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La dernière coulée


… alors j’ai sorti mon téléphone de ma poche et j’ai enfin osé composer le numéro que je connaissais par cœur, depuis un an exactement.

J’ai posé mon index au bas de l’écran, sur la touche 0 et j’ai été surprise car le verre était chaud. Il faisait froid sur l’avenue Gambetta d’autant qu’un immeuble gris masquait le soleil. J’ai hésité avant de composer le deuxième chiffre. Le pire moment en compète, c’est quand tu poses le deuxième pied sur le carrelage du plongeoir, quelques secondes avant de te jeter. Pas quand tu vois que tu te fais distancer ou que tu comprends que tu vas perdre, non. C’est juste avant de plonger, avant de sauter, avant de te faire engloutir par les eaux calmes, trop calmes d’ailleurs, du bassin. Ces quelques instants avant le coup d’envoi, quand tu sais que ton pied peut glisser, que tu peux rater ton départ, partir une fraction de seconde trop tôt, ou trop tard.

J’ai appuyé sur le 6. Deux chiffres noirs s’inscrivaient maintenant sur mon écran.
Je l’ai fait pour elle. On se connaissait depuis nos 6 ans. « Nous deux contre le reste du monde », c’est ce qu’elle disait, ma copine Isaure. Elle avait déménagé dans mon quartier pendant les vacances d’été. Quand je passais devant sa maison (toujours à vélo, car j’adorais faire du vélo à l’époque, ce système me fascinait car mes jambes transmettaient de l’énergie aux roues qui faisaient avancer mon mini véhicule et plus je pédalais, plus il y avait de l’énergie dans ma bicyclette et je pensais qu’un jour, en allant suffisamment vite, je finirais par m’envoler). Donc, en passant devant chez elle, j’entendais ses parents se disputer très fort. Un après midi d’août, j’ai aperçu Isaure qui pleurait dans mon coin secret, derrière le gros rocher au bord du ruisseau du Parc des Buttes Chaumont. Un peu gênée de l’observer alors qu’elle ne savait pas que j’étais là, je lui ai dit :
« T’aimes les bonbons au citron ? Tiens, j’en ai un. Je m’appelle Maya, et toi ?

  • Isaure… » m’a-t-elle répondu en reniflant, tout en déshabillant le bonbon.

J’arrivais au bout de l’avenue Gambetta quand j’ai composé la suite du numéro. La bretelle droite de mon sac à dos s’était desserrée, alors que celle de gauche était bien ajustée. C’est ce qu’il se passe quand on a l’habitude de le porter sur une seule épaule pour aller au lycée. Mais ce matin là, je le portais sur les deux épaules, car il était plein mais je n’avais ni livres ni cahiers sur le dos.

26. C’était il y a un an pile, le 26 janvier 2018. Isaure a disparu le jour de mes 17 ans. Je l’avais attendue dans mon jardin dans le froid et la neige, laissant les autres invités à l’intérieur. J’espérais la voir apparaitre, mais au fond de moi je savais que quelque chose clochait, Isaure n’aurait jamais raté un de mes anniversaires et son téléphone était éteint. Une demie heure après la fin de la fête, ma maison était vide et sale lorsque le père d’Isaure m’a téléphoné. Je me suis laissée tomber par terre en grattant distraitement les oreilles de Milou, mon chien. Des verres en plastique trainaient au sol, les guirlandes s’étaient décrochées, on ne voyait plus grand chose car la lumière du jour disparaissait. Je n’avais même pas la force de manger un bonbon au citron. « Pathétique, dirait Isaure. On a toujours de la force pour des bonbons au citron… Ou alors, c’est vraiment très grave ».

La sonnerie du tram du boulevard Mortier m’a fait sursauter alors que j’étais absorbée par mon écran de téléphone. En voyant la symétrie des rails bien droits, je me suis dit qu’Isaure avait volontairement fait dérailler son train. J’ai composé les deux chiffres suivants.

