Passion Caraïbes #3

Haïfa, 2008
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Tobie Nathan et Abdourahman Waberi

On nous avait prédit que tous les débats, quel qu’en soit le thème, immanquablement déboucheraient sur l’évocation du conflit israélo-palestinien et de la Shoah. Comme si le présent brûlant et le passé tragique limitaient à eux seuls l’imaginaire de tout un peuple, contraignant tout ce qui fait l’essence de nos vies – l’amour, l’espérance, le chagrin, la rencontre, le voyage, la difficulté d’être, l’autre, la souffrance, la mort quotidienne, le bonheur du jour – à se plier devant ces deux faits massifs. La salle était pleine lorsque quatre poètes montèrent sur l’estrade, et pendant une heure et demie, par la grâce d’un équipement audio permettant à des traducteurs remarquables de rendre le débat bilingue aussi fluide qu’une conversation, il fut question de poésie et seulement de poésie. Et la poésie, avec élégance, nous parlait de nos vies. De même, quand les romanciers apportèrent avec eux des pans entiers de mondes proches ou lointains, c’était l’attrait de l’autre qui prédominait, l’intérêt pour sa parole, sa rêverie, sa confrontation avec d’autres univers, son échange avec ses semblables en humanité.

Et toujours un public fidèle, posant en fin de débats des questions pertinentes, et en s’en allant demandant à ce que reviennent ces « Étonnants Voyageurs ». C’est pour ce public attentif, curieux, passionné, que nous souhaiterions continuer ces rencontres littéraires à Haïfa. Pour ces écrivains qui ont emporté avec eux une autre vision du pays. Pour la formidable équipe qui, sur place, a porté cette manifestation et en a été remercié par l’accueil qui lui a été réservé. Et pour nous, parce que nous avons très envie de poursuivre cet échange, qui est aussi un témoignage d’amitié.


Jean Rouaud

C’est en février 2007, au Salon du livre de Jérusalem, où j’avais été invité avec Jean Rouaud et Izy Morgensztern, qu’était né le projet de nos discussions, puis d’une rencontre avec la poétesse Bluma Finkelstein qui se déclarait prête à prendre en charge la coordination d’un festival, du côté israélien. Il allait falloir encore un an et demi pour le concrétiser. Le temps de constituer des équipes en Israël, autour de Bluma, et de choisir la ville qui pouvait accueillir la manifestation. Haïfa, très vite, s’était imposée : Jérusalem était trop chargée symboliquement, Tel-Aviv trop moderne, trop « américaine », Haïfa, ville juive et arabe, avait, elle, une forte tradition de dialogue interculturel, et la minorité francophone y était très active, le Centre culturel français prêt à se mobiliser. Enfin le maire de Haïfa, Yona Yahav, avait immédiatement encouragé le projet. Trouver des aides financières ne fut pas le plus aisé – mais au bout d’un an et demi, enfin, nous y étions…

« C’était l’attrait de l’autre qui prédominait, l’intérêt pour sa parole, sa rêverie, sa confrontation avec d’autres univers, son échange avec ses semblables en humanité. »

Et une quarantaine d’écrivains (dont un tiers de poètes) avec nous, de langue française ou israélienne, issus de tous les horizons : Afrique, États-Unis, Asie, France, Caraïbes… Et parmi eux, pardon de ne pas tous les citer, Eli Amir, Gabriela Avigur-Rotem, Yochi Brandes, Pierre Assouline, Claude Ber, Robert Bober, Ananda Devi, Salem Jubran, Reuven Miran, Esther Orner, Amnon Rubinstein, Zeruya Shalev, Yvon Le Men, Alain Mabanckou, Anna Moï, Jean Rouaud, Simone Schwarz-Bart, Minh Tran Huy, André Velter, Abdourahman Waberi, Valérie Zenatti, Abraham Yehoshua, Boris Zaidman. De quelle nécessité la poésie par un temps de manque ? Qu’entendions-nous par « littérature-monde » ? Quels rapports entre littérature et histoire ? Entre littérature et cinéma ? Temps court des médias, temps long de la littérature ? De la fiction comme antidote aux idéologies ? Rencontres, débats, lectures, projections de films, dont celui sur André Schwarz-Bart, extraordinairement intense, projeté devant Simone, sa femme, émue de le voir en pareil lieu, hommage vibrant à Mahmoud Darwich, hommage à J.-M. G. Le Clézio, avec la projection en avant-première du film que lui avait consacré Antoine de Gaudemar – le public, d’abord hésitant, avait grossi au fil des rencontres pour finir par des salles combles, et chaleureuses, au Beat Club et à Beit Hecht, dans le centre-ville, comme au Centre culturel français. Les débats qui suivirent les rencontres, grâce aussi à un travail remarquable des interprètes, furent de l’avis général de très haut niveau.

L’absence de soutien des autorités françaises, dans les années qui allaient suivre, n’a pas permis de prolonger ce qui s’était amorcé là, qui nous paraissait pourtant et nous paraît encore, nécessaire.



Un appel pour la paix

Suite au scandale du retrait des mécènes du prix du Roman arabe attribué en 2012 à Boualem Sansal, coupable à leurs yeux, non seulement de s’être rendu au Festival des écrivains de Jérusalem en mai 2012, mais aussi d’avoir publié un texte, « Je suis allé à Jérusalem et j’en suis revenu riche et heureux », auquel avait superbement répondu David Grossman, un petit comité s’était formé autour de Boualem Sansal et de David Grossman, composé de Jean-Marie Laclavetine, Michel Le Bris, Olivier Poivre d’Arvor, Denis Huber du Conseil de l’Europe, et Martin Schulz, secrétaire général du prix de la Paix, pour les soutenir dans un « Appel pour la paix » lancé à Strasbourg le 6 octobre 2012, qui allait rassembler près d’un millier de signatures d’écrivains. Étonnants Voyageurs devait lui consacrer une pleine journée de débats lors de son festival de 2013.