Entre cauchemar et utopies, 1999 - 2000

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Breezing up, par Winslow Homer © National Gallery of Art. Washington D.C / Affiche édition 1999

1999 : Saint-Malo du monde entier !

Dix ans déjà… Question malicieuse de René Couanau : « Alors, on arrête ? » Quand nous nous étions rencontrés, la première fois, j’avais risqué, en effet, que dix ans, cela suffirait bien, qu’ensuite on risquait de se répéter. Arrêter ? Mais nous avions tous l’impression de commencer à peine, que l’aventure était encore devant nous ! C’était d’ailleurs son avis, à lui aussi… Avec l’envie de tous, de rassembler en cet anniversaire tout ce que nous avions aimé, dont nous avions discuté, pour que cette édition soit comme jamais « du monde entier » ! En forme d’un salut de tous à Nicolas Bouvier, qui venait lui aussi de nous quitter…

L’Amérique terre indienne, le retour en force de Missoula, mais aussi de tous les écrivains-voyageurs ayant marqué le festival, la venue de la revue anglaise Granta, des figures marquantes de la world fiction pour une rencontre avec les écrivains de la Caraïbe, Glissant, Chamoiseau, Confiant, quarante jeunes venus de Sarajevo envoyés par le centre André Malraux, les grands du roman noir, soixante-dix auteurs jeunesse, un espace librairie d’un demi-hectare. Et cet instant magique quant, à l’appel de leurs noms par Maëtte Chantrel les grandes figures du festival étaient montées sur scène, se prenant par les épaules, et Crumley au bord des larmes devant une salle debout qui n’en finissait pas d’applaudir – comment, après cela, ne pas trouver l’énergie de poursuivre l’aventure ? Elle commençait à peine…


Tout à coup, un cauchemar…

Après l’euphorie, la tristesse. La voix au bout du fil se brise, cherche ses mots. La ligne grésille, je demande de répéter : Christian Rolland vient de décéder, brutalement, alors que rien ne le laissait prévoir, d’un AVC. Nous sommes en juillet, il fait beau, tout paraît irréel.

Christian : il était de mon équipe, à France 3. Je l’avais retrouvé avec bonheur pour l’aventure du festival. Comme d’habitude, nous avions longuement discuté de l’édition à venir avant l’été. Je pense à ses enfants, son amie, essaie d’appeler Jean-Claude Izzo. Et tout d’un coup je mesure ce qui s’annonce pour l’équipe – car Jean-Claude depuis des mois est gravement malade, sans espoir de guérison…

L’équipe vacille, s’inquiète : nous sommes si peu nombreux ! J’hésite et puis me lance : ce prochain festival, nous allons le faire comme nous avions commencé à le rêver. Et puis surtout nous allons lui ajouter ce à quoi nous avions rêvé, Christian et moi : projeter le festival à l’étranger. L’idée était venue d’Alvaro Mutis : des rencontres d’amitié, dans les pays des membres de ce qui formait aujourd’hui une grande famille. Il proposait Carthagène, Crumley, lui, Missoula bien sûr, appuyé par James Welch. Après notre séquence dublinoise à Saint-Malo, l’Alliance française de Dublin nous invitait à monter un petit festival dans cette ville. Et pour tout arranger, disant au revoir aux jeunes de Sarajevo, j’avais lancé un « à l’année prochaine à Sarajevo  » que Francis Bueb, fondateur du centre André Malraux, avait repris au vol. C’était fou et encore aujourd’hui, compulsant les archives, je ne comprends pas comment ce fut possible, mais ce fut fait. Les rêves sont assez forts, parfois, pour porter les hommes au-delà d’eux-mêmes…


