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Un Appel et tout bascule

Le froid me piquait la peau, c’était peut-être lui qui me mettait les larmes aux yeux, ou alors c’était le grand soleil, quelque chose de vif et d’éblouissant en tout cas, qui venait chercher quelques larmes au fond de moi, je jure pourtant que je n’étais pas triste, vraiment, ce serait trop simple de dire que les larmes ne concernent que les gens tristes, mais le geste que j’ai fait pour essuyer les larmes du revers de ma main glacée, (parce que je ne mets jamais de gants, je crois que j’aime voir mes doigts rougis par le froid, ça fait des mains plus fragiles, plus vivantes), ce geste-là donc, je m’en souviens, m’a fait du bien, c’était un geste qui avait en lui de la force et du courage, alors, j’ai sorti mon téléphone de ma poche et j’ai enfin osé composer le numéro que je connaissais par cœur, depuis un an exactement.

Ce furent les trente secondes les plus longues de ma vie. À chaque nouvelle sonnerie, j’avais peur d’entendre la voix, vous savez, celle qui fait « veuillez laisser un message ». Mais non, à chaque seconde, le « bip » incessant revenait toujours plus fort. Alors que je me demandais si cette sonnerie allait finir un jour, une voix se fit entendre.
« Allô ? ». Une voix froide, rauque et dure. Après un moment d’hésitation, en rassemblant tout mon courage, je répondis « allô papa ». Ça y est, c’était dit, je ne pouvais plus faire marche arrière. Je m’étais imaginé tellement de scénarios tout au long de cette année que j’étais préparé à toutes les réactions possibles, les cris de joie, les larmes, le soulagement et bien d’autres choses encore... J’attendais sa réponse tremblant, je ne saurais dire si c’était à cause de la peur, de l’excitation ou du froid, que mes mains gelées supportaient de moins en moins. Alors que je commençais à m’impatienter, je crus entendre un bruit. Pas n’importe lequel, le bruit qui m’avait tant insupporté tout à l’heure, vous savez, ce « bip, bip, bip », ce bruit qui indique généralement quand la personne a...

Non, je ne pouvais pas le croire, il n’a quand même pas pu faire ça ! Cet homme a osé me raccrocher au nez. Pas à moi, son propre fils ! Moi qui ai été si naïf en croyant qu’il aurait changé en sept ans, qu’il aurait réfléchi et qu’il regretterait. Des larmes de fureur et de tristesse commencèrent à couler le long de mes joues. Leur goût salé réveilla une colère, une colère qui était enfouie pendant toutes ces années, l’accumulation de toutes les épreuves qu’on a endurées Elliane et moi pour en arriver jusque-là. Se faire abandonner par un père qui n’est même pas capable d’assumer ses gestes sept ans après. Nous mettre dans l’orphelinat le moins fréquentable de tout Londres pour que dix mois après il ferme et qu’on disparaisse complètement de sa vie. Il savait qu’on n’accepterait pas d’être placés dans une autre famille, de devoir remplacer maman juste un mois après sa mort.

Je sens la rage bouillonner en moi, cette fureur que je ne parviens pas à calmer. J’ai la tête qui tourne, le visage trempé de larmes, je vois flou, je pleure et puis... et puis plus rien.

« Tom, Tom, réveille-toi, Tom s’il te plaît, réponds moi ! » Quand j’ouvre enfin les yeux, un visage flou m’apparaît en premier. Je prends mon temps, je suis tellement bien dans ce lit. Après une rapide analyse des lieux je me dis que ne suis probablement pas dans mon lit. Sur celui-là il y a plusieurs couvertures épaisses et chaudes et un matelas qui fait plus qu’un centimètre d’épaisseur, tout le contraire du mien. Une fois redressé, j’observe que je ne suis pas seul dans la pièce, deux autres enfants sont là eux aussi. Je reconnais le visage de Noémie, la gardienne du centre dans lequel nous vivons, Elliane et moi, depuis que nous nous sommes enfuis de l’orphelinat.

Je mis du temps pour comprendre ce qui se passait mais après quelques secondes, les choses se sont clarifiées dans ma tête. J’étais dans la salle principale du clan, la seule qui n’était pas fabriquée de nos mains et qui était aussi la maison de Noémie. À côté de moi, Ben, mon meilleur ami.

