Ryszard Kapuściński, par Lleve Joris

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© Lieve Joris

Ryszard Kapuściński
Lleve Joris

« Toi qui vis avec un Polonais et qui pars en Afrique bientôt », me disait le rédacteur en chef de la revue Haagse Post, « tu ne veux pas interviewer Ryszard Kapuściński ? »

L’homme qui descendit l’escalier du petit hôtel amsterdamois avait l’air soucieux. Je venais de dévorer la traduction néerlandaise de Le Négus, sur la fin de règne du dernier empereur d’Éthiopie Hailé Sélassié, j’avais plein de questions, mais après à peine vingt minutes, il chuchota : « Et si on sortait un peu ? »

C’était en 1984, la Pologne était en crise, Solidarność avait été bafoué, la loi martiale instaurée. De sa poche de poitrine, Kapuściński sortit une liste d’achats à faire. Les jours suivants, entre des rencontres littéraires à Amsterdam et à Anvers, nous partions à la chasse d’oranges, ampoules, stylos, collants d’hiver, semelles. Dans le taxi pour l’aéroport, il promit de me montrer un jour son pays et me fit dans la hâte une dédicace dans son livre : « Pour Lieve, mon ange à Amsterdam ».

C’était une grâce de rencontrer, si tôt dans ma vie professionnelle, cet homme plutôt timide, ce maître aussi doué qu’humble, ce poète déguisé en reporter. Il ne s’intéressait pas aux simples faits, noms et dates, mais à l’atmosphère qui les entourait, à la réaction des gens, à l’odeur dans les rues. Il s’est toujours senti à l’aise en Afrique. La colonisation, il la connaissait : son pays avait été colonisé pendant plus d’un siècle, sa petite ville natale de Pinsk fut annexée par l’Union soviétique et fait aujourd’hui partie de la Biélorussie. La faim, le froid, il les avait connus pendant la guerre, quand son père et lui faisaient du porte-à-porte autour de Varsovie pour réparer des casseroles. Il n’avait pas oublié d’où il venait. Il regardait le monde avec les yeux du garçon de Pinsk.

Nous voyagions ensemble en Pologne, nous nous rencontrions à New York et Berlin, et quand il n’était pas là, ses paroles continuaient à résonner dans ma tête. L’Afrique m’a appris que je ne suis personne. Et : « Ne refuse jamais la nourriture que des gens simples t’offrent » ; c’est souvent la seule chose qu’ils possèdent. Ou encore : « Sous tout événement de grande actualité coule un fleuve souterrain plus lent, qui emporte des traditions, des conflits, des drames historiques. Essaye de capter ce fleuve. »

Je n’étais pas à Saint-Malo en 2001, l’unique fois où Kapuściński y vint, mais sur une vidéo du festival je le vois tel que je le connaissais si bien : légèrement nerveux, pressé, en sueur – comme si quelque chose le pourchassait. Tant de voyages, tant de succès n’avaient pas pu effacer l’atmosphère de crise dans laquelle il avait grandi. Il avait un regard désemparé, qui doit l’avoir aidé pendant ses voyages, un regard qui semblait dire : « Je ne sais pas comment – s’il vous plaît, aidez-moi. »