrive enfin et me tire de ce qui ne pouvait être qu’un cauchemar.

— Edouard

Quel bonheur de pouvoir tenir Clothilde, ma femme, par la main après tant de jours et de nuits passés à en rêver. Quel bonheur de pouvoir entendre son rire éclatant plutôt que le sifflement sinistre des obus et les cris de douleur des soldats autour de moi. Rien qu’à y penser, mon front et mes paumes en devenaient moites, et mes mains commençaient à trembler follement.
Quel bonheur aussi de revoir mon petit fiston, Augustin. Il avait tant grandi ! Il commençait à me ressembler de plus en plus, me disait Clothilde, avec son nez fin et pointu, ses oreilles décollées et arrondies, et son large sourire enfantin. Et pourtant, quand je m’aperçus dans la glace qui pendait au-dessus du lavabo de la salle de bain, je ne reconnus pas l’homme qui me dévisageait de retour. Le sourire enfantin n’était plus, comme si les images sanglantes et cauchemardesques dont j’avais été témoin s’étaient ancrées en moi éternellement et avaient interdit aux muscles de mes lèvres de s’étirer. La lumière, pourtant forte et éblouissante, ne pouvait rien contre le noir profond qui semblait hanter mes yeux. Je ressemblais à un animal déguisé dans une peau d’homme. Un animal apeuré et hors de son habitat qui, dans mon cas, était devenu celui des plaines nues, boueuses, labourées par les obus, semblables à la surface craquelée de la lune.
Je m’arrachai de mes pensées et de mes réflexions et descendis les escaliers qui menaient au hall d’entrée, où m’attendaient ma femme et mon garçon pour aller au marché du dimanche. Je sortis en premier et enroulai une écharpe autour du cou quand un claquement effroyable me parvint aux oreilles. Je sursautai et plongeai au sol, les bras couvrant ma tête, les genoux repliés contre mon ventre. Un instant plus tard, j’entrouvris les yeux. Clothilde et Augustin se tenaient figés et stupéfaits, leurs yeux grands ouverts. Ils me surplombaient, me fixant avec inquiétude. Ma femme se tenait près de la porte fermée, agrippant les clés d’une main tremblante. Je me levai rapidement et, ne trouvant pas en moi le courage de braver les regards inquisiteurs et confus de mes proches, baissai les yeux au sol. Heureusement, ma femme n’en parla pas. Délicatement, elle entrelaça ses doigts dans les miens et nous nous mîmes en route vers la place du marché. Tout le long du chemin, je fus conscient du regard perçant et critique de mon fils, qui refusa de me tenir la main. Avait-il toujours peur de ma blessure au front ?
Quand nous arrivâmes au marché, nous eûmes du mal à nous faufiler entre les villageois. Ceux-ci me reconnaissaient et m’offraient des remerciements polis pour avoir combattu pour la France. Cela me laissait amer.
Il y avait un boucan incroyable, nourri par les débats enragés entre les commerçants et les badauds. Les bouchers étaient les plus bruyants, hélant les passants et vantant leurs viandes grasses et dodues. Ils découpaient celles-ci avec entrain, à l’aide de couteaux larges et tranchants. Le sang coulait abondamment de l’étal et dégoulinait le long du tablier blanc du boucher.
Tout à coup, les pavés sous mes pieds se transformèrent en un sol boueux et lourd ; les viandes se métamorphosèrent en morceaux de bras et de jambes, à la chaire brûlée et déchiquetée. Le tablier du boucher devant moi garda les mêmes taches de sang mais devint l’uniforme kaki et boueux d’un soldat allemand, sa tête fut coiffé d’un casque à pointe. La foule autour de moi était habillée des mêmes uniformes et des mêmes casques. Ceux-ci me ressemblaient : comme moi, ils avaient le regard apeuré et les mains agrippées à leurs fusils. Ils étaient jeunes, pour la plupart, arrachés à l’innocence de l’enfance et placés au milieu du chaos de la guerre, sans explication, sans raison, sans choix. Mais malgré nos similitudes, je les voyais comme l’ennemi. Et dans mes bras, je tenais le corps de l’un d’eux. Mon poignard était planté jusqu’à la garde dans son torse et je sentais un liquide chaud couler sur mon bras. Mais ce n’était pas mon poignard que je fixais ; c’était les yeux de cet homme. Ses yeux perdus dans les miens et qui, lentement, perdaient leur feu. Il avait eu peur en me voyant, il avait retenu sa respiration et ses doigts s’étaient crispés sur son fusil encore plus fort. Quand je m’étais jeté sur lui, il s’était tu et m’avait regardé, me suppliant du regard.
Sur le coup, la peur l’avait emporté par dessus tout ; au delà de toute empathie ou compassion. Je m’étais dit que je l’épargnais ainsi de l’interminable combat, du froid, de la faim et de la peur qui nous nouait le ventre sans répit. Je m’étais dit que je l’achèverais vite. Mais dans ses yeux qui s’éteignaient peu à peu, je voyais surtout un espoir envolé et une promesse trahie.
Ce furent mes vomissements qui me ramenèrent à la réalité.
Cette fois-ci, Clothilde et Augustin ne furent pas les seuls à me toiser du regard.

