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Boris Pahor, l’homme révolté dans le train, par Drago Jancar

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Boris Pahor, l’homme révolté dans le train
Drago Jancar

Je me rappelle : un jour de juin 2003, en compagnie d’un tas d’écrivains venus des quatre coins du monde qui allaient à Saint-Malo, Boris Pahor et moi avons passé la matinée à la gare Montparnasse. Aucun « train littéraire » en vue, les cheminots français étaient en grève et les « étonnants voyageurs » scrutaient nerveusement les écrans. Boris était calme – ils ont certainement une bonne raison de faire grève, dit-il. Est-ce que parfois, me demandai-je alors, quand il attend comme aujourd’hui dans une gare parisienne, est-ce que parfois il pense qu’il est arrivé au printemps 1945 dans cette ville avec d’autres étonnants voyageurs ? Ces « voyageurs improbables », comme il les appelle dans son roman Printemps difficile, arrivaient de Belsen, c’étaient des gens brisés moralement et physiquement, venus de toute l’Europe, qui avaient échappé à une destruction horrible et insensée. Ils se retrouvaient dans un sanatorium de la région parisienne, à la périphérie d’une ville qui, vivant l’effervescence du printemps et de la Libération, était le contraire de ces lieux de froidure et de mort qu’ils laissaient derrière eux.

En ce printemps et cet été à Paris, raconta-t-il dans le train qui avait entre-temps démarré, il avait eu la sensation de n’être « pas mort mais pas vivant non plus ». Pourtant il était en vie, et toujours plus vivant, il quitta Paris pour son Trieste natal. Là-bas, quelques années plus tard, quand sous le soleil de l’Adriatique les souvenirs des wagons Krupp qui emmenaient les corps dans la neige et la nuit furent moins prégnants, il se mit à écrire ses romans aujourd’hui célèbres : La Villa sur le lac, Pèlerin parmi les ombres, Quand Ulysse revient à Trieste, et d’autres encore dont Printemps difficile, déjà cité, tout imprégné de vitalité et d’érotisme et qui renferme l’énergie d’une toute nouvelle vie issue du point zéro du monde européen détruit.

Nous nous connaissons depuis longtemps, j’étais encore étudiant et débutant en littérature quand je découvris non seulement l’écrivain mais aussi l’homme libre et révolté. Il m’appela « mon jeune ami » et encore maintenant il continue, même si je ne suis plus vraiment jeune et que lui n’est pas aussi vieux que son âge pourrait le laisser croire. Pendant les deux jours qui suivirent à Saint-Malo, il montra à quel point il était jeune et vivant. Dans une salle où avait pris place, jusque dans les recoins, une centaine d’auditeurs, il parla, avec toute la véhémence dont peut être capable un membre de la minorité slovène en Italie, du droit à l’existence de la culture bretonne et critiqua vivement l’arrogance de la France centralisée.

Alors que nous repartions vers Paris dans un train rempli de voyageurs écrivains, de bonne humeur mais aussi fatigués et somnolents, dont la songerie scintillait d’images de mer et de soleil, je lui dis qu’au fond il était un homme heureux non seulement parce qu’une bonne partie de l’Europe et de l’Amérique connaissait et appréciait sa littérature écrite dans une petite langue et que l’Italie où il vivait en prenait maintenant connaissance grâce à son succès en France, pas non plus parce que beaucoup de ses idées interdites, notamment sur une Slovénie démocratique, étaient devenues réalité, mais parce qu’il avait vécu ce siècle d’idéologie et de totalitarisme comme l’homme révolté de Camus et que son goût pour la critique et le débat ne l’avait pas quitté pendant quatre-vingt-dix ans. « Qu’est-ce que j’en sais ? dit-il. Tu as peut-être raison. » Puis il contempla le beau paysage français, qu’il avait déjà vu autrefois, en 1945, d’un autre train dans lequel d’« improbables voyageurs » revenaient d’un camp de concentration.

Nous nous appelons tous les samedis matin et, entre le soleil de Trieste et la brume de Ljubljana, nous discutons des choses de la vie et de la littérature. Mais pas vraiment tous les samedis, car Boris est toujours en voyage et en conférence. Ce samedi, si je le joins, je lui parlerai de Saint-Malo et lui dirai qu’à la demande de Michel Le Bris, j’ai écrit un petit quelque chose sur notre voyage dans cette région ensoleillée, au bord d’une autre mer.

Traduction d’Andrée Gaye

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