Le grand édito de Michel Le Bris : " Que nous arrive-t-il ? "

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Bouleversement de tous les équilibres mondiaux, guerre économique ouverte, effondrement de nos systèmes de représentation du monde, guerre déclarée de plus en plus ouvertement à nos valeurs fondamentales – démocratie, droits de l’homme, laïcité – montée, partout, des régimes autoritaires, sinon des dictatures ; montée des intégrismes – dont les femmes sont les premières victimes –, fragmentation accélérée de la société, lente implosion d’une Europe dont nous savons, quel que soit le résultat des élections de ce printemps qu’elle sera à réinventer dans la pire des tourmentes depuis sa création. Et voici que 15 000 savants du monde entier lancent un appel quasi-désespéré : ce n’est plus que la planète va mal : elle meurt sous nos yeux.

« Demain la guerre ?  », nous inquiétions-nous ici même lors d’une précédente édition : « en vain, nous fermons les yeux sur ce qui agite le corps social, le fragmente, oppose les uns aux autres, sous de multiples prétextes, montée de l’antisémitisme, du racisme, de l’homophobie, guerres des mémoires, guerres de religion, guerre de mots. Et les contorsions sémantiques pour nier l’évidence n’y pourront rien. La guerre envahit les esprits quand elle est dans les mots. Et elle y est, vraiment. Anathèmes, injures, petites phrases, calomnies : le degré zéro de la pensée. On ne s’écoute plus : on s’assassine, on s’excommunie, alors même que l’on se proclame laïque, ou athée. Que nous ne nous aimons plus, au moins, la chose est claire ».

De quoi s’inquiéter, en effet, quand l’intimation du « nouveau » à tout prix paraît vouloir effacer la trame même du passé, que la communication toute puissante aboutit à la promotion du plus futile, et que les géants du Net nous promettent une société de surveillance généralisée, décidant et de nos goûts et de nos lectures par des algorithmes de plus en plus sophistiqués, tandis que nos démagogues « maîtres penseurs » brandissent en remèdes-miracles des idéologies pourtant responsables des deux plus grandes catastrophes du XXe siècle.

Extraordinaire renversement, en forme de pied de nez à ces maîtres-penseurs : « du passé faisons table rase » vieux rêve chanté dans l’Internationale, devient le mot d’ordre, tous bords confondus, du monde nouveau. Pour le pire ?

« État de crise » : nous avions annoncé ce titre pour notre nouvelle édition, dès le mois de septembre. Nous ne nous attendions pas à être aussi vite rattrapés par la réalité, avec une pareille violence. Que nous arrive-t-il ? Où allons-nous ? Bien malin qui pourrait donner une réponse assurée.

Sinon celle-ci, que les crises de cette ampleur traduisent, au-delà de revendications économiques ou politiques qui ont pu les déclencher, un mal-être plus profond, une inquiétude – une crise profonde de nos repères, de nos valeurs, une crise qu’il faut bien dire spirituelle.
Tout dans l’ordinaire des jours est fait pour nous ramener au statut de «  consommateur » et de « producteur  » – en oubliant qu’il est en chacun des rêves, des désirs, une capacité de création, une dimension de liberté, irréductible à ce qui prétend nous déterminer et nous contraindre : ce que la grande révolution romantique, et particulièrement l’immense Hugo, plus que jamais d’actualité, disait « le poème » en chacun. Le poème, le roman, la musique… ne réalisent-ils pas ce miracle d’être l’expression de la plus extrême singularité d’un créateur, et de parler pourtant au plus grand nombre – de créer, en somme, de « l’être ensemble » ?

État de crise… à la différence des dogmes et des idéologies promptes à nous fournir des réponses sur tout, la puissance de la littérature n’est-elle pas de nous ramener à l’inquiétude des questions, sur nous-mêmes, sur les autres, sur le monde ? D’ailleurs, à bien y réfléchir, à l’opposé de ceux rêvant à un monde lisse, sans contradiction, l’espace même du roman est celui de la crise. Sans crise, quel roman ? Et, ce faisant, il nous reconduit à nous-mêmes, à notre meilleure part – à manifester ce que trop souvent nous oublions : que nous pouvons être, aussi, plus grand que nous-mêmes. En cela il est peut-être notre bien le plus précieux.

Et c’est pourquoi nous avons voulu que cette édition soit vouée à ce qui nous réunit tous : l’amour de la littérature, du poème, de la musique, de l’image.

Nous sommes plus grands que nous. Et c’est de cette grandeur retrouvée que tout peut recommencer.