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La Soupe

J’ai regardé mes chaussures, puis un carreau de carrelage sur lequel il y avait une petite tache de sauce tomate, puis les chaussures de mon père, puis la chemise de mon père, sans aller jusqu’aux yeux, c’était plus simple de ne pas regarder ses yeux et j’ai dit :
« J’ai reçu mon bulletin.
− Et alors ? Tu as bien travaillé ? Les professeurs t’ont mis de bonnes appréciations ? »
J’avais toujours peur que mon père s’attende à un changement, à quelque chose de nouveau et qu’il soit déçu. Chaque fois, c’était pareil et je n’arrivais pas à l’affronter dans les yeux de peur d’y voir de la déception. J’ai simplement répondu :
« Bof ! C’est comme d’habitude. J’ai la moyenne. Les professeurs disent que je suis un bon élève mais qu’il faut que je participe plus en classe. »
Mon père a hoché la tête silencieusement. J’ai laissé échapper :
« Papa, je crois que je suis bizarre. »
Il m’a alors regardé ébahi. Il ne faisait plus la vaisselle, il m’observait attentivement. Il m’a dit :
« Un adolescent de 15 ans qui déclare, à son père, qu’il est bizarre c’est plutôt singulier en effet. Cependant, tu m’as l’air tout à fait normal. »
Ce n’était pas vraiment la réponse à laquelle je m’attendais. Il a continué à faire la vaisselle et m’a demandé :
« Pourquoi dis-tu que tu te trouves bizarre ? »
Mais au moment où il avait terminé sa phrase, j’étais déjà parti très loin dans mes pensées. J’avais le regard fixé sur la tache de sauce tomate. Il y avait une fourmi qui tournait autour sans pourtant y goûter. Peut-être n’avait-elle pas faim ? Je ne m’y connaissais pas bien en matière de fourmis mais il me semblait que dès qu’elles avaient une opportunité de ramener quelque chose à la fourmilière elles ne laissaient pas l’occasion passer. Or, celle-là semblait plus contourner la tache - comme un rond-point - que de s’y intéresser. La voix de mon père m’a fait revenir à la réalité.
« Je peux savoir à quoi tu penses ? »
J’ai bégayé et je baissais, sans arrêt, mon regard sur la tache rouge. Mon père s’en est aperçu et l’a essuyée. Il me demanda d’un air suspicieux :
« Pourquoi regardais-tu cette tache ? »
Je lui expliquai simplement que je regardais la fourmi qui tournait autour. Mon père a continué ce qu’il faisait. J’ai soupiré doucement. En ce moment, tout n’allait pas très bien à la maison. Depuis un mois, mon père et ma mère se disputaient chaque soir. Ce matin, en me levant, c’était mon père qui m’avait préparé mon petit-déjeuner – d’habitude c’était ma mère – et je lui avais alors demandé la raison de cet acte inhabituel. Il m’avait expliqué :
« Ta mère est partie plus tôt au travail, aujourd’hui. »
C’était compréhensible. Je savais que ma mère travaillait de plus en plus – sûrement pour oublier ses problèmes – et cela m’inquiétait. Mon père s’est retourné et m’a demandé :
« Il était sur quoi ton contrôle en japonais ?
− Sur les cannibales. » répondis-je.
Il m’a regardé étonné.
« Les cannibales ? En japonais ? C’est original, ça. »
J’ai regardé le torchon qui avait toujours la tache de sauce tomate. J’ai repensé à la fourmi et soudain je me suis souvenu de cette revue scientifique dans laquelle on déclarait avoir trouvé une nouvelle espèce de fourmis.
« Tu sais, il existe une espèce de fourmis appelée Dracula et ces fourmis sont cannibales.