Quand j’eus fini mes constatations, Noémie prit la parole :
« Que t’est-il arrivé ?

  • Je... j’ai essayé d’appeler mon père et ça ne s’est pas vraiment passé comme je l’imaginais.
  • C’est-à-dire ?
  • Je n’ai pas réussi à lui parler, il m’a raccroché au nez quand je lui ai dit qui j’étais.
  • Comment as-tu eu son numéro ?
  • Il y a un an exactement, j’ai reçu un papier dans la cabane. Il se trouve que c’était la fiche de renseignements d’Elliane que détenait l’orphelinat avant qu’il ne ferme. Avec cette feuille, il y avait un mot signé Harry, mon éducateur préféré lorsque j’étais là-bas.
  • Et comment sait-il que tu habites ici maintenant ? Et puis pourquoi tu n’as rien dit à personne ?
  • Je ne sais pas, il m’a peut-être vu rentrer ici un jour. Il m’a écrit que c’était la seule chose qu’il avait pu faire pour nous en apprenant que l’orphelinat allait fermer. Je n’ai rien dit parce que j’avais peur que vous vous inquiétiez alors que pour moi, c’était une chance, peut-être la seule, de pouvoir parler à mon père.
  • Très bien, alors maintenant tu vas retourner dans ta cabane où ta sœur t’attend, elle était très inquiète tu sais ?
  • Je m’en doute mais j’ai une question, qui est-ce qui m’a trouvé ?
  • Ah ça, c’est Lucas, lorsqu’il distribuait des prospectus dans les rues. Il t’a trouvé et ramené ici. »
    Je ne répondis rien parce que pour moi, Lucas était un parfait inconnu. Ici, personne ne sait rien de son histoire, de sa famille, la seule chose que l’on sait, c’est son âge, il a trente-sept ans. Personne ne sait vraiment comment il a atterri ici mais il aide Noémie financièrement de temps en temps alors, il est un peu chez lui ici.

Cet endroit, aucun autre ne peut lui ressembler, il est unique. En ce lieu vivent une cinquantaine d’enfants de toutes les couleurs, de toutes les origines avec pour chacun, une histoire et pour tous le même espoir. Chaque enfant a sa place ici, la plupart de ceux qui y habitent ont été abandonnés. Chacun a le droit à un terrain et de quoi construire sa cabane. La seule vraie maison est celle de Noémie une femme de vingt et un an qui a accepté de devenir la « gardienne » de ce centre.

J’étais là, dans mes réflexions en rentrant chez moi quand je m’aperçus que Lucas m’avait rejoint. Il me demanda doucement mais d’un ton ferme :
« Promets-moi une chose Tom.

  • Ça dépend quoi.
  • N’essaye pas de joindre ton père d’accord ? Cela te fera plus de mal que de bien je peux te l’assurer. Allez, promets-le moi, s’il te plaît.
  • Je ne sais pas, tu sais très bien que je n’en resterai pas là et qu’à un moment ou un autre, il faudra que je réessaye et je n’attendrai pas les bras croisés à ne rien faire. Je me dois de le faire, pour Elliane, pour moi, pour maman. »
    Le souvenir de ma mère était très douloureux. Ma mère était morte lorsque que j’avais cinq ans, et c’est pourquoi mon père nous avait abandonnés.
    « Je le sais et je comprends ce que tu ressens, compatis Lucas, mais n’oublie pas que tu n’as que douze ans et que tu es encore un enfant.
  • Sauf que ça, ce n’était pas à moi d’y penser, je n’ai pas eu le choix tu vois ! »
    Je m’étais mis à hurler, je n’en pouvais plus. J’avais longtemps essayé de ne pas le montrer mais là, s’en était trop. « Calme-toi à présent. Je comprends ta souffrance, mais ça, tu dois me le promettre. »

Rentré chez moi, je réfléchissais à tout et à rien. C’est vrai que, dans le fond, il avait raison Lucas. Mais c’était étrange qu’il vienne me parler comme ça alors qu’on ne s’était jamais adressé la parole. Elliane débarqua dans la pièce et me fixa du regard.
« C’est vrai que tu as appelé papa ?

