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La grenade ou le fruit de la mort

Ecrit par : MOUSTIN Laetitia (2nde, Lycée Séminaire Collège Sainte Marie, Fort de France)

Ses yeux brillaient d’une joie féroce.

Tout comme ceux du reste de ma famille, chacun sait ce qu’il doit faire. Personne ne parle. J’aime cette connexion. Une heure passe sans que ni Juliette, ni Jules, ni Chloé ne bougent : ils attendent le signal de départ tels des athlètes qui attendent le coup de feu pour réussir un départ canon.

La pièce est sombre, il ne faut pas attirer l’attention. Mais elle semble illuminée de l’intérieur. Pas de doute, nous sommes chacun une pépite d’or. Peut-être que ces soldats, en réalité, cherchent ces pépites qui feront leur renommée. La solitude commune a certainement pour don d’éveiller l’imagination, non ?

J’entends des cris venant de la rue d’en face, d’à côté, mais pas de la nôtre. A croire que notre immeuble est en quarantaine et qu’il est strictement interdit d’y entrer.

La pièce est froide, pourtant j’ai chaud, nous avons chaud. J’observe chaque goutte de sueur, cette eau au goût salé, qui coule. La plupart se réfugie dans ses sourcils, les broussailles du front. D’autres réussissent à passer le détroit des broussailles et, prennent ensuite la longue descente de son nez aquilin.

C’est le visage de mon fils que j’examine, explore.

Certaines changent de chemin et, poursuivent leur parcours jusqu’à cette fossette du visage appelée « philtrum » ou coupe d’amour ou arc de Cupidon et, finissent sur ses lèvres. Aucune de ces gouttes de sueur ne le déstabilisent.

Mon fils est un valeureux guerrier.

— « Savez-vous ce qui est le pire dans la guerre ? a questionné Juliette
— Certainement les morts, la solitude, non ? a répondu mon fils
— Les méchants soldats ! a rétorqué Chloé
— Vous savez les enfants la guerre est beaucoup plus complexe et difficile. Ai-je murmuré.
— Votre père a raison… le plus difficile ce n’est pas d’aller ou de faire la guerre, mais d’en revenir dit Juliette. »

La férocité qui se lie maintenant à la rage et, l’action monte en intensité dans mes trois bouts de vie.

Le bruit du silence transforme chacun d’entre nous en prédateur silencieux qui observe sa proie avant de l’attaquer. Je suis le Lion, elle la lionne et mes enfants les lionceaux ; nous laissons les gazelles venir à nous.

La pièce est le reflet de ma femme, calme et douce. Je l’ai toujours comparée à la déesse du foyer Hestia ou Vesta qui prend soin du feu sacré, de notre famille.

Elle est aussi la déesse de la paix, Eirène : Juliette est le parfait opposé de la guerre.

J’admire cette puissance confinée dans ce petit bout de femme. Petite avec de longs cheveux noirs de jais bouclés qui tombent jusqu’à sa taille particulièrement marquée. Sa peau mate comme le caramel, comme la couleur de l’armoire qui loge dans un coin de la pièce.

— « Papa, les volets tremblent ! Ils sont là ! fait remarquer Chloé
— Ils ont certainement un bélier pour forcer les barricades. Soyez prêts ! dis-je
— Nous sommes prêts ! chuchote Jules pour se convaincre ».

Nos voisins sont silencieux, mais silencieux comme des proies.
Les hommes progressent, ils se rapprochent. Des cris nous parviennent. Ils ont eu nos frères, ils sont tombés entre leurs griffes. Dehors la bataille fait rage.
Voilà plus d’une heure que j’observe les membres de ma famille, les différentes armes entre leurs mains moites.
Ils me regardent tous. Ils attendent ce fameux signal ; je baisse la tête, récupère mon fusil.
La pièce est fragile tout comme Chloé. Mais la fragilité de ma fille est sa force. Elle est comme sa mère, dans une version enfant.

Les soldats sont au pied de l’immeuble. Chloé a lancé la première grenade par la fenêtre.

En ce moment, j’incarne à la fois le calme de Juliette, la fragilité de Chloé et la témérité de Jules. Et de nouveau l’écho du silence.

Dix, vingt, trente minutes, une heure semblent passer, mais en réalité cinq secondes se sont écoulées. Cinq secondes où je vois ma vie entière à mes côtés. Cinq secondes pour penser aux centaines de raisons de la guerre.
Cinq secondes pour que la grenade arrive en bas sur les soldats. Cinq secondes pour découvrir que ma fille innocente n’a rien voulu de cette cohue.
Cinq secondes pour remarquer qu’elle a déclenché simultanément les deux grenades. L’engin de mort ou plutôt le fruit de la mort couvrait sa paume de main.

Je souris. Juliette sourit. Jules sourit. Tout comme moi, ils ont eu cinq secondes pour comprendre. Chloé angélique, naïve sourit en nous voyant tous sourire. Un dernier regard…

« Nous avons mené notre combat ! criai-je ».

La guerre était-elle juste ? Serions-nous revenus constellés de médailles ?
Serions-nous toujours des êtres « vivants » ou des êtres vivants de remords, de silence et de solitude ?

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