— Augustin

J’observai le dos tendu d’Édouard, ses yeux effrayés s’agitant follement dans leurs orbites et ses doigts pliés sur ses poings serrés. L’odeur de vomi ne l’avait pas quitté. Nous nous étions empressés de quitter la place du marché. Ma mère et moi avions chacun agrippé un des bras de mon père et l’avions tiré sur le chemin du retour. Ce soir-là, personne ne dit un mot. Les yeux de mon père n’avaient pas perdu leur crainte. Quand le silence devint trop lourd, mon père se leva soudainement et murmura un « pardon » avant de se retirer de la salle à manger.
Les jours qui suivirent empirèrent. Maman et moi nous habituâmes à marcher sur la pointe des pieds et à ne pas claquer les portes. C’est moi qui allais faire les courses pendant que maman cuisinait. Nous n’achetions plus de viande et nous rangions les couteaux hors de sa vue. Édouard ne sortait plus et restait souvent cloîtré dans sa chambre ou avachi sur le fauteuil du salon. Il avait perdu l’appétit et des poches bleues tombaient lourdement en dessous de ses yeux. Plusieurs fois, je l’entendis gigoter dans son sommeil et gémir, de douleur ou de peur, je ne pourrai le savoir. Bizarrement, bien qu’il paraissait si vulnérable et maigrichon, il m’avait paru bien plus beau revenant de guerre que maintenant.

