Méditerranée des deux rives, 1998

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Vue de Marseille près des Aygalades, un jour de marché, par Emile Loubon, © Musée des Beaux Arts de Marselle / Affiche de l'édition 1998

Changement d’espace, de nouveau, vers cette Méditerranée qui fut la naissance de l’aventure occidentale, où se joue peut-être, dans un face-à-face avec l’Orient, une part de notre avenir. Méditerranée, matrice de notre monde, zone de tous les brassages et de toutes les fractures, sans cesse déchirée, meurtrie, et toujours renaissante, hantée par la tentation du tragique, que l’on dirait condamnée au malheur, qu’il ait nom intégrismes, fascisme, nationalismes, où depuis des millénaires, écrit Jean Giono, « s’échangent les meurtres et l’amour ». Et Méditerranée mère des cultures, aussi, dans un flamboiement créateur sans équivalent peut- être dans l’Histoire quand s’opposent et s’illuminent l’Orient et l’Occident, Méditerranée millénaire où le passé jamais ne se laisse oublier mais où nous pressentons pourtant que se joue – pour le meilleur ou pour le pire ? – une des figures possibles de notre avenir. Avec cette évidence troublante, dans les déchirements, les heures, jusqu’au bord du gouffre – a-t-on jamais pu en faire le tour sans être arrêté par une guerre ? – d’une identité méditerranéenne malgré tout, plus forte que les forces qui cherchent à la détruire.

C’est pour cette conviction têtue que nous avions choisi, cette année-là, de réunir à l’occasion du festival, quelques-uns des principaux créateurs des deux rives de la Méditerranée. En publiant parallèlement un numéro de Gulliver, conçu en complicité avec Jean-Claude Izzo, auquel avaient participé Thierry Fabre, Dominique Sigaud, Assia Djebar, Jacques Lacarrière, Erri De Luca, Orhan Pamuk, Carlo Lucarelli, Gamal Ghitany, Mahmoud Darwich, Amin Maalouf.

La liste serait trop longue, des auteurs des deux rives présents en ces journées – mais je garde des souvenirs précieux de Francesco Biamonti, de Predrag Matvejevic, l’auteur du Bréviaire de la Méditerranée, d’Erri De Luca, d’Hassan Massoudy et de ses sublimes calligraphies, de la journée consacrée à Marseille, avec ses écrivains et une belle exposition d’affiches de ses Messageries maritimes, portes vers l’ailleurs, de la jour- née consacrée à l’Algérie à travers films et rencontres, de la conférence étourdissante de Christian Jambet sur l’Islam spirituel, du débat homérique avec la salle quand un historien de l’alimentation vint soutenir, preuves à l’appui, que la Bretagne jusqu’au XIXe siècle cuisinait à l’huile d’olive et non pas au beurre, la soirée spéciale Arte sur « Israël et les Arabes ».

Sans rien oublier des autres thèmes qui faisaient la permanence du festival, les voyageurs toujours aussi nombreux, il va de soi. Avec une absente, pourtant, que j’aimais infiniment, que j’avais retrouvée quelques années auparavant, éditée, fait redécouvrir : Anita Conti, décédée en décembre. À l’âge de 98 ans, certes, mais qui pour tous, je crois, continuait d’incarner l’esprit de jeunesse.

Esprit de jeunesse toujours : la poésie, à l’étroit, se gagnait un nouvel espace. Yvon Le Men, patiemment, avait fait de la tour des Moulins à l’hôtel de ville un lieu voué à la poésie, qui depuis un moment déjà affichait complet dès la première heure – il devenait urgent de trouver un autre lieu, plus grand : la chapelle Saint-Sauveur. Où il avait fait pareillement le plein. Qui disait que la poésie n’avait plus guère de public, en France ?

Et puis, d’un coup, le triplement de l’espace jeunesse tout juste inauguré l’année précédente. Mille quatre cents mètres carrés pour un programme non- stop alternant conteurs, chanteurs, auteurs (quarante au total !). Un autre festival, qui prenait forme.