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Ma mer

[… ] Alors j’ai sorti mon téléphone de ma poche et j’ai enfin osé composer le numéro que je connaissais par cœur, depuis un an exactement.
Je tremblais, mon corps tremblait, je ne sais si c’était de froid ou d’appréhension, c’était sans doute un peu les deux à la fois. C’était un soir d’hiver, j’étais dehors, assise sur le sable d’une toute petite plage où j’avais l’habitude de venir régulièrement, seule, face à la mer. Ce soir-là, le soleil se reflétait dans une eau qui ondulait légèrement, c’était une vue magnifique. J’aime venir sur cette plage contempler l’immensité de cette eau qui chaque jour change de couleur, sentir cette odeur iodée et entendre le son de la mélodie qu’elle produit lorsque qu’elle caresse le sable et les coquillages. J’aime cette mer, qu’elle soit calme où en colère, elle reste pour moi une beauté qui sait m’atteindre et qui m’apaise. C’est la mer, où j’ai joué pendant des heures à chercher des crevettes et poissons avec une épuisette. C’est la mer où j’ai appris à nager. C’est la mer de mon enfance. La mer que je viens voir quand je n’ai pas le moral, quand je ressens le besoin de me poser et de réfléchir. C’est ma « mer », mon lieu de refuge face au monde.
Ce soir-là, ce n’était pas n’importe lequel, c’était le soir de l’anniversaire de mes dix-sept ans, celui où j’ai composé ce numéro que je connaissais par cœur. Mon portable collé à mon oreille droite, j’attendais. Le temps m’a semblé une éternité, comme si le froid ambiant l’avait figé.
Je ne savais pas vraiment qui j’appelais. Je me souviens que j’avais beaucoup de chose à lui dire, que j’avais beaucoup de questions à lui poser. Pendant un an, j’avais de nombreuse fois imaginé ce que j’aimerais lui dire.
Le tout premier bip de la tonalité me fit sursauter, je venais de réaliser que pour la première fois j’avais réussi à appuyer sur le petit rond vert. J’ai inspiré et expiré, pour me donner du courage, et me calmer. Comme il faisait froid, ce rejet d’air a créé une petite fumée grise qui a fait de la buée sur les verres de mes lunettes. J’ai glissé ma main libre dans ma poche pour en sortir un morceau de papier tout froissé avec quelques notes que j’avais écrites au crayon gris, c’était les grandes lignes de ce que je souhaitais dire.
A la seconde sonnerie, je me rappelle que mes pensées se sont accélérées. Je me suis demandé si je n’allais pas renoncer pour réfléchir davantage ; et si la personne ne répondait pas ; aurais-je le courage de la rappeler ? Et soudain le fil de mes pensées fut interrompu : la personne avait décroché. Je savais ce que je voulais dire, pourtant aucun mot ne franchit mes lèvres. Je ne parlais pas, j’ai écouté pour la première fois le son de la voix féminine cachée derrière ce numéro. Elle disait d’une voix douce et cristalline : « Allô ? C’est qui ? J’écoute…. ». Elle rajouta : « C’est une blague ?... » N’ayant pas de réponse de ma part elle raccrocha. Mes mains étaient moites, mon cerveau avait complétement ralenti. Sa capacité à exécuter une action telle que parler avait disparu. L’unique chose qu’il fit, fut de retenir la douce mélodie de sa voix. Elle semblait d’une grande gentillesse, j’avais très envie d’apprendre à la connaître. Je n’avais pas réussi à prononcer une seule parole. Je suis restée muette, elle a raccroché.
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Je me suis retrouvée seule, dans le froid, sur cette plage que j’aime tant. J’ai regardé la mer, cette belle immensité bleue. La brise du vent glacial soufflait dans mes longs cheveux blonds ondulés, il était rare que je les attache. Je me suis demandé pour la énième fois si je tenais mes cheveux d’elle. Je l’ai à nouveau imaginée, comme souvent ça m’arrive. Avait-elle comme moi le même grain de beauté au coin de l’œil droit ou encore avait-elle les yeux verts, bleus ou marron. Je me perdais dans mes pensées et pour la première fois j’avais enfin quelque chose d’elle : sa douce voix. Je suis restée un moment à rêver éveillée sur le bord de la plage, mes doigts commençaient sérieusement à geler.
Etonnamment, c’est le froid qui me faisait souffrir mais c’est aussi lui qui me rappelait que je vivais, que j’existais. Mes joues me picotaient, et mes oreilles étaient sans doute rougies par la température hivernale. J’avais mis un an à préparer l’appel que je venais de passer. Et finalement, cette préparation ne m’avait même pas servi car je n’avais pas prévu mon incapacité à m’exprimer. Je n’avais pas réussi à prononcer un seul mot. Le courage que j’avais utilisé pour oser composer le numéro, m’avait fait défaut, il m’avait abandonné. Il m’avait déserté, me laissant en proie à l’émotion. Cette émotion qui m’avait pris à la gorge, étouffant tout passage pour les mots de ma voix frêle. L’émotion avait pris le contrôle, me mettant en mode « muet ».
Il y a exactement un an, j’avais trouvé, le numéro de ma mère biologique dans mon dossier. Je l’avais obtenu le jour de mes seize ans. Un an exact, douze mois, 365 jours. Pourquoi avais-je attendu tant de temps pour appeler ? Je ne le sais pas moi-même. Les quinze premiers jours, je me souviens j’avais passé des heures allongée sur le sable ou sur mon lit, le document où son portable était inscrit dans les mains. Je fixais ces cinq nombres, sans jamais avoir le courage d’appeler. Pendant un temps, je me disais même que je n’en avais pas besoin. Je n’avais pas besoin de l’appeler, j’avais déjà ma famille. Une famille adoptive, un père et une mère qui m’aiment fort, alors je n’avais pas besoin d’une autre famille ?
J’ai finis par délaisser la feuille avec son numéro dans un coin de ma chambre car j’ai mémorisé les dix chiffres qui le composaient. Un nombre incalculable de fois, j’ai inscrit son numéro sur mon portable sans jamais cliquer sur « Appeler ».
Ce soir-là, pour mes dix-sept ans, je venais enfin de l’appeler. Certes je n’avais rien dit, des larmes perlaient sur mes joues fraîches mais je jure que je n’étais pas triste. J’étais heureuse de connaître le son de sa voix.
Cependant, je ne saurais combien de temps après l’appel, je me suis demandé si le numéro n’aurait pas été réattribué. Si la personne que j’avais entendue n’était pas celle que je pensais, si cette voix n’était finalement pas la sienne. Le doute s’était emparé de moi, laissant le froid me congeler sur place. J’ai ressorti mon portable et j’ai rappelé. Elle a décroché, et cette fois-ci j’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai dit : « Bonjour, je suis votre fille… ».
Après quelques secondes de conversation, j’ai eu la confirmation qu’elle était bien ma mère biologique. J’ai réussi à parler, je lui ai fait un monologue de tout ce que j’avais à lui dire.

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Elle a pris le temps de m’écouter, ça m’a fait du bien. Elle a répondu à mes questions, ça m’a soulagée. Après des années d’interrogations, je connaissais enfin la réponse à la question que tous les enfants adoptés se posent « Pourquoi j’ai été abandonné ? ». J’ai eu la plus belle des réponses face à toutes celles que je m’étais imaginées. Je l’ai entendu me dire : « Je voulais que tu ais toutes tes chances dans la vie, et je ne pouvais pas t’offrir d’avenir. »
C’est ainsi qu’assise sur cette plage face à la mer, un soir d’hiver à dix-sept ans, j’avais retrouvé ma mère biologique.

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