03, comme les 3 policiers qui sont venus m’interroger cette nuit-là, un an plus tôt. Ils ont vite compris que je ne savais rien. Compris aussi que je ne lâcherai pas l’affaire, que je ne resterai pas sans rien faire. J’ai entendu des mots comme billet d’avion, aller-simple, Turquie, mariage, Syrie. Ça ne pouvait pas être Isaure, ma meilleure amie, celle qui était Charlie. Pas celle qui écrivait sur son sac « Fuck the patriarchy ». L’un des policiers n’avait pas d’uniforme, il était à l’écart, ne parlait pas et regardait, l’air de rien, mes livres, mes affaires, mes affiches accrochées au mur. Quand il a reconnu Isaure et moi enlacées sur une image, il l’a prise en photo avec son téléphone. Puis il a feuilleté mes manuels scolaires posés sur mon bureau et s’est arrêté sur mon livre d’arabe. Et pour la première fois j’ai entendu le son de sa voix. « Tu apprends l’arabe ?

  • Oui, depuis six ans, c’est ma première langue ».

Il a fait comme s’il ne m’avait pas entendue mais j’ai bien vu qu’il avait l’air ailleurs, retournant mes Dvd sans vraiment les regarder. En quittant ma chambre, il a donné son numéro de téléphone personnel aux deux policiers en uniforme. Suffisamment fort pour que je l’entende, et que je le retienne.

07. Le soleil sur le boulevard Mortier n’arrivait pas à me réchauffer. J’avais mis 7 objets dans mon sac à dos ce matin-là. Mon bracelet brésilien porte-bonheur que m’avait ramené ma tante, la chemise rose de mon père, la sonnette de mon premier vélo, le pendentif ovale de ma grand-mère et une photo de mes parents, Isaure et moi. Des bonbons au citron et le plaid plein de poils de Milou. Tout ce qu’il me reste de moi et des miens.

J’avais eu un an pour faire mon deuil. Pas un deuil pour la mort de quelqu’un. Un deuil pour moi. Au début, j’étais presque excitée à l’idée de disparaitre. Et puis peu à peu, j’ai pris conscience de ce que ça allait impliquer. Renoncer à tout. Famille. Amis. Réseaux sociaux. Vie publique. Lycée. Université. Identité. J’allais enterrer tout ce qui m’avait permis d’être moi. J’allais m’enterrer moi même, fermer mon cercueil. Nouveau nom, nouvelle personnalité, nouveau métier, nouveau pays. Un nouveau moi. Des « moi », j’en aurai plein. Tous faux.

Il ne me restait plus que deux chiffres à composer quand une voiture s’est arrêtée au feu rouge, la vitre baissée. « Nous sommes des soeurs jumelles, nées sous le signe des gémeaux », puis une voix de journaliste a recouvert la chanson des jumelles, pour annoncer la mort de Michel Legrand. J’ai comme reçu un coup dans le ventre. C’était notre chanson, c’était notre enfance, c’était le 26 janvier 2019, le jour de mes 18 ans.

18. Je saute, je me lance, je renonce, j’accepte, j’appelle, j’appuie sur le bouton vert lumineux de mon smartphone. D’un coup. Ça fait moins peur. Ça fait moins mal. Ça sonne, et ça semble durer des heures. J’ai peur. Peur de tomber sur le répondeur. Peur que quelqu’un réponde. Peur qu’il y ait un problème. Peur de changer d’avis.
« Allo ? dit une voix d’homme

  • C’est moi, c’est l’Abeille
  • Ok, j’arrive, je descends ».

Alors j’ai fourré un bonbon au citron dans ma bouche et j’ai inspiré très fort, comme si j’allais faire une longue coulée à la piscine. J’ai fait un dernier pas. J’ai regardé autour de moi pour mémoriser ces derniers instants. J’ai vu le drapeau bleu blanc rouge. J’ai fermé les yeux, j’ai ramené mes bras au dessus de ma tête et j’ai plongé. J’ai poussé la porte de la D.G.S.E. 141 boulevard Mortier.

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