− Des fourmis cannibales, dis-tu ? »
Mon père s’est lancé dans une sorte de réflexion intense et il répétait à voix basse le mot « cannibales », tout en fixant la marmite qu’il lavait. Je me suis dirigé vers ma chambre, abandonnant mon père à sa distraction et je me suis alors lancé dans une tempête d’idées, pour ma nouvelle. Je participais à un concours national. J’avais choisi le premier incipit proposé et je tentais de faire la suite de l’histoire. Pendant que je réfléchissais, je me suis mis à fixer le planisphère. J’avais une passion pour l’Israël et je voulais faire l’histoire d’un sociopathe qui s’était enfui d’Égypte pour trouver un refuge au cœur de Jérusalem. J’allais décrire sa nouvelle vie là-bas et j’allais tourner l’intrigue autour de la raison de sa fuite. Je réfléchissais toujours pour trouver la suite mais ma pensée s’est arrêtée sur l’Égypte, je me suis mis à visualiser la pyramide de Khéops et à imaginer une histoire d’aventuriers sur les traces de Toutânkhamon. Il m’arrivait souvent de dériver d’un sujet à un autre et je n’arrivais jamais à aller droit au but sans être passé par les mille et une facettes de la question. J’ai, ce qu’on appelle, des pensées en arborescences. Quand je m’ennuyais, je pouvais aller très loin. C’est ce constat qu’avait fait ma grand-mère. Une simple pensée pouvait me conduire jusqu’à une question politique d’actualité. Par exemple, en regardant un morceau de bœuf haché, mon esprit m’emmenait à l’abattoir, je visualisais les hectares recouverts de vaches dont le pet était composé de méthane ; le méthane dont la formule chimique est CH4. Il m’arrivait de décomposer la molécule et de citer toutes les molécules que je connaissais et qui étaient composés des mêmes éléments que le méthane. Sinon ces hectares de vaches pouvaient aussi me mener jusqu’à la gestation d’un veau. Je dérivais alors sur la gestation humaine avec l’avortement et les questions éthiques. Souvent, j’étais amené à me demander : que fait l’État ? Grâce à mes pensées affluentes, j’avais même découvert des subtilités dans l’orthographe des mots. Par exemple, le mot « Croix ». On peut y repérer une sorte de jeu de mots dans l’orthographe. Pour cela il faut d’abord visualiser ce que représente le mot. Ensuite, il suffit de regarder la dernière lettre. Un « X » qui est lui-même une lettre en croix. Ou encore, plus facile, le mot « Hache ». La première lettre de ce mot contient à elle seule le mot tout en entier : « Hache » et « H ». C’est peut-être pour cette raison que j’aime autant les dissertations... le seul problème, c’est que je fais souvent des hors-sujets... et voilà, je m’égare encore avec ce flux de pensées constant. Il paraît que c’est ce qu’ont les génies et les surdoués mais je ne pense pas en faire partie. Après tout, avoir un 13 en japonais pour un surdoué ce n’est pas génial, pourrait-on se dire. Cependant, on m’a dit une fois que les génies comme Einstein étaient souvent en échec scolaire. Or, j’ai la moyenne. De toute façon, je n’aurais pas l’orgueil de me définir comme un génie mais ce qui est sûr, c’est que tout comme eux je me sens souvent incompris. Tandis que je réfléchissais, j’ai soudain entendu mon père m’appeler. Le dîner était prêt. J’ai regardé par ma fenêtre. Le soleil était déjà couché et je n’avais pas avancé dans mon projet. J’ai soupiré et me suis dirigé vers la salle à manger, oubliant d’enfiler mes chaussons. Je me suis installé à la table et mon père a apporté une marmite remplie de soupe. Le fumet qui s’en émanait était agréable à humer.
« Ça sent bon ! Elle est à quoi ta soupe Papa ? » ai-je demandé.
Il m’a fait un clin d’œil et m’a répondu.
« À toi de deviner ! »
Il m’a servi deux louches et s’est servi. Je l’ai goûtée. Il y avait des carottes, des oignons, des morceaux de viande ou plutôt de volaille. La chair était assez tendre. J’ai demandé à mon père :
« C’est du poulet ? »
Il m’a souri, j’étais content d’avoir trouvé. J’ai mangé avec appétit car j’avais sauté le repas de midi. J’ai dégusté la soupe avec plaisir. J’ai senti quelque chose de dur craquer sous ma dent mais je n’y fis pas attention. D’habitude, je n’aimais pas les soupes mais, aujourd’hui, j’avais faim.
« Maman rentrera tard. Je vais lui laisser une assiette de côté. » ai-je dit.
Mon père a hoché la tête. Du repas, il y avait à peine touché(e ?). Après avoir fini mon assiette, j’ai débarrassé la table. La vaisselle que mon père avait nettoyée séchait toujours : des assiettes, des verres, un couteau, des fourchettes et des cuillères. J’ai déposé la marmite sur la cuisinière et en la regardant cela m’a rappelé que la dernière que j’avais mangée une soupe comme ça remontait aux obsèques de mon grand-père. Je me suis dirigé vers ma chambre jusqu’au moment où j’ai senti quelque chose de froid et d’humide sous mon pied droit. Je me suis penché pour voir ce dont il s’agissait et j’ai vu une petite tache de sauce tomate. Il y en avait une autre un peu plus loin qui menait à la chambre de mes parents. Mon père mangeait donc en cachette. Je suis allé dans la chambre parentale. J’ai regardé autour de moi. Les affaires de ma mère étaient en désordre comme si on avait préparé un départ précipité. Je me suis avancé. La couverture traînait au sol et il semblait y avoir quelque chose en dessous. Mon père m’a crié depuis la salle à manger :
« Au fait ! Ta mère ne rentrera pas ce soir. J’espère qu’elle a apprécié sa journée, c’était son dernier jour de travail, elle a pris un congé. Elle est partie en voyage... »
Puis il rajouta :
« Elle était bonne la soupe de maman ? »

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