Ce jour-là, c’en fut trop. Il était encore vautré sur le fauteuil pendant que maman faisait la vaisselle. Elle semblait fatiguée elle aussi, et avait perdu le sourire qui, d’habitude, illuminait son visage. Je me levai de table brusquement.
— Lèves-toi ! m’exclamai-je.
Mon père leva à peine son regard vers moi, puis retourna à sa contemplation de ses mains.
— Lèves-toi, j’ai dit ! criai-je de plus belle. Lèves-toi et aide maman.
— Chut, Augustin, me dit ma mère, laisse-le. Il est fatigué.
— Nous sommes tous fatigués ! répliquai-je.
Je m’approchai du fauteuil lentement.
— Je n’ai pas peur de toi. Je n’ai pas peur de ta blessure. Pensais-tu peut-être qu’avoir fait la guerre te dispenserait de tout effort dans cette maison ? Pensais-tu peut-être que nous supporterions tes peurs éternellement. La guerre ne t-a-t-elle pas appris à être fort ?
— Je... je... c’est difficile... bégaya-t’il.
— C’est difficile !? l’interrompis-je. Ne crois tu pas que c’était difficile pour nous aussi ? De survivre sans toi pendant des années sans nouvelles ! Tu nous as laissé seuls ! Tu as laissé maman seule !
Des larmes roulaient à présent le long de mes joues. Je remarquai alors, avec fureur, que mon père, lui aussi, pleurait. Je serrai les dents et le désignai du doigt.
— Ne pleures pas ! On n’a pas besoin d’un pleurnichard ! Tu n’es qu’un poids mor t ! Tu n’as pas ta place ici ! Tu aurais mieux fait de rester à la guerre !
Je n’eu pas le temps d’éviter la main de mon père qui vint frapper mon visage comme un fouet. Je tombai au sol.
— Édouard ! s’écria maman.
Je levai mon visage vers lui, fou de rage, les larmes aux yeux, mais ma fureur se dissipa aussitôt quand j’aperçu son visage. Il fixait de ses yeux écarquillés la main qui m’avait frappé, ses larmes ruisselant jusqu’au menton. Pendant quelques instants, un silence lourd s’installa. Mon père avait les yeux hantés d’effroi. Il recula d’un pas, puis d’un autre, en murmurant sans cesse des excuses imperceptibles.
Ma voix semblait bloquée dans la gorge, j’ouvris la bouche sans que n’en sorte aucune parole. Mon père recula encore et se rua au premier étage. J’entendis la porte de la salle de bain claquer.
Dès que mon père fut hors de vu, ma mère se précipita vers moi et me pris dans ses bras en pleurant. Mais je la repoussai tendrement, le regard tourné vers la porte fermée de la salle d’eau. À petits pas, je me dirigeai vers celle-ci. Aucun bruit ne provenait de l’intérieur.
— Papa ? appelai-je.
Je ne l’avais pas appelé ainsi depuis son retour.
Pas de réponse. J’ouvrai doucement la porte.
— Papa ?
Il était là. Devant la glace qui pendait au dessus du lavabo, les coudes appuyés lourdement sur le rebord de porcelaine. Ses épaules étaient secouées de tremblements au rythme irrégulier de sa respiration sanglotante. Il se retourna vers moi. Ses yeux étaient rouges et il y avait de longues traces roses sur son visage, comme s’il s’était griffé. Oui, un vrai animal. Mais je ne lui en voulais plus pour cela. Je pouvais enfin plonger dans ses yeux et voir ce qu’il avait vu, ressentir sa peur et la comprendre. Un animal peut être, mais avec de bonnes raisons. Non, il n’était pas rentré avec des médailles accrochées sur un bel uniforme kaki et n’avait pas porté de casque. Il était rentré meurtri, portant blessures et cicatrices, et surtout – au plus profond de lui – le poids des traumatismes, de la peur, des cauchemars et de la culpabilité. Et c’était cela un vrai soldat : un homme brisé par la guerre et non un homme heureux et fier, avec les épaules en arrière, souriant, triomphant.
Mon père tenait, d’une main tremblante, une lame de rasoir contre la peau tendue de son avant bras. Il l’agrippait comme un soldat s’agrippe à son fusil au milieu d’un champ de bataille, sa seule chance de survie, avec peur et hésitation.
Je m’approchai lentement de lui, doucement pour ne pas l’effrayer.
Il scruta mon visage, quelques larmes fugitives dégoulinant encore sur ses joues, sans pour autant lâcher la lame. Nous ne prononçâmes pas un mot, aucune parole n’était nécessaire ni suffisante pour exprimer nos sentiments. Je laissai simplement mon regard se fondre dans le sien, laissant renaître l’amour entre nous, ouvrant une brèche dans le mur que j’avais érigé entre nous deux. Sans un mot, je lui confiai mes pensées, chagrins et blessures, et il me confia les siens. Et à cet instant, je lui promis silencieusement de l’aider à survivre non pas à la guerre, mais à la paix.

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