« Je est un autre »

« Un instant, presque aussitôt évanoui, l’écrivain a eu le sentiment de surfer sur la crête d’une vague qui déroulait sous lui la véritable histoire de son roman, comme s’il n’était, écrivant, que le nègre d’un autre – d’un autre qui serait lui, pourtant. »

« Je est un autre. » Il ne semble pas que cette phrase fameuse ait intensément nourri la réflexion de nos politiques, à l’instant de lancer le débat sur « l’identité nationale », et pas plus, d’ailleurs – ce dont on peut s’étonner – celle des titans de la pensée si empressés, en réaction, à emplir les colonnes des journaux de leurs opinions. Aux temps de gloire des « maîtres du soupçon », les analystes la tenaient pourtant pour la phrase inaugurale de la modernité littéraire. À tort : elle est bien plus que cela. Par cet oxymoron, Rimbaud résumait très explicite-ment ce qu’était à ses yeux le génie du romantisme, que la modernité allait s’acharner à travestir, défigurer, anéantir, jamais aussi efficacement que lorsqu’elle paraissait en épouser le mouvement. Et l’on montrerait aisément, depuis le « Mon nom est Personne » d’Ulysse jusqu’au cri de Victor Hugo, « Insensé qui croit que je ne suis pas toi ! », que « Je est un autre » ouvre depuis l’origine l’espace même de la littérature – l’espace, et donc le mystère, qu’explorent obstinément les écrivains. Varient simplement, au fil de l’histoire, les stratégies des pouvoirs pour l’interdire de séjour.

Je est un autre. Le romancier imagine une histoire, campe ses personnages, orchestre tant bien que mal la multiplicité de leurs points de vue, tisse les fils de ce qui prend forme peu à peu, généralement très éloigné de son projet initial, si tant est qu’il en avait un à l’instant de se lancer. Ses personnages révèlent des ressources qu’il n’avait pas devinées au départ, des résonances imprévues le font dévier de son chemin, et voilà qu’il lui semble s’avancer en terrain inconnu, si semblable en cela à l’explorateur à l’orée d’une forêt obscure. De quel intérêt serait l’écriture, y consacrerait-il ses jours, ses nuits, l’essentiel de son existence, s’il ne s’agissait que de poser sur le papier ce qu’il savait déjà avant de commencer ? Une phrase vient, si exactement rythmée, si parfaite qu’elle ne peut qu’être juste, et déjà elle porte en creux la suivante, comme si le texte se mettait à vivre par lui-même, imposait sa voix, lui résistait même parfois, le guidait – et rien n’est plus grisant alors, proprement déroutant, que ces moments où il lui semble que « quelque chose » vient – quoi ? Bien malin qui pourrait le dire, mais proche du frisson qu’éprouve le voyageur quand il lui semble que le monde vient à sa rencontre, le traverse comme vent léger. Un instant, presque aussitôt évanoui mais qu’il n’aura de cesse dès lors de retrouver, l’écrivain a eu le sentiment de surfer sur la crête d’une vague qui déroulait sous lui la véritable histoire de son roman, ou un fragment de celle-ci, comme s’il n’était, écrivant, que le nègre d’un autre – d’un autre qui serait lui, pourtant.
Pas de roman qui vaille sans ce « passage à l’autre », quand l’auteur s’imagine homme, femme, traverse les siècles et les cultures, tour à tour soldat, infirmier, écrivain, trappeur dans le grand Nord, épouse au foyer, paysan ou mandarin chinois, cherche pour chacun un ton, des attitudes, doit entrer en sympathie avec les plus abominables s’il veut les faire exister pour ses lecteurs, s’épouvante parfois de ce qui s’impose à lui, comme Robert-Louis Stevenson qui, se croyant possédé par quelque force démoniaque, dans sa jeunesse, renonça pendant des années à écrire : comment expliquer, sinon, la noirceur de ce qui naissait sous sa plume, quoi qu’il fît pour lui résister ?

