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Histoire(s) de se retrouver

Écrit par : LARDEUX Zélie (5ème, Collège du Pays de l’Herbasse, Saint-Donat sur l’Herbasse)

J’avais tellement prié, tellement espéré que la guerre le garde pour elle.

…..…………………………....

Je me réveillai en sueur, comme toutes les nuits. Pourquoi fallait-il que mes songes me rappellent douloureusement ce moment ? Pourquoi mes songes ne voulaient-ils pas comprendre ? Il est mort.

.……………………………….

Il revenait. Lorsque nous avons appris la nouvelle, ma mère et moi, nous avons eu des réactions bien différentes : pour elle, c’était l’homme qu’elle aimait qui allait enfin être près d’elle. Pour moi, c’était bien plus complexe. Des sentiments se mélangeaient avec amertume dans mon cœur. Je me sentais trahi par ma mère qui préférait cet inconnu à moi, mais aussi forcé. Car oui, on me forçait. On me forçait à aimer cet homme, à le prendre pour mon père. Il ne l’était pas, du moins pas dans mon cœur. Dans mon cœur, je n’avais pas de père. Alors j’ai espéré. Espéré qu’il ne vienne pas. Qu’il soit miraculeusement guéri de sa blessure et qu’il retourne combattre. Car combattre, c’est tout ce qu’il savait faire. Sinon, pourquoi nous aurait-il abandonnés, ma mère et moi ? Préférant la guerre à son foyer, à sa famille ? Mais mes prières furent vaines, car il revint. Et cet inconnu fit la pire chose qu’il pouvait faire : il fit comme si il n’était jamais parti, balayant quatre années de ma vie, quatre années que j’avais passé à l’attendre, puis à apprendre à l’oublier.
Mais il était chez moi, et j’allais devoir vivre avec lui. Ma plus grosse peine était de voir ma mère aux petits soins pour lui : à chaque fois qu’elle le prenait dans ses bras, je songeais que s’il n’avait pas été là, ce serait moi que ma mère enlacerait. Et puis il ignorait sa blessure. Enfin, son autre blessure. Il faisait comme s’il n’avait que son pansement à la tête, comme s’il lui restait ses deux bras. Au plus profond de moi-même, je savais que c’était pour me protéger, pour me préserver de la violence de la guerre, mais pour moi toutes les raisons de le détester étaient bonnes.

Mais très vite, la vérité a ressurgi : c’était mon père, et malgré tout ce que je pensai de lui, une part de mon être continuait à l’aimer.

Un évènement particulier nous a rapprochés, environ une semaine après son retour chez nous. Il était sorti dans le jardin, chose qu’il faisait toutes les fins d’après-midi depuis qu’il était rentré, et, non loin de là, j’observai, accroupi, des fourmis construisant leur abri. Il s’approcha de moi :

— C’est fascinant, ces petites bêtes, n’est-ce pas ?

Je sursautai et l’ignorai. Il continua :

— Tu sais, nous, à la guerre, les petites bêtes qu’on avait le plus, c’était les poux !

Intrigué, je tournai la tête vers lui tandis qu’il poursuivait :

— C’était très dur de s’en débarrasser, si bien que parfois on enlevait tous nos vêtements et on tentait de brûler les poux qui étaient dessus.

Impressionné, je répondis :

— Ça devait être compliqué la vie à la guerre !

Mi moqueur, mi étonné il rétorqua :

— Tu parles ?

Puis, avec un air conspirateur, il ajouta :

— Je t’en dirai plus ce soir mais chut, c’est notre petit secret !

Puis il s’éloigna en sifflotant, me laissant bouche-bée mais heureux malgré-moi.

Sur le moment j’en ai eu honte, comme si je me trahissais, mais j’attendis avec impatience le soir, soudainement joyeux. Après le dîner, mon père, comme promis, vint me voir. Lorsqu’il toqua à la porte de ma chambre, je répondis d’un air faussement lassé :

— Entrez !

Il s’approcha, titubant de temps à autre en trébuchant sur mes jouets dispersés par terre, et s’assit sur le rebord de mon lit. Sa silhouette se découpant derrière la lumière qui émanait de la porte rendait un effet presque comique : lui, imposant et impressionnant, assis, courbé, dans une chambre d’enfant minuscule, comme une chenille dans un cocon trop étroit.

Mon père se racla la gorge et commença :

— Un jour, enfoui dans un renfoncement, je découvris un souriceau. Je décidai de le nourrir, et je fus tout de suite épris d’affection pour lui, à cause de son poil brun, exactement de la même couleur que tes cheveux, Paul. Alors que je le nourrissais depuis un mois environ de graines ou d’asticots, il m’adressa la parole.

L’homme marqua une pause, ménageant le suspense. Alors, soudain énervé, je criai :

— Mais ce n’est pas possible ! Les animaux ne parlent pas !

