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Un nouveau départ

Il est en train de faire la vaisselle et moi, j’observe son dos, je me dis, c’est fou quand même, on passe une vie entière sans jamais se voir de dos, je me dis aussi qu’il a un peu plus de cheveux gris sur la nuque, c’est drôle, les cheveux gris, comment ça apparaît ? Un à un, la nuit ? Est-ce que je verrais une différence si je regardais sa tête chaque matin ? Bon, je sais que c’est toujours comme ça, je me fais plein de réflexions et me pose plein de questions en général, mais quand il faut parler et aller droit au but je m’en pose au moins cent fois plus, c’est un peu comme les balais dans L’apprenti sorcier : multiplication sur multiplication au carré, et tutti quanti. Ça c’est une expression de ma grand-mère qui me fait beaucoup rire et qui, je ne sais pas pourquoi, me fait penser à des fruits confits. Voilà, ça repart, je pense à tout sauf à ce que je dois dire, je m’égare.
Il doit avoir des antennes parce qu’il se tourne vers moi soudain, les mains pleines de mousse, arrêtant quelques secondes de frotter une marmite.

  • Toi, tu as quelque chose à me dire.
  • J’ai eu 13 en japonais.
  • C’est bien !
  • Oui, si on veut.
  • Mais ce n’est pas ça que tu voulais me dire.
  • Si, enfin, non.
    J’ai regardé mes chaussures, puis un carreau de carrelage sur lequel il y avait une petite tache de sauce tomate, puis les chaussures de mon père, puis la chemise de mon père, sans aller jusqu’aux yeux, c’était simple de ne pas regarder ses yeux, et j’ai dit :
  • En fait, je ne sais plus. Enfin, si, mais… Je ne me sens pas trop bien. J’ai un peu mal à la tête. Un peu beaucoup, même. Je vais aller me reposer.
    Je fis deux pas en arrière, mon regard s’était à nouveau fixé sur la petite tache de sauce tomate. Comment avais-je pu en arriver à ce point ?
  • Très bien, ma puce. Va te reposer. N’oublies pas, tu as ton examen de harpe, samedi prochain.
  • Je sais, papa. Je sais. Merci.
    En m’éloignant jusque dans ma chambre, je voyais très bien qu’il ne me croyait pas. C’était comme écrit sur son visage. Mais je suppose qu’un père est censé comprendre... Quoi que… Une personne peut-elle véritablement comprendre ce qu’elle n’a pas vécu ? C’est à méditer. J’étais allongée dans mon lit, la porte de ma chambre fermée, le regard rivé vers le plafond, mes cheveux blonds mi- longs étaient étalés autour de ma tête comme une auréole. Bizarrement, ils n’étaient pas comme d’habitude attachés en queue de cheval, pourquoi, tiens ? Je ne me suis pas attaché les cheveux, ce matin, et à vrai dire hier non plus, cela fait même une semaine que je ne les attache plus. Dommage, on me disait souvent que je ressemblais à un ange, avec. Les anges, ça évoque la vie, mais aussi le paradis, alors en quelque sorte, ça évoque aussi la mort. Les anges ne sont peut-être pas si gentils et si purs que ça, en fait.
    Je repense à mon père. Je lui ai menti, et il le sait, comment se sent-il, en ce moment ? Mais, c’était nécessaire, ou pas, en fait. J’aurais pu lui dire la vérité, mais comment l’exprimer ? Il n’aurait peut-être pas compris… Et s’il aurait compris ?? Je lui aurais menti pour rien ? Mais comment savoir s’il aurait compris, sans lui demander ouvertement ? Et si je lui demande, alors il comprendra que je lui ai menti, c’est un cercle sans fin, un serpent qui se mord la queue. Comme le jeu des serpents et des échelles. A chaque fois, je tombais, quand j’allais gagner, sur le serpent qui me faisait redescendre à la case 9, et à chaque fois c’était Mamina qui gagnait, parce que je jouais toujours avec Mamina, et son vieux jeu, maman jouait déjà à ce jeu avec Mamina dans son enfance. D’ailleurs, Mamina, je la comprends ; elle s’est mariée, puis elle s’est séparée de grand-papi Georges, parce qu’elle était comme moi…
    Mais comment les gens considèrent-ils les gens comme moi ? Les comprennent-ils ? Ils les regardent de travers, ils les jugent ? Dans ma classe, Louis s’est fait traiter de pédale. Est-ce que lui aussi était comme moi ? Était-ce différent ? Je ne sais pas. Je ne le connais pas, je ne lui ai jamais parlé… J’aurais peut-être dû. En fait, oui, j’aurais dû. Mais je ne l’ai pas fait. En ce moment même, je m’en veux de ne pas lui avoir parlé, d’ailleurs. Mais, mon père… Il mérite de savoir, lui, mon père. Il mérite de connaître la vérité, il me dit toujours tout et moi jamais rien, en même temps je n’ai jamais rien à dire… Je ne devrai pas ainsi l’exclure de ma vie, il est encore temps de lui dire la vérité, qu’il me juge ou non, qu’il me traite ou non. Il doit savoir, je suis sa fille, après tout, il doit connaître la vérité sur sa propre fille.
    Pour la suite, c’était comme dans un rêve, ou bien ça ne l’était pas, je ne peux pas savoir réellement, enfin si, mais non. Ou, peut-être que je ne veux pas le savoir. Si la suite était un rêve. Je me suis levée, et je suis sortie de ma chambre, les yeux un peu gonflés, et mes beaux cheveux d’ange déchu tout effilés, je n’étais pas belle à voir. J’arrive devant mon père et je le fixe, aussitôt il lève les yeux de son journal ; je pense sérieusement qu’il a des antennes reliées à son cerveau.
    Ce moment fatidique, que je redoute tant. C’est comme une utopie, et les utopies ne se réalisent jamais. C’est comme le bonheur, à chaque fois qu’on croit le saisir, on le perd de vue. Je n’ai jamais saisi mon bonheur, et pourtant, si je lui avais dit ces mots, je l’aurais trouvé.
  • Alya, te voilà enfin. Tu te sens un peu mieux ?
  • Oui, papa. Papa… En fait… J’ai vraiment quelque chose d’important à te dire…
  • Je sais, Alya. Prends ton temps.
  • Papa… Est-ce que tu m’aimes ?
  • Bien sûr, ma puce, et cela quoi que tu aies à m’annoncer.