Mais l’autofiction ? dira-t-on. C’est ce qui en fait la faiblesse, quand, devenue « mode », elle ne met en jeu que la contemplation narcissique de son moi le plus superficiel, mondain. Mais à son meilleur, elle ne s’oppose pas autant qu’on veut le croire à une littérature voyageuse vouée à l’Autre et à l’Ailleurs : Stevenson qui professait volontiers, lui si souvent alité, que « le Dehors guérit » n’en tenait pas moins, voyageur impénitent, que « tout récit de voyage réussi est un fragment d’autobiographie » – et tenait ces deux assertions pour équivalentes, quand le moi, mis à l’épreuve du monde et des autres, bousculé, meurtri, dépouillé de ses ruses et faux-semblants, se révèle à lui-même jusqu’à la découverte de l’autre en soi.

Un autre qui est déjà celui de la langue. Car toute langue, si l’on y songe, est étrangère, langue de l’autre, à commencer par notre langue maternelle : nous ne naissons pas parlant français ou anglais. Écrivain est cet être singulier qui entretient un rapport d’étrangeté avec sa propre langue, ne se fixe d’autre propos que de dire l’indicible, et mesure, à chaque phrase gagnée sur elle, combien il faut sans cesse la bousculer, la tordre, la réinventer pour que passent à travers elle un souffle, un rythme, une parole vive, s’affirme un style : « J’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène », écrit Rimbaud – Je est un autre.

Alors naît le miracle de la littérature, quand l’auteur se découvre et se construit au travers de ses fictions. Car cette bruissante multitude qui l’aura habité pendant la rédaction de son livre et ne le quittera pas de sitôt, n’en est pas moins lui-même, être singulier. Et il serait vain de croire son « je » dissous dans le tumulte envahissant de ces « autres » – c’est très exactement le contraire : l’avènement d’un « moi » plus riche, construit. Car ces personnages, loin de s’éparpiller dans le chaos d’une foule anonyme, sont entrés en résonance, se tiennent tous ensemble, ont dessiné une forme qui est le roman même. En sorte que l’on peut tenir, tout aussi bien, que s’affirme à travers ce dernier l’irréductible singularité de son auteur.

Tout texte est le produit de ses contextes, répétaient nos maîtres-penseurs, en mes années étudiantes – et tout homme, du coup, pareillement, ce qui n’allait pas, déjà, sans me chagriner. Mais voilà que tel poème écrit en un autre siècle par un inconnu, issu d’une autre aire culturelle que la mienne, découvert par hasard, me touche, me bouleverse, me parle au présent. Voilà que, plongé dans un roman, happé par son histoire, le monde alentour cesse d’exister, et je suis dans l’instant trappeur dans le grand Nord, paysanne, écrivaine ou mandarin chinois, une multitude de personnages, et il me semble confusément, dans l’émotion qui m’étreint, le livre refermé, que quelque chose s’est dit, là, d’unique, du monde et de la condition humaine, qui attendait que je le lise pour qu’il s’éveille et vive en moi. À l’excellent Pierre Gascar, auteur d’un livre sur Nerval, qui s’attachait à « expliquer » le poète par les contextes sociaux et politiques de son époque, j’avais un jour objecté que, certes, ces contextes pouvaient nourrir la réflexion, enrichir la connaissance, mais en quoi expliquaient-ils qu’il n’y ait eu en son temps qu’un seul Nerval ? N’aurait-il pas mieux valu chercher, si tant est que les poèmes aient besoin d’explications, en quoi Nerval s’arrachait aux déterminations de son temps ?

L’œuvre est école de liberté, et peut-être la seule, témoignant de ce que nous sommes plus grands que l’ordinaire des jours ne nous le laisse penser, qu’il est en nous une verticalité irréductible à tout ce qui prétend nous asservir.

Je est un autre : il faut prendre au sérieux les poètes.

Michel Le Bris
Extrait de « Je est un autre », ouvrage collectif publié sous le titre Je est un autre. Pour une identité-monde, Éd. Gallimard (sous la direction de M. Le Bris et J. Rouaud) en 2010.