2000 : temps d’utopies

Missoula en février, Bamako en mars, Dublin en avril, et Saint-Malo en mai, à quelques jours près en même temps que l’exposition à Daoulas sur les Indiens des plaines, avec colloque et festival de films à Brest. Était-il meilleur thème pour marquer l’an 2000 que les utopies – à commencer par la nôtre ?
« Pour le meilleur et pour le pire, les utopies accompagnent l’humanité depuis l’aube des temps. Ne disent-elles pas que nous sommes des êtres de désir, qui nous projetons en avant à travers nos rêves, nos peurs, nos nostalgies, les mondes que nous imaginons ? L’occasion d’accueillir, pour la première fois à Saint-Malo, les écrivains de science-fiction. Et pour beaucoup de visiteurs, probablement, de les découvrir : depuis des décennies, ils disent le monde où nous sommes, et celui qui naît, avec une force rare. Cinéma, jeux vidéo, BD : ces écrivains ont marqué les dernières décennies plus encore peut-être que les écrivains de romans noirs. Et un sondage récent du magazine Phosphore montrait que les jeunes lecteurs, massivement, les plaçaient à la première place de leurs goûts littéraires » (éditorial de l’édition).

La science-fiction, avec Richard Matheson, l’immortel auteur de Je suis une légende, le scénariste de Duel de Spielberg, de Star Trek, de la Quatrième Dimension, avec Brian Aldis, Orson Scott Card, Mike Resnick, James Morrow, John Crowley, Pierre Christin, Serge Brussolo, Ayerdhal, Jean-Pierre Andrevon, Philippe Curval, Andreas Eschbach, Valerio Evangelisti, Laurent Genefort, Lorris Murail, Pierre Pelot, René Réouven, Jacques Sadoul, François Schuiten, Gilles Servat, Bernard Werber, Joëlle Wintrebert, Maurice G. Dantec, Jean-Pierre Dionnet, Pierre Bordage, Jacques Chambon, bref, tout le monde, ou presque. Avec, en sus, une grande exposition de Schuiten sur les « Cités obscures » et une exposition sur ce grand visionnaire méconnu, artiste de génie, qui fascina Jules Verne : Robida. Plus une conférence étourdissante de Guy Lardreau sur « Métaphyique de la SF ».

Mais aussi l’occasion de reparcourir ce que furent les années 1960-1970, cette extraordinaire effervescence de ce que l’on a appelé la « contre-culture », avec une exposition « Métal Hurlant », en présence des principaux acteurs de la revue. De revisiter la littérature voyageuse sous un autre angle : n’est-ce pas un « autre pays » que nous cherchons derrière chaque paysage ? De prendre la mesure de « l’utopie indienne » aujourd’hui – en prélude à l’événement que je préparais parallèlement à l’abbaye de Daoulas, une très grande exposition sur les Indiens des plaines, avec, dans le parc, la bataille de Little Big Horn, du sculpteur Ousmane Sow…

Et le retour de Jim Harrison, de Francisco Coloane, malgré les craintes de sa famille, compte tenu de sa propension à porter des toasts de géant, la venue de Tom Grimes et de Chris Offutt, représentants de la deuxième école de l’Ouest, de l’Iowa, celle-ci, la venue aussi de Philip Pullman, star de la littérature jeunesse, l’auteur des Royaumes du Nord, la venue de Scott Momaday, autre grand écrivain indien. Et puis aussi Susan Power, Richard Erdoes, Aaron Carr. Plus un superbe concert de la Young Grey Horse Society : douze danseurs et chanteurs Blackfeet venus du Montana. De quoi rendre fous les visiteurs, dans l’incapacité d’être dans deux ou trois lieux en même temps…

Et pour faire bonne mesure, je publiai coup sur coup, aux Éditions Hoëbeke une anthologie Utopies SF en collaboration avec Jacques Chambon, un numéro spécial de Gulliver en Librio : Le futur a déjà commencé, plus un album Étonnants Voyageurs chez Arthaud, de photos de Daniel Mordzinski, accompagnées de trente textes d’auteurs piliers du festival : d’Alvaro Mutis à Francisco Coloane, de Jim Harrison à James Crumley, de Jacques Meunier à Gilles Lapouge…

« Alors, on arrête ? » Mais de retour de Missoula, de Bamako, de Dublin, nous savions tous qu’une autre phase commençait, de l’aventure, qui allait nous porter loin…