C’est dans ces moments-là que je l’aimais le plus, mon père, même si je l’aime tout le temps, mais dans ces moments-là je l’aimais plus encore. Sa faculté de comprendre les autres sans qu’ils aient besoin de parler… Peut-être était-ce le super-pouvoir d’être père. Je ne sais pas, je ne suis pas sûre du tout, même, mais j’ai une intuition, et je dois toujours suivre mes intuitions. Même si elles sont rarement bonnes à suivre. C’est mon instinct sauvage, qui reprend le dessus, mon instinct de protection, comme dans les films, inspirés des histoires vraies, comme Robinson Crusoé. Il a pris le dessus sur ses conditions humaines pour reprendre l’instinct sauvage de l’Homme, pour survivre pendant 28 ans sur une île déserte et sauvage, dans le danger de la nature et des prédateurs. Je crois que je suis en train de reprendre cet instinct. Même si je ne sais pas si c’est forcément une bonne chose. Je dois stopper mes pensées, je ne pourrais pas éviter cette conversation plus longtemps.

  • Papa. C’est… C’est à propos d’Hélène. Je l’aime, papa. Je l’aime, et elle m’aime. Je voulais te dire qu’on s’aimait, quoi que tu en dises… Je ne veux pas que tu juges ma décision… Mais jamais tu n’auras de gendre, papa… Juste une fille… Qui aime une fille…
    Je vis un sourire se dessiner sur les lèvres de mon père, un sourire bienveillant, mais un sourire qui en disait long. Un sourire qui en disait bien plus que ce qu’il ne laissait paraître… Comme s’il le savait déjà.
    Puis, lentement, dans ma mémoire, tout s’efface, et j’entends un bruit sourd et répétitif, un bruit que j’ai déjà entendu auparavant. Dans mon esprit, sur un écran noir, des petites vagues vertes lentement se dessinent, qui ondulent vers le haut, le bas, en de petits pics réguliers au même rythme que les sons aigus. Je crois entendre la voix grave de mon père à mes côtés, c’est étrange, on dirait la voix de mon père, mais c’est différent… Je ne vois pas… Tout est différent… J’entends à ses côtés des sanglots, on croirait une scène morbide… Ça me fait peur…
    Je me souviens de tout, j’entends tout. Mais je ne suis pas présente. Physiquement, mais pas mentalement. Je n’y arrive pas, je suis bloquée dans le monde des songes.
    Je repense à mon père. A son sourire, si bien sûr fut-il vrai, et non le fruit de mon imagination. Si je lui avais dit que je l’aimais. Et si je lui avais demandé d’aller voir Hélène ce soir-là, de m’emmener la voir, je suis certaine qu’il aurait accepté avec ce même grand sourire aux lèvres.
    Qu’aucune voiture ne m’aurait barré la route, lorsque j’ai glissé jusqu’en bas de ma fenêtre pour la rejoindre.
    Car oui, les parents aiment leurs enfants plus que tout et par-dessus toutes choses. Et si je lui avais dit…
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