Énigmatique, mon père répondit seulement :

— Tout est possible avec un peu d’imagination.

À ces mots, il sortit de la pièce.

Le soir suivant, mon père se posta exactement à la même place et, à ma grande surprise, il ne finit pas l’histoire qu’il avait commencée. Il en raconta une autre, une autre, encore une autre…

Et chaque soir, il me racontait d’autres anecdotes, toutes plus farfelues les unes que les autres. Je n’en croyais aucune, mais toute la journée, je pensais néanmoins au soir, captivé par l’inventivité de mon père. Dans mon esprit, les mots prenaient forme et poursuivaient mes pensées, si bien qu’il ne se passait pas une minute sans que je pense à ces histoires. Mais une énigme persistait : quelle était la fin de la première histoire que mon père m’avait racontée ? Chaque soir, je lui demandais, et chaque soir il me répondait que je le saurais au bon moment.

Étrangement, nous ne conversions pas durant la journée, au grand étonnement de ma mère, qui ne comprenait pas pourquoi son mari se rendait tous les soirs dans ma chambre, où il restait parfois une heure, alors que le reste du temps nous n’avions aucun contact.

Un soir, alors que cet homme que je réapprenais à aimer me racontait la fois où, après un repas avarié, tous les soldats se réveillèrent avec chacun une tête d’animal, il fut pris d’une violente douleur qui lui arracha un petit cri. Il se crispa, soudainement transpirant, en serrant les dents et en tenant son bras amputé. Ayant entendu le cri, ma mère accourut et le transporta rapidement dans sa chambre. Inquiet, je voulu entrer, mais ma mère me l’interdit. Alors que je lui demandais ce qu’il avait, elle me dit que ce n’était rien, seulement une petite fièvre, mais je vis dans son regard inquiet que c’était bien pire.

Les jours suivants, je restai dans ma chambre, observant les vas et vient du médecin et de ma mère, qui étaient de plus en plus soucieux.

Chaque soir, à la place où mon père devait être, je sentais un immense vide. Chaque soir, je sanglotais dans le noir. Et chaque soir, je l’entendais hurler de douleur.

Mes journées devinrent noires petit à petit. Je ne sortais plus, je ne mangeais plus, je ne dormais plus. J’aurais tout donné pour entendre encore une des fabuleuses histoires de mon père.

Après une semaine, ma mère me rendit visite dans ma chambre. Elle s’assit à l’endroit où il s’asseyait, ce qui me serra le cœur. Elle avait les yeux embués de larmes et les yeux cernés. Elle prit la parole :

— Paul, ton père… Il ne va pas bien. Son bras amputé s’est infecté.

Elle parlait lentement, comme si les mots peinaient à sortir de sa bouche.

— Et… Il y a peu de chances qu’il s‘en sorte.

Je ne réagis pas, comme si je ne réalisais ce qu’elle venait de dire.

— Il t’a demandé à son chevet, il veut que tu viennes avant qu’il parte.

Mes jambes se mirent alors à marcher toutes seules, se dirigeant vers la chambre du malade.

Lorsque j’y pénétrai, je le vis comme je n’aurais jamais voulu le voir. Il avait les cheveux en bataille, les joues creuses, le teint pâle et les yeux vides.
Dès lors qu’il me vit, il prit la parole :

— Le souriceau que j’avais recueilli parla. Ce qui m’a tout de suite frappé, c’est qu’il avait ta voix, Paul, ta voix. Il m’a remercié, et m’a raconté son histoire. Il m’a dit que sans moi il serait mort, comme son père. Son père était mort Paul, il était mort. Il m’a raconté que son père était parti lorsqu’il était tout petit, mais qu’il l’avait revu avant qu’il meure. Et qu’ils avaient passé des moments inoubliables. Il m’a dit que son père lui avait fait un dernier cadeau, qu’il lui avait offert son plaisir de raconter les histoires. J’ai alors compris que le souriceau, c’était toi, Paul, toi. Et que j’allais mourir. Mais avant, il fallait que je t’apprenne le plaisir de raconter, il fallait que je te l’apprenne. Promets- moi que tu raconteras des histoires, que j’ai réussi. Promets-moi.
Les yeux emplis de larmes, je répondis :

— Je te le promets.

— Promets-moi, promets-moi, promets-moi, promets-moi…

Ses yeux devinrent vitreux, et il sombra, souriant, apaisé. Je criai de colère, tombant à genoux. Pourquoi la guerre était-elle si cruelle ? Pourquoi me rendait-elle mon père pour me le reprendre aussitôt ? Ma peine était si grande que je n’arrivai plus à respirer. Ma mère et le médecin accoururent, mais plus rien n’avait d’importance. Tout était flou.

Aujourd’hui, je raconte des histoires. Pour honorer la mémoire de mon père, et parce qu’il a réussi. Il m’a appris à aimer raconter des histoires. Alors, je suis devenu écrivain.

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