  • Oui mais ce n’est pas important, ne t’en fais pas.
  • Et maman ? »
    Cette question résonna dans mes oreilles comme un cri douloureux qui ravivait des souvenirs pourtant bien enfouis dans ma mémoire. J’avais beau lui expliquer, cette question revenait sans arrêt comme l’effet d’un boomerang, on le lance pensant s’en débarrasser mais il revient toujours.
    « Elliane, on en a déjà parlé. Tu sais très bien que c’est impossible de voir Maman. »
    Effectivement, Maman était morte dans un accident de voiture quand j’avais cinq ans et Elliane avait juste un an.
    « Je sais que c’est à cause d’une voiture mais une voiture, c’est pas méchant ?
  • Non Elliane mais des fois, il arrive que certaines personnes qui conduisent les voitures ne fassent pas attention et fassent mal à des gens comme maman, par exemple.
  • Ça veut dire qu’on ne pourra plus lui parler... Mais moi, elle me manque maman.
  • Moi aussi Elliane, crois-moi, mais c’est comme ça. Et puis, ici tu es entourée d’autres enfants, en plus certains sont de ton âge.
  • Oui mais c’est pas pareil ! »
    Avec Elliane, il fallait s’y attendre, c’est dur de lui faire accepter qu’il y a des personnes qui sont là pour l’aider, elle qui a toujours été très solitaire, cela ne s’était pas amélioré quand il avait fallu s’enfuir.

Le dîner fut encore plus expéditif que d’habitude et je me suis hâté de retrouver ma couette aussi épaisse qu’une feuille et mon matelas d’à peine un centimètre d’épaisseur. Je ne m’endormis pas de sitôt pour autant. Je réfléchissais à tout ce que m’avait dit Lucas, à la discussion avec Elliane sur maman et surtout, à l’appel avec papa. Pourtant, j’étais sûr que c’était lui, même si Noémie avait émis l’hypothèse que ce serait un faux numéro. Cette fiche, j’avais vu mon père la remplir, la signer, j’en étais certain. Alors, pour me rassurer je glissai ma main sous mon oreiller et en retirai le médaillon en or que je conserve là, à l’abri des regards. À l’intérieur, une photo de ma mère, ma sœur et moi. Je n’ai de mon père qu’un vague souvenir : les pancakes le matin et le bisou le soir. Il ne me reste aucun souvenir de son visage. Non il ne pouvait pas y avoir de doutes possibles, c’était bien le bon numéro.
Je serrai le médaillon dans ma main et m’endormis.

Le lendemain matin, alors que je venais à peine d’émerger de mon sommeil, Ben vint frapper chez moi.
« Entre, c’est ouvert... De toute façon il n’y a pas de serrure !

  • Salut Tom, comment tu vas aujourd’hui ?
  • Moi, ça va très bien. Attends- moi là et on va voir les autres. »
    Je me levai précipitamment si bien qu’un objet métallique tomba par terre.
    « Qu’est ce que c’est ? demanda Ben en ramassant le médaillon.
  • Rien juste un truc que j’ai trouvé dans une ruelle, mentis-je, on y va ? »
    On marcha en silence pendant toute la route, chacun dans ses pensées. J’étais impatient car pendant la nuit, j’avais pris une décision. Celle d’essayer de rappeler mon père mais cette-fois, en présence de Ben et d’Elliane. Elliane parce qu’elle devait être là, après tout, c’est aussi son père et Ben, parce que c’est comme mon frère et que je veux qu’il soit là quoi qu’il arrive. J’étais excité, dans quelques minutes je lui aurais peut-être parlé, mis les choses au clair parce qu’il m’en fallait, des explications ! Évidemment ce ne serait pas simple, je ne lui pardonnerais pas tout de suite, il faudrait du temps, d’ailleurs, est-ce qu’un jour je lui pardonnerais ?

Enfin, c’était l’heure, nous étions arrivés dans la maison de Noémie où l’on prenait le petit déjeuner comme tous les jours. Ça sonnait, les même « bip, bip, bip » incessants. Derrière nous, Lucas, qui venait rendre visite à Noémie comme tous les samedis matins, nous salua d’un bref coup de tête puis s’assit sur une chaise pour patienter.
Tout n’était qu’une question de secondes, tout le monde avait les yeux rivés sur le téléphone.
Mais qui aurait pu deviner ce qui allait se passer, qui aurait pu croire qu’en un instant, tout allait basculer ? Qui aurait pu imaginer que ce serait le téléphone de Lucas qui sonnerait ?

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